divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé
sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre
une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la
route de la Haute-Égypte.
COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.
Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des
mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par
Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les
ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces
deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était
à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
administrative.
Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,
établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la
rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en
présence les uns des autres.
Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la
caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des
mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan
d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait
provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et
pousser les habitans du Caire à la révolte.
L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de
l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un
gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les
services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de
toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
habitans.
Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,
le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15
thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller
prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.
Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que
plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.
La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et
surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus
essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher
contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.
Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et
Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,
détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à
l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.
Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
Salêhiëh.
L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans
le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie
se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la
caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane
avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui
devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les
marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter
d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite
qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et
d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
troupes françaises.
Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des
individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour
leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à
celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid,
qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux
marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait
pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus
grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes
et leurs esclaves.
L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre
Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,
composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le
village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son
arrière-garde d'environ mille mameloucks.
L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;
les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient
la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que
l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,
à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux
cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de
chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur
l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les
rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au
milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée
au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les
mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant
et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux
mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey
parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses
femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches
marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie
française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position.
Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de
route, à travers le désert, avant d'y être rendu.
Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans
les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la
cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,
l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être
distingués.
Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,
les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.
La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste
en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et
Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il
arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du
combat naval d'Aboukir.
L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des
mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le
général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux
français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le
gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut
réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que
ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.
L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT
THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.
La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en
Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique
splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il
travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de
leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la
Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié
qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de
justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes
et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté
dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de
fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la
fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.
Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de
l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
devenir pour la France et les puissances méridionales une source de
prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.
La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en
Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec
plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette
conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte
ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.
À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un
grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et
renvoyés à Constantinople.
Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient
respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une
caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que
quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la
protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un
ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à
Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont
coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un
présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord
le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.
Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions
pacifiques et amicales du gouvernement français envers le
grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de
mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à
se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à
l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer
Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par
les barbares les plus sanguinaires d'Orient.
Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille
mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le
plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières
de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait
éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à
Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le
pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du
grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât
aucun secours.
Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé
l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à
Saint-Jean-d'Acre.
L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.
Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la
négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,
relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de
l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de
la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et
celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea
que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué
par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour
prendre un parti; Bonaparte se décide.
Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de
l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie
aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du
pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle
restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour
battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles
qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va
exécuter.
Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de
Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et
sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.
Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le
gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans
chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative
de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il
forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle
répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;
il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de
l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un
institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire
un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs
fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de
nouvelles machines hydrauliques.
Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans
voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient
les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la
géographie, l'histoire et la physique.
Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,
les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
rapport militaire que sous le rapport des sciences.
Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les
passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à
deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un
canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend
position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait
les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans
le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,
intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.
Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la
supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte.
Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf
heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus
d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur
Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.
Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à
la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,
de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des
renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour
pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir
terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue
de plus de quarante-cinq mille toises.
Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen
Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de
quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.
Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés
dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la
direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent
une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée
à Terranëh.
Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une
grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et
dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve
de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va
bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan;
dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très
bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une
branche de commerce très importante.
Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des
travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et
Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
Salêhiëh, de Damiette et de Suez.
Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier
avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la
reconnaissance du lac Menzalëh.
Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les
travaux du canal d'Alexandrie.
Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;
Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.
Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer
Rouge, et d'y faire des reconnaissances.
Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte.
Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner
les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.
Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire
des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.
Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.
Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,
cophte et musulmane.
Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est
commissaire près le divan.
Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces
entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens
utiles, où il se fait des découvertes importantes.
Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte
s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances
de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut
aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des
problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et
inattendu le força d'ajourner ses projets.
La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du
Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,
et d'après les propositions des commissaires français Monge et
Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois
civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des
impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.
Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30
vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le
général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible
escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers
et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés
rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la
ville.
La générale est battue; les Français s'arment et se forment en
colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils
font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat
terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation
et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des
batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la
citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
grande mosquée sont incendiés.
Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon
général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils
excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul
bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une
population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à
l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.
Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,
continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier
ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.
Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze
cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,
où il entre le 17 brumaire.
Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de
l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à
Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues
dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et
la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge
nécessaires à sa défense.
Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est
praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,
situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits
monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y
trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines
sont éloignées de trois quarts de lieue.
Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il
est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande
peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.
Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt
d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant
arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une
pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette
pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y
construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la
rade.