Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il

le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les

mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont

moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant

son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le

transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont

telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique

splendeur.

Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour

qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander

l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la

mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve

les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre

lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix

lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans

l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son

entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.

Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double

reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se

rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever

géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va

résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des

plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend

que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui

défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées

de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par

l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun

doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de

déclarer la guerre à la France.

Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à

prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en

les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il

passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former

l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en

mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.

Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.

Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses

ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux

demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne;

De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général

Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;

De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,

Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie

légère, des 13e et 69e de ligne;

De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,

Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et

32e demi-brigades de ligne;

De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et

quatre pièces de 4.

Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli

le génie.

Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,

cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.

L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux

obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée

d'environ dix mille hommes.

La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de

l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de

cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes

d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les

colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir

dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.

Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa

division.

Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du

général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,

Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le

citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au

Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme

recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.

Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être

confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de

l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette

place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque

indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les

Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à

s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de

brigade Marmont.

Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du

commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,

et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de

Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de

Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à

Cathiëh, à cinq heures de marche.

L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place

d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient

le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates

mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,

était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à

la victoire?

Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie

l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la

Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de

se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine

l'époque à laquelle il doit arriver.

On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux

qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les

munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le

désert.

Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à

Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du

lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à

Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.

Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4

pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin

d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le

18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient

occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.

Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un

bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du

général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des

fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses

tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers

près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec

rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend

position et y place son artillerie.

Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se

précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait

de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village,

situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et

soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la

plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se

retire dans le fort et barricade les portes avec tant de

précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont

tués ou faits prisonniers.

Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général

Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un

corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à

l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit

jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui

donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un

plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se

croit inexpugnable.

Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa

division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier

tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite

dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut

échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une

multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de

guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des

vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de

bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que

Bonaparte paraît devant El-A'rych.

Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès

d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,

renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il

juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le

détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait

déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais

continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler

quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son

état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;

le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le

27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,

enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon

et Lannes et le parc de l'expédition.

Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de

canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de

munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort

et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une

des tours; elle fut éventée par l'ennemi.

Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les

monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait

canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,

il somme la place de se rendre.

La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares

sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes

professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une

correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait

pour peindre les barbares.

Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses

munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il

diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.

Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se

rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad

par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée

française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,

deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs

jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés

à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.

Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la

cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier

village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.

Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même

destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans

avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse

quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y

avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent

prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on

aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.

Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la

division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en

avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la

cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;

mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le

remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de

chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après

quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se

procurer une goutte d'eau.

Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent

également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les

ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent

presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On

creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif

ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses

souffrances et à ses besoins.

La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y

attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le

fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense

respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait

former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.

Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.

À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques

colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on

pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais

comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle

construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est

naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,

où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du

désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.

L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,

car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des

huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une

véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à

l'aspect des montagnes de la Syrie.

À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks

et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et

s'était replié sur Ghazah.

Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues

de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la

hauteur.

Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général

Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de

l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;

la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige

sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le

général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de

canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger

l'ennemi.

À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui

annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît

vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop

pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis

et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger

ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il

avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division

Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué

une vingtaine.

L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position

sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe

près de cette ville.

Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ

quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de

poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et

quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille

rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge.

Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils

sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.

Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire

de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs

habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi

rassemblait ses forces.

Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de

Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient

arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi

avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de

ce retard.

Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,

couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient

à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent

lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois

lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.

L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en

grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de

biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve

également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de

ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent

en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division

Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans

l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres

divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après.

La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de

Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues

environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment

l'investissement de la ville.

Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une

muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux

forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On

décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties

les plus élevées et les plus fortes.

Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une

batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la

plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord

de la place, afin d'établir une diversion.

Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner

les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé

vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent

enfin leur feu.

Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche

est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné.

Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent

à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood,

l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des

ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les

éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries

de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des

prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade

de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la

brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts

pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la

division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent

l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans.

La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle

a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue

par son intrépidité.

La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre

dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend

avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil

de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de

deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens

qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La

perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux

cents blessés.

Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les

habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à

arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout

quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des

usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;

et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.

On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,

formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,

et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y

avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.

Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place

et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un

hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les

plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la

reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir

d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette

place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait

recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des

descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à

l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses

talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.

Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit

l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,

de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.

La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position

qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les

divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et

rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À

midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.

Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les

hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui

occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en

prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les

montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville

d'Acre.

Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la

cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit

l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper

et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager

elle-même dans les montagnes.

Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au

milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les

Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur

poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est

obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de

cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de

poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde

pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils

fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La

division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains

dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette

affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu

quinze hommes tués et trente blessés.

Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à

une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont

Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,

que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille

rations de biscuit et autant de riz.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 3 / 26 段