soins et de tendresse; puis il la néglige, la rudoie, semble éprouver
pour elle une répulsion insurmontable, un dégoût irrésistible. Un jour
même il la frappe, non seulement sans aucune raison, mais même sans
aucun prétexte.
Je ne vous ferai point le tableau, messieurs, de ses allures bizarres,
incompréhensibles pour tous. Je ne vous dépeindrai point la vie
abominable de ces deux êtres, et la douleur horrible de cette jeune
femme.
Il me suffira pour vous convaincre de vous lire quelques fragments d'un
journal écrit chaque jour par ce pauvre homme, par ce pauvre fou. Car
c'est en face d'un fou que nous nous trouvons, messieurs, et le cas
est d'autant plus curieux, d'autant plus intéressant qu'il rappelle en
beaucoup de points la démence du malheureux prince mort récemment, du
roi bizarre qui régna platoniquement sur la Bavière. J'appellerai ce
cas: la folie poétique.
Vous vous rappelez tout ce qu'on raconta de ce prince étrange. Il fit
construire au milieu des paysages les plus magnifiques de son royaume
de vrais châteaux de féerie. La réalité même de la beauté des choses et
des lieux ne lui suffisant pas, il imagina, il créa, dans ces manoirs
invraisemblables, des horizons factices, obtenus au moyen d'artifices
de théâtre, des changements à vue, des forêts peintes, des empires de
contes où les feuilles des arbres étaient des pierres précieuses. Il
eut des Alpes et des glaciers, des steppes, des déserts de sable brûlés
par le soleil; et, la nuit, sous les rayons de la vraie lune, des lacs
qu'éclairaient par-dessous de fantastiques lueurs électriques. Sur ces
lacs nageaient des cygnes et glissaient des nacelles, tandis qu'un
orchestre, composé des premiers exécutants du monde, enivrait de poésie
l'âme du fou royal.
Cet homme était chaste, cet homme était vierge. Il n'aima jamais qu'un
rêve, son rêve, son rêve divin.
Un soir, il emmena dans sa barque une femme, jeune, belle, une grande
artiste et il la pria de chanter. Elle chanta, grisée elle-même par
l'admirable paysage, par la douceur tiède de l'air, par le parfum des
fleurs et par l'extase de ce prince jeune et beau.
Elle chanta, comme chantent les femmes que touche l'amour, puis,
éperdue, frémissante, elle tomba sur le cœur du roi en cherchant ses
lèvres.
Mais il la jeta dans le lac, et prenant ses rames gagna la berge, sans
s'inquiéter si on la sauvait.
Nous nous trouvons, messieurs les juges, devant un cas tout à fait
semblable. Je ne ferai plus que lire maintenant des passages du journal
que nous avons surpris dans un tiroir du secrétaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme tout est triste et laid, toujours pareil, toujours odieux. Comme
je rêve une terre plus belle, plus noble, plus variée. Comme elle
serait pauvre l'imagination de leur Dieu, si leur Dieu existait ou s'il
n'avait pas créé d'autres choses, ailleurs.
Toujours des bois, de petits bois, des fleuves qui ressemblent aux
fleuves, des plaines qui ressemblent aux plaines, tout est pareil et
monotone. Et l'homme!... L'homme?... Quel horrible animal, méchant,
orgueilleux et répugnant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il faudrait aimer, aimer éperdument, sans voir ce qu'on aime. Car voir
c'est comprendre, et comprendre c'est mépriser. Il faudrait aimer, en
s'enivrant d'elle comme on se grise de vin, de façon à ne plus savoir
ce qu'on boit. Et boire, boire, boire, sans reprendre haleine, jour et
nuit!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai trouvé, je crois. Elle a dans toute sa personne quelque chose
d'idéal qui ne semble point de ce monde et qui donne des ailes à mon
rêve. Ah! mon rêve, comme il me montre les êtres différents de ce
qu'ils sont! Elle est blonde, d'un blond léger avec des cheveux qui ont
des nuances inexprimables. Ses yeux sont bleus! Seuls les yeux bleus
emportent mon âme. Toute la femme, la femme qui existe au fond de mon
cœur, m'apparaît dans l'œil, rien que dans l'œil.
