Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de

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MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER,

PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,

MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.

CAMPAGNE D'ÉGYPTE,

Ire PARTIE.

PARIS

BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,

RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.

1827.

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.

Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et

Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de

l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les

mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a

dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.

Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et

celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai

tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,

comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont

produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques

écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis

en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne

sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.

J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à

l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi

que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses

adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,

de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations

contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu

fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne

cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait

éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des

commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il

n'avait qu'à laisser aller les officieux.

NOTICE

SUR

LE PRINCE BERTHIER.

Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,

major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20

novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il

s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra

dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué

depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais,

dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de

conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui

valurent bientôt une considération que son modeste rang

d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,

il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps

après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait

d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,

étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la

liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points.

Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour

avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la

France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au

secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur

l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par

ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les

efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte

mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva

tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même

horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait

plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état

de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée

chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on

lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les

réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,

dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses

concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé.

Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice

citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle

devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,

moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance,

s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en

fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne

concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils

voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on

rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment

décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le

drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la

multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès.

Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il

s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre

qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les

espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire

ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait

autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa

démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la

dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux

dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur

opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de

se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et

résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses

principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de

contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces

manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette

époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur

que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de

ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de

le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais

plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se

borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il

voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation.

Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses

colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste

qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année

suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef

d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses

fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le

suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il

était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient

loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à

l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes

ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut

suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et

s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du

service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce

qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était

l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées

plus tard.

À Usnigen, le 14 octobre 1792.

LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.

«CITOYEN MINISTRE,

«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,

combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que

d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a

le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant

moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les

fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre

pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,

seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe

des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je

me suis donné à remplir.

«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé

contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné

à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant

Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois

qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil

exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui

peut être très utile.

«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car

c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai

achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais

emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de

coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec

plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à

lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le

remplacer, mais je ne le connais pas encore.

«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,

citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif

provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus

de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le

composent, et nommément à vous, citoyen ministre.

«Le citoyen général d'armée,

«CUSTINE.»

Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun

effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré

ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis

avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et

sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis

en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire

quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se

composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet

homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine,

s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait

achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription

salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui

conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait,

dans cette périlleuse catégorie.

L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc

de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle

avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et

s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus

odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable,

chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut

public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de

demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans

les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses

fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,

exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres

de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de

l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea

pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.

Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des

représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,

d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On

répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du

secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les

complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre

réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point

de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta

pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de

faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea

une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé

d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à

l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut

public; j'ai fait mon devoir.

«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de

Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.

«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.

«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des

certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain

dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon

garant, et il est pur.

«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les

commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves

authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.

«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos

représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;

c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre

de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.

«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de

la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera

plus utile.»

La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le

repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa

silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues

disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,

ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau

prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,

qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division

le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et

d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où

Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,

triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France

d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses

travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,

prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais

faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un

patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il

souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que

méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler

l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_.

Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans

devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne

pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.

Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous

Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,

disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous

nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se

distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit

preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du

désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses

troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les

culbute, et entre avec eux dans Casal.

L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière

l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve;

il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens

couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se

laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles

s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et

arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent

les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,

elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt

réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,

Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent

et le pont est emporté.

L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette

occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son

chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée

_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique

moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de

transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre

une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces

fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.

Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un

croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les

reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en

venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne

fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,

il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire

réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables

accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se

livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous

attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en

présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette

occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le

général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le

général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le

patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus

zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée

d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que

l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave

général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et

l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»

Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du

commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à

Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui

existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait

créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas

heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui

donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet

attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il

se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous

reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.

MÉMOIRES

DU MARÉCHAL BERTHIER,

SUR LES CAMPAGNES

DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.

EXPÉDITION D'ÉGYPTE.

DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.

Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île

de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,

faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et

administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la

quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au

général Vaubois.

Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la

flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes

d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,

elle est devant Alexandrie.

Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y

prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les

Anglais que sur la situation de l'Égypte.

Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de

l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les

chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour

s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10

messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir

envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte

française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la

ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre

ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils

fussent.

Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un

moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une

position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général

en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait

décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller

l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux

vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et

cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La

distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la

terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée

qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout

rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces

dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,

impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.

Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et

bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux

Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de

leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.

Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur

les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur

débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.

La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre

l'impétuosité et la fureur des vagues.

La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc

des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.

Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui

avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce

point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc

de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général

en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment

successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.

Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les

troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la

division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents

de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du

Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les

généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par

les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais

Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs

ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;

et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois

colonnes.

Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division

Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le

point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le

mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.

L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir

mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du

reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les

chevaux qui doivent les traîner.

Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son

état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,

qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un

cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste

d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues

d'une marche pénible.

La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le

général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle

du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui

côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est

attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:

une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une

demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois

cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils

abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le

désert.

Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,

donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.

Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;

mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une

canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions

de l'ennemi.

Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les

hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent

vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des

assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux

et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.

Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou

est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert

de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé

Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le

mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent

sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le

rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés

fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui

sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent

obstinément de se rendre.

D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer

dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la

dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans

l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux

de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.

Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,

où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à

l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle

turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux

habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les

intentions de la république française, de leur annoncer que leurs

propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la

France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne

prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,

suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage

les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.

Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à

Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales

et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de

confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux

Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux

ports.

Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent

d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à

ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à

renaître.

Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,

envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés

en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent

combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux

Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,

ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,

gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent

ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les

démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à

l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.

Tel est l'Arabe.

Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale

entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le

citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.

L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont

noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à

l'attaque de la ville.

L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de

l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts

de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on

leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.

Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur

qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,

avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou

d'attaque.

C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général

Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on

avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route

du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues

d'Alexandrie.

MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE

CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.

Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner

l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette

ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et

de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits

sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient

entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande

distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége

également long et pénible.

Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à

Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on

peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en

même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe

du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,

s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à

Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle

activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:

l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée.

D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les

dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le

temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.

Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était

nécessaire à ce mouvement.

Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,

ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et

militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,

organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en

état de rejoindre la division du général Desaix.

Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle

qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut

gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir

un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la

mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût

nécessairement retardé la marche de l'armée.

Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter

le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et

composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait

été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de

Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et

suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore

pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette

route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée

sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par

Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre

de suivre.

Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.

Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce

jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir

traversé quinze lieues de désert.

Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général

Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de

ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir

avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de

protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer

de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,

de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz

sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du

Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée

partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de

campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce

nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une

traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.

L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,

les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles

avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de

Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du

soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se

désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en

peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au

poids de l'or.

L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris

séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur

marche.

Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.

Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils

harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le

général de brigade Mireur est blessé mortellement.

Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le

petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures

l'une de l'autre.

À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon

avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite

tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même

instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit

cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.

Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils

rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit

qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les

mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà

éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après

avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième

demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;

dix fantassins ont été légèrement blessés.

Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de

repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en

avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à

Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division

Menou.

Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était

emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches

forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le

Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant

encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même

l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le

jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où

elle pourra le rencontrer.

Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus

loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel

ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils

avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes

armées.

Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa

marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de

l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on

attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:

malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout

ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une

lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée

d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à

soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille

ennemie.

Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,

les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une

galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose

aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et

parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,

qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces

bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est

puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par

l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les

citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du

général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.

Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef

que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de

charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks

rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la

position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque

division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de

hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les

équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des

pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les

points d'attaque.

Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se

barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de

retraite en cas d'événement.

L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup

ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et

caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent

avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse

approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se

démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus

braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.

On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu

de la mousqueterie, ou par la baïonnette.

Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et

marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de

déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La

déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le

Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil,

et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même

acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval

embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La

perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que

blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.

Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade

Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre

d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la

hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.

L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à

Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les

Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber

dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils

étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en

nombre égal, et s'il fallait combattre.

L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué

en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre

leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune

homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois

cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune

nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.

Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve

plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est

sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des

lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en

écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à

Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er

thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend

position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches,

celle de Damiette et celle de Rosette.

Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks

et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village

d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les

Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter

bataille.

Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.

Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a

connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand

nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,

l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus

qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps

de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était

brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;

mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se

forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi

imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La

cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On

voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse

indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente

siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le

Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.

Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des

armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,

impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de

bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.

La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se

flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de

s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,

préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se

précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui

formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,

fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la

mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks

essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de

baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts

et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils

s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.

Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de

succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,

soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,

marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux

bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux

Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et

de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la

cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.

Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer

au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons

des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces

d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus

d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses

canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le

village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks

à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon

ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position

retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des

prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux

n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée

ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux,

les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du

vainqueur.

Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux

moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier

avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât

depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le

poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que

dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend

position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.

Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:

ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et

environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la

supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des

Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.

Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement

harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses

étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des

fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours

qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain;

les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas

délicieux.

La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur

la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une

branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,

brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la

rive était en feu.

Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur

le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils

étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait

abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.

Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville

et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des

Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte

ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront

scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un

détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité

de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques

excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les

chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se

rétablit.

Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie · 第 1 / 26 段