Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division;

il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le

27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que

l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il

part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la

61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un

aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement

de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper

Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.

Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche,

et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.

Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et

quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs

femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de

les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les

montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche

pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix

rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une

demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de

grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir

même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de

rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.

Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de

Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante

quintaux de biscuit et trois mille cartouches.

Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph,

laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du

canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces

bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le

mouvement de la division.

Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes

échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers

des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de

Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le

débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes

qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il

s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division

se rembarque et continue de suivre le canal.

Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le

canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout

à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer

sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord,

regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui

se forme successivement.

Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks

qui harcelaient les barques.

Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des

barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des

troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du

désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de

canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis

le village de Manzoura.

Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par

l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné

de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de

la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc

gauche, et se met en mesure de la charger.

Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey,

et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie,

incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division

continue sa marche jusqu'à Elbelamon.

Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi

croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de

victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée

continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire.

Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de

l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à

l'attaquer lui-même.

Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est

formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et

le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de

son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix

mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge

avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous

côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la

mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant

d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc,

commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la

résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de

l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs,

où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes

dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,

leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre

chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.

De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour

charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à

corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de

la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent

soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts

et quinze blessés.

Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de

succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par

masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules

de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs

pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.

Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et

dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait

à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre

jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie

qui est enlevée à la baïonnette.

Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait

diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes

parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de

bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La

division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche

à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie

des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller.

Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les

Arabes l'abandonnent.

Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent

quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers

et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,

avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques

de l'ennemi qui s'y trouvent.

Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait

déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies,

maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très

commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle

part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum.

Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait

encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes

pour soulever le pays.

Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et

il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il

trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils

rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de

Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat,

à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés

d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.

Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le

Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille

mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum.

Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la

province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une

multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit

heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de

Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du

canal.

Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le

chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des

mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les

moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est

établi.

Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.

Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille

mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent

sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des

faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous

attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.

Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi

profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,

après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés

qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison

d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et

le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre

de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs

s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se

précipite en foule et sans précautions par les grandes issues.

Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le

dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes

retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de

gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à

portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les

fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la

charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de

rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs

qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se

livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et

s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;

l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de

bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une

intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi

laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de

blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.

Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et

poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville

aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y

arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse

qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire

de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et

disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui

faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.

Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa

cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait

toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une

position menaçante.

Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et

de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust,

et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux

cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser

entièrement de l'Égypte.

Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre

jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division

se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était

campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,

et au bord du désert.

Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par

les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,

où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp

de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers

le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait

dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle

bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où

elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie

prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait

fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait

abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un

mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens

calibres.

Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes

journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques

d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.

Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires,

n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le

plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle

était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt

jours d'un temps précieux.

Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter

des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays

de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à

exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion

de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en

amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du

vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec

Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns

enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur

but était de faire insurger les habitans sur les derrières des

Français, d'attaquer et détruire leur flottille.

Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable

de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il

était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés,

afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans

obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général

Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,

et de marcher contre ce rassemblement.

Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du

village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille

par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards

et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne

peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis

long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment

semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la

cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se

forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus

considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à

cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et

d'Hoara.

Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,

commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au

général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre

les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire

tous ses efforts pour amener la flottille.

Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il

allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie

ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de

dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur

les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de

bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général

Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant

devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la

cavalerie l'avait devancée.

Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les

rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o

et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à

Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils

s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey;

que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent

cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens,

des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des

écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de

l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en

armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans

une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les

Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan,

vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de

Samanhout.

Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus

nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la

division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des

ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la

7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis,

rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.

Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son

infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un

carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être

protégée et flanquée par leur feu.

À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de

toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne

d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les

chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la

gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de

son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se

mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger

l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les

carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le

canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec

autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la

fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un

grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever

des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est

la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui

les rendit maîtres du village de Samanhout.

Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant

des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des

Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village

de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si

vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte

considérable.

Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général

Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur

celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu

d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en

un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de

leurs morts.

Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,

où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur

position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la

fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite

générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les

reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup

de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette

journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent

cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont

eu que quatre hommes tués et quelques blessés.

Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que

commandait le chef de brigade Latournerie, officier également

recommandable par son activité et ses talens militaires.

Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une

soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont

taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère

avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se

dispersaient dans le pays.

Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa

brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après

avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et

chassant toujours l'ennemi devant lui.

Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont

poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;

que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité

de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour,

qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs

équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français,

prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus

des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.

Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où

il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les

mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont

contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant

point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île;

mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il

laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant

l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens

antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du

temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore

l'admiration du monde.

Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il

arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur

les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par

l'adjudant-général Rabasse.

Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de

Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks

environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa

domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il

s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était

harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté,

pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.

Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à

Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient

dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il

avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers

de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux,

avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite

ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les

habitans des rives de la mer Rouge.

Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes

d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un

second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa

brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent

et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des

habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à

gouverner.

D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur

les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix

ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à

sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de

dragons.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 7 / 26 段