le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant
son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le
transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont
telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique
splendeur.
Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour
qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la
mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve
les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre
lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix
lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans
l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son
entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.
Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se
rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va
résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des
plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend
que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui
défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées
de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par
l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
déclarer la guerre à la France.
Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à
prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former
l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en
mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.
Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses
ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne;
De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général
Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;
De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,
Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie
légère, des 13e et 69e de ligne;
De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,
Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et
32e demi-brigades de ligne;
De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et
quatre pièces de 4.
Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli
le génie.
Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,
cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.
L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux
obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée
d'environ dix mille hommes.
La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de
l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de
cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes
d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir
dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.
Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa
division.
Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,
Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le
citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au
Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme
recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.
Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être
confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de
l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette
place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque
indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les
Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à
s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de
brigade Marmont.
Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du
commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de
Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de
Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à
Cathiëh, à cinq heures de marche.
L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place
d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient
le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates
mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,
était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à
la victoire?
Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie
l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la
Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de
se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine
l'époque à laquelle il doit arriver.
On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le
désert.
Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à
Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du
lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à
Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.
Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4
pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin
d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le
18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient
occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.
Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un
bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du
général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des
fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
position et y place son artillerie.
Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se
précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait
de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village,
situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et
soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la
plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se
retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
tués ou faits prisonniers.
Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général
Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un
corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à
l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui
donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un
plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se
croit inexpugnable.
Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa
division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite
dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut
échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une
multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de
guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des
vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de
bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que
Bonaparte paraît devant El-A'rych.
Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès
d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,
renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il
juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait
déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;
le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le
27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon
et Lannes et le parc de l'expédition.
Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort
et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
des tours; elle fut éventée par l'ennemi.
Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les
monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,
il somme la place de se rendre.
La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une
correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
pour peindre les barbares.
Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses
munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il
diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.
Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad
par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée
française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs
jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés
à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.
Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la
cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.
Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même
destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse
quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y
avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.
Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en
avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la
cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;
mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le
remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de
chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après
quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se
procurer une goutte d'eau.
Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent
également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les
ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent
presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On
creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif
ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses
souffrances et à ses besoins.
La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y
attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le
fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense
respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait
former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.
Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.
À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on
pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais
comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle
construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du
désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.
L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,
car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des
huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une
véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à
l'aspect des montagnes de la Syrie.
À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks
et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et
s'était replié sur Ghazah.
Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues
de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la
hauteur.
Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général
Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de
l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;
la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige
sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de
canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger
l'ennemi.
À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît
vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop
pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis
et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger
ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il
avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division
Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué
une vingtaine.
L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position
sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe
près de cette ville.
Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ
quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de
poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et
quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille
rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge.
Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils
sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.
Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire
de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs
habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi
rassemblait ses forces.
Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de
Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient
arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de
ce retard.
Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,
couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent
lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.
L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en
grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de
biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve
également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de
ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent
en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division
Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans
l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres
divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après.
La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de
Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues
environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
l'investissement de la ville.
Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une
muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux
forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On
décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
les plus élevées et les plus fortes.
Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une
batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la
plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
de la place, afin d'établir une diversion.
Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner
les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé
vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
enfin leur feu.
Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche
est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné.
Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent
à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood,
l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des
ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les
éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries
de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des
prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade
de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la
brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts
pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la
division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent
l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans.
La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle
a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
par son intrépidité.
La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre
dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend
avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil
de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de
deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens
qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La
perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux
cents blessés.
Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les
habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à
arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;
et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.
On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,
formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,
et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.
Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place
et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un
hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les
plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la
reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir
d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette
place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait
recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des
descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à
l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses
talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.
Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit
l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.
La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position
qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les
divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et
rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À
midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en
prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les
montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
d'Acre.
Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la
cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit
l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper
et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
elle-même dans les montagnes.
Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les
Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur
poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est
obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de
poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde
pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils
fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains
dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette
affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu
quinze hommes tués et trente blessés.
Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à
une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont
Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,
que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille
rations de biscuit et autant de riz.