Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les

divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les

divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé

sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre

une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la

route de la Haute-Égypte.

COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.

Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des

mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par

Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les

ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces

deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était

à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie

administrative.

Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,

établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la

rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en

présence les uns des autres.

Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la

caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des

mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan

d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait

provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et

pousser les habitans du Caire à la révolte.

L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,

de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se

mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de

l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un

gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,

d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les

services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de

toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des

habitans.

Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,

le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15

thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de

grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller

prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.

Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que

plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.

La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et

surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir

aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus

essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher

contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et

les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.

Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et

Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,

détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à

l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.

Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers

Salêhiëh.

L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans

le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie

se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la

caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux

qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec

lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti

que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes

payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane

avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui

devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les

marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter

d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite

qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et

d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de

troupes françaises.

Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des

individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;

Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour

leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à

celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid,

qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux

marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait

pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus

grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes

et leurs esclaves.

L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre

Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,

composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de

Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le

village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son

arrière-garde d'environ mille mameloucks.

L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;

les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient

la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La

seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que

l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,

à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux

cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de

chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur

l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les

rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au

milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée

au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les

mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant

et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux

mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey

parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses

femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches

marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie

française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position.

Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de

route, à travers le désert, avant d'y être rendu.

Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans

les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la

cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de

brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,

l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les

aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être

distingués.

Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,

les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.

La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en

prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste

en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et

Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il

arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du

combat naval d'Aboukir.

L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des

mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le

général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le

poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux

français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le

gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut

réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient

de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que

ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.

L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT

THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.

La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en

Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique

splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il

travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de

leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la

Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié

qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de

justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes

et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté

dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de

fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la

fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.

Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient

enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de

l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,

devenir pour la France et les puissances méridionales une source de

prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre

lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.

La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en

Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec

plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette

conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte

ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.

À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un

grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et

renvoyés à Constantinople.

Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient

respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une

caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que

quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la

protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un

ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à

Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont

coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un

présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord

le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.

Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions

pacifiques et amicales du gouvernement français envers le

grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de

mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,

et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à

se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à

l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer

Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par

les barbares les plus sanguinaires d'Orient.

Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille

mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le

plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder

asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières

de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait

éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à

Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le

pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du

grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que

Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât

aucun secours.

Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé

l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à

Saint-Jean-d'Acre.

L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat

d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.

Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la

négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,

relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de

l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de

la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et

celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea

que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y

aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué

par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour

prendre un parti; Bonaparte se décide.

Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de

l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie

aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du

pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle

restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour

battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles

qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de

messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va

exécuter.

Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de

Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et

sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.

Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le

gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans

chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative

de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il

forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui

de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle

répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;

il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de

l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter

l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un

institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire

un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts

mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs

fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de

nouvelles machines hydrauliques.

Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans

voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient

les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la

géographie, l'histoire et la physique.

Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,

les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le

rapport militaire que sous le rapport des sciences.

Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du

camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les

passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à

deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes

conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un

canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend

position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait

les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans

le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,

intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes

chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.

Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la

supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte.

Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf

heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus

d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur

Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.

Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à

la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,

de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de

Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des

renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour

pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir

terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la

construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue

de plus de quarante-cinq mille toises.

Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen

Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de

quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.

Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés

dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la

direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent

une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un

isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée

à Terranëh.

Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une

grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et

dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve

de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va

bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan;

dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très

bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une

branche de commerce très importante.

Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des

travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et

Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de

Salêhiëh, de Damiette et de Suez.

Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier

avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la

reconnaissance du lac Menzalëh.

Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la

reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les

travaux du canal d'Alexandrie.

Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;

Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.

Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer

Rouge, et d'y faire des reconnaissances.

Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte.

Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner

les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter

tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.

Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire

des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.

Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.

Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,

celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,

cophte et musulmane.

Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est

commissaire près le divan.

Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces

entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens

utiles, où il se fait des découvertes importantes.

Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte

s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances

de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut

aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des

problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se

disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et

inattendu le força d'ajourner ses projets.

La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du

Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,

et d'après les propositions des commissaires français Monge et

Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois

civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des

impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.

Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30

vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans

divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le

général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible

escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers

et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La

sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés

rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la

ville.

La générale est battue; les Français s'arment et se forment en

colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs

pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils

font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat

terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation

et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des

batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la

citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la

grande mosquée sont incendiés.

Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la

générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon

général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est

entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils

excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul

bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une

population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à

l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.

Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,

continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier

ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.

Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze

cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,

où il entre le 17 brumaire.

Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de

l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de

cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à

Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues

dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et

la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge

nécessaires à sa défense.

Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est

praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,

situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment

ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits

monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y

trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette

eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines

sont éloignées de trois quarts de lieue.

Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il

est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans

les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande

peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.

Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt

d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant

arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une

pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette

pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y

construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la

rade.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 2 / 26 段