Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal

était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare

l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de

rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places

fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les

plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens.

Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,

vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de

toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle

avait forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens

assiéger les ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de

Saint-Jean-d'Acre.

Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois

mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait détruit la plus

formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages

de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou

fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de

campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de

Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore

disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux

avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours

de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette

vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait au terme du

temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison des

débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour

s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste

faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept

cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour,

il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.

La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps

précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,

et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?

Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent

qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour

défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point

et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que,

en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.

Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait

Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son

armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en

Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient

nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes

considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.

Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des blessés et des

malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers

continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de

siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les

édifices.

Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à

la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les

frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens

turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de

djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura,

pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de

nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la

chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait

prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies

par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à

Saint-Jean-d'Acre.

Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il

est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept

heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve

la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est

mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans

ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce

combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes

tués et cinquante blessés.

Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il ramène

le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, et

apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, qui

s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que _c'est

moi seul_ qui peux décider du terrain qui est sous mon artillerie?» Il

voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son agrément et sa

participation, et que c'était à lui qu'il fallait adresser toutes les

propositions.

Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des

proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et

conçues en ces termes:

PROCLAMATION.

«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de

l'armée française qui se trouvent en Égypte.

«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous

a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois

de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de

la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu

consentir à l'envahissement de son territoire.

«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son

unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter

dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous tant que vous

êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous êtes

entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à une

violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les puissances;

n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui,

certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit délivrée d'une

invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent en ce moment;

des flottes immenses couvrent déjà la mer.

«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se

soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai,

manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de

mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les

conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur

fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route

par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils

s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de

la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice

de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.

«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre

1213, et le 5 février 1799.

«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la

Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant

Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, et garantis son

exécution. À bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.»

«_Signé_ SIDNEY SMITH.»

Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches

conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il

existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5

janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait

enlevés des mains de Djezzar.

L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse,

et le feu continue de part et d'autre.

Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et

du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le

29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les

blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir brûlé

tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour couvrir

les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.

L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait

encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait

essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les

parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et

sur tous les édifices de la ville, fait, le 1er prairial, à la pointe

du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de

se retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage point; à

trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les points;

il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une fureur

et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but était de

pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de

les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. Malgré son

opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé sur tous

les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. Cependant

il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de

la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le général de

brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec deux

compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés

jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se

précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.

L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de

siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines

et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la

ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux

environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se

prépare à lever le siége.

La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les

motifs de cette conduite.

PROCLAMATION.

«Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,

«BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF.

«SOLDATS,

«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec

plus de rapidité qu'une armée arabe.

«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous

avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses

outres, ses chameaux.

«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les

puits du désert.

«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes

accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller

l'Égypte.

«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a

douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais,

obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de

ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.

«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre

pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de

campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les

fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en

Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.

«Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre le pacha

même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du

château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que

je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des

opérations plus essentielles.

«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.

Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette

campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie

de l'Occident.

«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de

tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il

faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour

parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la

victoire.»

Le 1er prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le

siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.

La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est

suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.

La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en

arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la

rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.

En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans

le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et

suivent la route de l'armée; les postes se replient sur la place

d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, va

dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée.

Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement;

elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière

que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie.

Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers

qui détruisent les deux ponts.

Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné,

pour couvrir le flanc gauche de l'armée.

On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois

lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi

la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et

d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés

continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent

qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils

ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le

plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait

débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel

avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de

campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été

conduite devant Acre.

On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie

turque. Bonaparte avait décidé que tous les moyens de transport

seraient de préférence employés à l'évacuation des malades et des

blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et

quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la

mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.

Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux,

officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas

un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont

également évacués.

L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains

se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés;

les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une

armée abandonne dans sa marche.

L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière,

ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les

villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les

convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en

cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette

vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats:

elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre,

puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.

L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la

rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son

embouchure. On séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps est

employé à punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On

fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la mer toute

l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués tant par mer

que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de bâtimens, et, pour

donner le temps d'achever l'évacuation par terre, l'on est obligé de

différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.

Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e légère, partent

successivement pour escorter les convois.

L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de

gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et

la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait

parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre

est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de

brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la

droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser

les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme

l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.

L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute

en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs

exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces

représailles.

L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville

s'était bien conduite; les personnes et les propriétés y sont

respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain pour

Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le

désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à

l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert

entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité

par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se

plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs

chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans

certaines parties du désert.

L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus

grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de

nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de

munitions, et y laisse garnison.

L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après

avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient

successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et

l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.

Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée

séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et

la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh,

pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh

une garnison considérable; il réunit au commandement de cette place

celui de El-A'rych, et le confie à un général de brigade.

Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour

Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour

Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire,

où elles arrivent le 26 prairial.

Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de

l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir

cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne

pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la

plus belle tenue.

À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant;

c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au

plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,

pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les

habitans comme des compatriotes.

Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient

précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques

hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.

Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois,

sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les

combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents;

mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les

autres avaient l'espoir d'être promptement guéris, et devaient

rentrer dans leurs corps.

C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue

à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient

infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si

funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort,

tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la

médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie.

Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur

faire négliger le secours des médecins.

Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils

prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints

d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin

en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades

et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les

bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à

une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec

des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des

malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les

remèdes qu'il leur ordonne.

Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et

le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni

le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité

d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par ses talens, ses

soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand

nombre recouvre la santé.

Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de

santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen

Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité

qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes

confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les

malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste

honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter

leur ardeur et leur dévouement.

EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.

Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées

qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le

général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui

s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.

Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre

de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8

fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e

de ligne, deux bataillons de la 2e légère, deux bataillons de la 61e

de ligne et l'artillerie attachée à sa division. Le convoi était

escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées en

guerre.

Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené,

elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa

droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les

bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17

fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de

subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à

sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante

mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et

munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du

jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur

position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes

éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux

et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau

jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures

continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié.

Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys

à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le

général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui

oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait

tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi

passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient

sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en

remontant le Nil.

Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très

vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze

djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres,

et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de

canon.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 6 / 26 段