Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé

un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé

des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées;

les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir

l'armée pendant plus d'un an.

Le général Kléber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre

d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts Saffet et de

Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.

Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite

de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie

par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi,

de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports

font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait

concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues,

tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.

Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon,

et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point

encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait

exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de

sortir d'Alexandrie avec les frégates _la Junon_, _la Courageuse_ et

_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,

qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit,

avec des munitions.

Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses

frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever

les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en

munitions.

Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les

communications de l'armée, l'adjudant-général Leturq part le 30

germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans

leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents boeufs

qui servent à nourrir l'armée.

Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la

porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer

du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége

est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le

feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre

une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine

s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et

elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir

qu'auparavant.

Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour

reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers

parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y

logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait

les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.

Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on

essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent

jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des

étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux

des matières incendiaires, et les force, malgré leur opiniâtreté, à

évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud est

dangereusement blessé dans cette attaque.

Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France;

le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue

à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il

fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les

regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux

défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts

un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et

de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de

dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des

premiers généraux de son arme.

Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie,

Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé

au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des

suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.

L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les

pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en

avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche,

vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et

à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages

flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille sans

relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux

de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des

assiégeans.

Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles

élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une

grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses

feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une

grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin

d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les

enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et

l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.

Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées

contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir,

vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais

l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille

la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de

descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.

Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient

fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils

sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et

d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu

rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer.

La perte de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq cents

hommes tués ou blessés.

Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de

l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur,

et faire sauter la contrescarpe.

Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent

avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé

d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il

travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec

ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la

communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.

Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers

se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est

exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages,

trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge

sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les

détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les

réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer

sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe

établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la

matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de

ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le

plus près possible de la mine.

On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une sape

couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était fait;

on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la mine

était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.

Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu

jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte

l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté

pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans

la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne

tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer

l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on

s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a

établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui

couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on

égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on

s'y loge.

Les éclaireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les

ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine

et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles

tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,

ni le faire évacuer.

Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du

port de Moeris, de l'île de Rhodes, et apportant aux assiégés des

vivres, des munitions et un renfort de troupes considérable. Ce convoi

était sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armées.

Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de

renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu

lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes

de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On

parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e

demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres

ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la

résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien

n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de

valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête

de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du

sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingué, périt dans

l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont

tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs

cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.

On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le

lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la

fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et

cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît

praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division

Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers que

conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont

disposées pour les soutenir.

On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà

dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui

étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la

brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde

tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de

tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes

extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller

la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec

assez d'ensemble.

L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé

de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend

la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la

seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive

fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les

troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est

dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même

impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de

Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la

brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un

mouvement rétrograde parmi les troupes qui sont entrées dans la place

et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pièces

de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà emparées derrière

les remparts.

Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général

Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant.

Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On

se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi

avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne

subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général

Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se

rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à

combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais

tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre:

on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout

l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait

nécessaire, et l'ordre en fut donné.

En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que

le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux

petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur

lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une

quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent

cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes,

et l'intendant de la flottille turque. On avait trouvé sur lui l'état

des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et des

vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, que la

flotte faisait partie d'une expédition projetée contre Alexandrie, et

combinée avec une autre expédition que Djezzar devait tenter par

terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de Saint-Jean-d'Acre,

on avait détaché de cette expédition tout ce dont on pouvait déjà

disposer pour l'envoyer au secours de cette place.

Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée

du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au

pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.

Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15e,

ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e légère montent à la brèche.

Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont

arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est

impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.

Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du

soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde;

ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à l'assaut. Ces

braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une deuxième et une

troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles

dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois assauts coûtent à

l'armée environ deux cents tués et cinq cents blessés. Elle a surtout

à regretter la perte du général Bon blessé à mort; celle de

l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de

l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-généraux Gerbault, du

citoyen Croisier, aide-de-camp du général en chef.

Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux

adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés.

Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs

étaient commandés par le général Verdier.

Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui

exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne

pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à

Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:

«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,

«À Amet-Pacha-el-Djezzar.

«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes

pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des

tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en

son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah,

et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du

convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»

Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté

comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces

barbares les usages militaires des nations policées. On tire sur le

parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des

assiégeans lui répondent.

Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais

elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre.

Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de

canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement

repoussé.

Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient

plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général

d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.

Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité

n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en

était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de

Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la

valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.

Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les

frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses

brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général

envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des

embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général

Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement

blessé en combattant ces barbares.

Peu de jours après, le village de Bodéir, province de Charkié,

s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de mérite,

s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.

Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec

Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui

avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui

l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et

lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya

s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en

route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de

Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte,

de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce

faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de

Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.

Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au

général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de

la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se

jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.

Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à

Derne, joue le saint, se dit _l'ange Él-Mahdi_, annoncé par l'Alcoran,

s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents

Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent

au saint prophète. Il annonce que les fusils, les baïonnettes, les

sabres, les canons des Français, ne pourront atteindre les vrais

croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à leur aspect les

Français devaient poser les armes, et rester sans défense.

L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne,

sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il

se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il

marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient,

il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général

Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion

nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu

leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et

massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la

confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de

ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans

le suivent avec transport à des combats où ils doivent être

invulnérables.

L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de

brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il

est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat

jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après

avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son

feu.

La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, affaiblit

considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de ses

soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un châtiment

terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la confiance

dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité que leur

inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces

plus considérables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait

disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne mobile, arrive

le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur Demenhour. Il bat et met

en fuite tout ce qui se présente devant lui. Il fait passer au fil de

l'épée quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la réduit

en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint Él-Mahdi,

qui lui-même, tremblant et grièvement blessé, ne trouve de salut que

dans une prompte fuite.

Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se

dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.

Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la

Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les

provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les

fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de

brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où,

d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne

tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint Elfy-Bey et les

Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et

contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'où ils

gagnent la Syrie à travers le désert.

Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les

plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante

partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la

Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi,

échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent

cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.

Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez;

ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate.

Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent

un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à

souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.

Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but

était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le

général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port.

La chaloupe canonnière _le Tagliamento_, qui, d'après les ordres de

Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le

premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un

succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes

restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur

courage et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions qu'elles

n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 5 / 26 段