Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER,
PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,
MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.
CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
Ire PARTIE.
PARIS
BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
1827.
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.
Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et
Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les
mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a
dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et
celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai
tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,
comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont
produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis
en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.
J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à
l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi
que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses
adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,
de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations
contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait
éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des
commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il
n'avait qu'à laisser aller les officieux.
NOTICE
SUR
LE PRINCE BERTHIER.
Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,
major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20
novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il
s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra
dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué
depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais,
dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de
conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui
valurent bientôt une considération que son modeste rang
d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,
il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps
après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,
étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la
liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points.
Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour
avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la
France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au
secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur
l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par
ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les
efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte
mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva
tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même
horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait
plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état
de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée
chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on
lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les
réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,
dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses
concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé.
Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice
citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle
devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,
moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance,
s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en
fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne
concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils
voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on
rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment
décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le
drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la
multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès.
Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il
s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre
qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les
espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire
ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait
autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa
démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la
dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux
dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur
opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de
se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et
résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses
principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de
contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces
manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette
époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur
que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de
ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de
le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais
plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se
borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il
voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation.
Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses
colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année
suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef
d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses
fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le
suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il
était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient
loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à
l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes
ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut
suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et
s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du
service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était
l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées
plus tard.
À Usnigen, le 14 octobre 1792.
LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.
«CITOYEN MINISTRE,
«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,
combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que
d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a
le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant
moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les
fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,
seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je
me suis donné à remplir.
«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé
contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné
à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois
qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil
exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui
peut être très utile.
«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai
achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais
emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à
lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le
remplacer, mais je ne le connais pas encore.
«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif
provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus
de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le
composent, et nommément à vous, citoyen ministre.
«Le citoyen général d'armée,
«CUSTINE.»
Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun
effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré
ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis
avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et
sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis
en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire
quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se
composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet
homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine,
s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait
achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription
salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui
conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait,
dans cette périlleuse catégorie.
L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle
avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et
s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable,
chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut
public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de
demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans
les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses
fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,
exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres
de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea
pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.
Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des
représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,
d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On
répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du
secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les
complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre
réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta
pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de
faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea
une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé
d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à
l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut
public; j'ai fait mon devoir.
«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de
Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.
«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.
«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des
certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain
dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon
garant, et il est pur.
«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les
commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves
authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.
«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos
représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;
c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre
de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.
«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de
la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera
plus utile.»
La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le
repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues
disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau
prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division
le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et
d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où
Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France
d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses
travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais
faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un
patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il
souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que
méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler
l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_.
Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans
devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne
pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.
Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,
disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous
nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se
distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit
preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du
désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses
troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
culbute, et entre avec eux dans Casal.
L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière
l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve;
il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens
couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se
laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles
s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent
les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,
elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt
réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,
Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent
et le pont est emporté.
L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette
occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son
chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée
_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique
moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de
transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre
une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces
fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.
Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un
croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les
reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en
venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne
fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,
il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire
réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables
accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se
livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous
attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en
présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette
occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le
général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le
général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus
zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée
d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que
l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave
général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et
l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»
Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du
commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à
Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui
existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait
créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas
heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui
donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet
attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il
se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous
reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.
MÉMOIRES
DU MARÉCHAL BERTHIER,
SUR LES CAMPAGNES
DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.
EXPÉDITION D'ÉGYPTE.
DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.
Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île
de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et
administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la
quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au
général Vaubois.
Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes
d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,
elle est devant Alexandrie.
Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y
prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les
Anglais que sur la situation de l'Égypte.
Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de
l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les
chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour
s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir
envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre
ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils
fussent.
Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une
position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général
en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait
décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller
l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux
vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La
distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la
terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée
qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout
rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces
dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,
impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.
Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et
bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux
Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de
leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.
Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur
les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur
débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.
La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
l'impétuosité et la fureur des vagues.
La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc
des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.
Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui
avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce
point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général
en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment
successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.
Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les
troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du
Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les
généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais
Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs
ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
colonnes.
Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division
Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le
point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le
mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.
L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir
mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du
reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les
chevaux qui doivent les traîner.
Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son
état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,
qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un
cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste
d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues
d'une marche pénible.
La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le
général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle
du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui
côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une
demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois
cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils
abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
désert.
Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.
Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;
mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions
de l'ennemi.
Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent
vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des
assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux
et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.
Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou
est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert
de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé
Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le
mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent
sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le
rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés
fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui
sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
obstinément de se rendre.
D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans
l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux
de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.
Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,
où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à
l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux
habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
intentions de la république française, de leur annoncer que leurs
propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la
France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne
prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage
les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.
Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à
Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de
confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux
ports.
Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent
d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à
ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à
renaître.
Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,
envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés
en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent
combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent
ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les
démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à
l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.
Tel est l'Arabe.
Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale
entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le
citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.
L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont
noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à
l'attaque de la ville.
L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de
l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts
de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on
leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.
Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,
avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou
d'attaque.
C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général
Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on
avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route
du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues
d'Alexandrie.
MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE
CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.
Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner
l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette
ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et
de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits
sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande
distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége
également long et pénible.
Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à
Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on
peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe
du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à
Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle
activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:
l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée.
D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les
dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.
Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était
nécessaire à ce mouvement.
Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,
organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en
état de rejoindre la division du général Desaix.
Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle
qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir
un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la
mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût
nécessairement retardé la marche de l'armée.
Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter
le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et
composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait
été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de
Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et
suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore
pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette
route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée
sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par
Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre
de suivre.
Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.
Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce
jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir
traversé quinze lieues de désert.
Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général
Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de
ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir
avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de
protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer
de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz
sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée
partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une
traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.
L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,
les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles
avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de
Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du
soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se
désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en
peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
poids de l'or.
L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris
séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur
marche.
Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.
Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils
harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
général de brigade Mireur est blessé mortellement.
Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le
petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures
l'une de l'autre.
À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite
tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même
instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit
cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.
Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils
rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit
qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les
mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà
éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après
avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième
demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;
dix fantassins ont été légèrement blessés.
Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de
repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en
avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à
Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
Menou.
Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était
emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches
forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le
Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant
encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même
l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le
jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où
elle pourra le rencontrer.
Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus
loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel
ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils
avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes
armées.
Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa
marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de
l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on
attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une
lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée
d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à
soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille
ennemie.
Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,
les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une
galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose
aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et
parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,
qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces
bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est
puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par
l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les
citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du
général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.
Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef
que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de
charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks
rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la
position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque
division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de
hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les
équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des
pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les
points d'attaque.
Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se
barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de
retraite en cas d'événement.
L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup
ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent
avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse
approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se
démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.
On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu
de la mousqueterie, ou par la baïonnette.
Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et
marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La
déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le
Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil,
et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même
acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval
embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La
perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que
blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.
Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade
Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre
d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la
hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.
L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à
Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les
Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber
dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en
nombre égal, et s'il fallait combattre.
L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué
en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre
leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune
homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois
cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune
nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.
Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve
plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est
sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des
lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en
écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à
Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er
thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend
position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches,
celle de Damiette et celle de Rosette.
Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks
et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village
d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les
Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter
bataille.
Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.
Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,
l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus
qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps
de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était
brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;
mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se
forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La
cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On
voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente
siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le
Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.
Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des
armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,
impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de
bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.
La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se
flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de
s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,
préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se
précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui
formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,
fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la
mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks
essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de
baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts
et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils
s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.
Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,
marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux
bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux
Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et
de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la
cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.
Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons
des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces
d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus
d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses
canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le
village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks
à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon
ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position
retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des
prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux
n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée
ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux,
les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du
vainqueur.
Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux
moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier
avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât
depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le
poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que
dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend
position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.
Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:
ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et
environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des
Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.
Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement
harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des
fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain;
les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas
délicieux.
La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur
la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
rive était en feu.
Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur
le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils
étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.
Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville
et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des
Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte
ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront
scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un
détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité
de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques
excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les
chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se
rétablit.