défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux,
domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée
par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité
pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec
lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison
dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les
chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée n'arrive
que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, à quinze
cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage était
d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait fait
paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de
cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître
les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie
légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp
retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et
deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière
de Saint-Jean-d'Acre.
On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe
la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt
sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de
distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le
force de se renfermer dans la place.
SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.
L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se
prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie,
et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur,
terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions
trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les villages de
Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de l'armée; les
moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre les blés;
l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.
Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait
occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.
Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première
reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de
l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie
Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
d'une balle qui lui traverse la main.
Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la
place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et
d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à
repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute
communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on
n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à
Alexandrie.
Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa
des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever,
et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens chargés de
vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de Caïffa avait
été confié au chef d'escadron Lambert, militaire distingué.
Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées
de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées
sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre,
sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué
un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa
garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de
succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou
blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets
contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.
Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi
fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de
brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége
n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de
campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois
heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau
de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure
qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entamée. Les
troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur impatience;
l'assaut est décidé.
On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers
s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de
quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers
est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds;
quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux
Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.
Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de
la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers
destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les
adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.
Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils
fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la
brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres,
rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.
L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait
pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières
inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la
brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forcé de
rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont blessés dans
cette attaque.
La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui
lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les
ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie
et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un
mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et
contrescarpe.
Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt
il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans
cette action.
Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef
d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses
braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir
des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et
vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert
les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.
Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de
Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
pour faire lever en masse tous les musulmans en état de porter les
armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidèles.
Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes;
qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des
forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
exterminer Bonaparte et son armée.
Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se
faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait
des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les
Maugrabins.
Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée
combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient
beaucoup de monde.
Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait
lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de
la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et
de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre
anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille
était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient
quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de
Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
de nouvelles.
On continue de battre en brèche, on fait sauter une portion de la
contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour
de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs
de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le
feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre
quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle
attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet
d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce
qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a
connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.
Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour,
l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour
s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des
chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par
les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après
avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît
les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.
À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent
dans la ville; Turcs et chrétiens sont également protégés. Le général
Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le
16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.
Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur
trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes
anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les
batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette
nation.
On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des
premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des
places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri
sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La
colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait
ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un
capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans
le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves
de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort
arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent
couverts de cadavres anglais et turcs.
Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment,
par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français,
entre autres l'ingénieur Phelippeaux.
On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français qui ont
été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils répondent
qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de promener par la
ville leurs têtes sanglantes et leurs membres palpitans.
Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur
le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!...
ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les
déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens
qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les
ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs
et jetés à l'eau.
Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées
d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en
appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un
barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez
contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que
professent tous les peuples civilisés.
Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement
considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de
Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée
devant Acre en même temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par
le feu des vaisseaux anglais.
Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de
troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une
autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà
à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de
Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens
considérables.
Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer
l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à
quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un
rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
se met en marche avec une partie de la 2e légère, trois compagnies de
la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un détachement
de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire une
reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit l'ennemi
sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la
montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est environné,
assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se
précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances
et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi
intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs
rangs. Le général Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser
entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à Nazareth; il est
suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de bataille. Cette
journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq à six cents
hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop d'éloges au
courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade Duvivier
dans cette affaire.
Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général
Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
rejoindre le général Junot à Nazareth.
Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le
lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi
n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de
marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à
peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une
lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par
quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la
fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le
Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été
dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de
Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi
se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de Êl-Mekanié, et
partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un
rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée ennemie se rend dans
la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opère sa
jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette armée pouvait
monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze ou dix-huit
mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du pays la
portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce en même
temps qu'il part pour l'attaquer.
Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de
Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté
les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où
il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont
été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec
peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit,
dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et
se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant
été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
atteint d'une blessure mortelle.
Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale et décisive pour
éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le
harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne
peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans les
assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec les
Français.
Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place
d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
afin de le forcer à repasser le Jourdain.
On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac
de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le
château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de
Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces
deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.
Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir
ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui
devait avoir en présence des forces considérables.
Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner
l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et
l'attaquer de nuit dans son camp.
Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part
le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pièces
d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où il
bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières
hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à
environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux
prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq
mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied
des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ
de bataille.
Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de
cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande
distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la
retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le
Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.
La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le
camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq:
les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner
l'ennemi.
Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de
canon et un renfort de cavalerie, était parti le 26 de son camp de
Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi
le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais égaré par
ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des défilés qu'il
avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il eût
faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte que l'ennemi,
prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le
temps de monter à cheval.
Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait
occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi
occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie,
au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de
Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais
toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée
par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
avec autant de valeur que de sang-froid.
Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait
aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52e, pour le
soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il
donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne
de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, et aux
guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour couper la
retraite à l'ennemi sur ce point.
Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction,
Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber,
averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive;
il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil
de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du
général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de
Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent
vers Jenin.
Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé
de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge
derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans
le Jourdain en essayant de le passer à gué.
Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa
mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait
pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris
le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les
provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour
est expédié de ce point aux différens corps de l'armée française qui
occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques,
Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de
Korsoum et d'Arsinoé.
Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le
commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française,
d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un
châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de
passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre
lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats
qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant
il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection,
s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.