Oh! mystère! Quel mystère? L'œil?... Tout l'univers est en lui,
puisqu'il le voit, puisqu'il le reflète. Il contient l'univers, les
choses et les êtres, les forêts et les océans, les hommes et les bêtes,
les couchers de soleil, les étoiles, les arts, tout, tout, il voit,
cueille et emporte tout; et il y a plus encore en lui, il y a l'âme,
il y a l'homme qui pense, l'homme qui aime, l'homme qui rit, l'homme
qui souffre! Oh! regardez les yeux bleus des femmes, ceux qui sont
profonds comme la mer, changeants comme le ciel, si doux, si doux, doux
comme les brises, doux comme la musique, doux comme des baisers, et
transparents, si clairs qu'on voit derrière, on voit l'âme, l'âme bleue
qui les colore, qui les anime, qui les divinise.
Oui, l'âme a la couleur du regard. L'âme bleue seule porte en elle du
rêve, elle a pris son azur aux flots et à l'espace.
L'œil! Songez à lui! L'œil! Il boit la vie apparente pour en nourrir
la pensée. Il boit le monde, la couleur, le mouvement, les livres, les
tableaux, tout ce qui est beau et tout ce qui est laid, et il en fait
des idées. Et quand il nous regarde, il nous donne la sensation d'un
bonheur qui n'est point de cette terre. Il nous fait pressentir ce que
nous ignorerons toujours; il nous fait comprendre que les réalités de
nos songes sont de méprisables ordures...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je l'aime aussi pour sa démarche.
«Même quand l'oiseau marche on sent qu'il a des ailes», a dit le poète.
Quand elle passe on sent qu'elle est d'une autre race que les femmes
ordinaires, d'une race plus légère et plus divine...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je l'épouse demain... J'ai peur... j'ai peur de tant de choses...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Deux bêtes, deux chiens, deux loups, deux renards, rôdent par les bois
et se rencontrent. L'un est mâle, l'autre femelle. Ils s'accouplent.
Ils s'accouplent par un instinct bestial qui les force à continuer la
race, leur race, celle dont ils ont la forme, le poil, la taille, les
mouvements et les habitudes.
Toutes les bêtes en font autant, sans savoir pourquoi!
Nous aussi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est cela que j'ai fait en l'épousant, j'ai obéi à cet imbécile
emportement qui nous jette vers la femelle.
Elle est ma femme. Tant que je l'ai idéalement désirée elle fut pour
moi le rêve irréalisable près de se réaliser. A partir de la seconde
même où je l'ai tenue dans mes bras elle ne fut plus que l'être dont la
nature s'était servie pour tromper toutes mes espérances.
Les a-t-elle trompées?--Non. Et pourtant je suis las d'elle, las à ne
pouvoir la toucher, l'effleurer de ma main ou de mes lèvres sans que
mon cœur soit soulevé par un dégoût inexprimable, non peut-être le
dégoût d'elle, mais un dégoût plus haut, plus grand, plus méprisant, le
dégoût de l'étreinte amoureuse, si vile, qu'elle est devenue, pour tous
les êtres affinés, un acte honteux qu'il faut cacher, dont on ne parle
qu'à voix basse, en rougissant...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne peux plus voir ma femme venir vers moi, m'appelant du sourire,
du regard et des bras. Je ne peux plus. J'ai cru jadis que son baiser
m'emporterait dans le ciel. Elle fut souffrante, un jour, d'une fièvre
passagère, et je sentis dans son haleine le souffle léger, subtil,
presque insaisissable des pourritures humaines. Je fus bouleversé!
Oh! la chair, fumier séduisant et vivant, putréfaction qui marche,
qui pense, qui parle, qui regarde et qui sourit, où les nourritures
fermentent et qui est rose, jolie, tentante, trompeuse comme l'âme...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pourquoi les fleurs, seules, sentent-elles si bon, les grandes fleurs
éclatantes ou pâles, dont les tons, les nuances font frémir mon cœur
et troublent mes yeux. Elles sont si belles, de structures si fines,
si variées et si sensuelles, entr'ouvertes comme des organes, plus
tentantes que des bouches, et creuses avec des lèvres retournées,
dentelées, charnues, poudrées d'une semence de vie qui, dans chacune,
engendre un parfum différent.
Elles se reproduisent, elles, elles seules, au monde, sans souillure
pour leur inviolable race, évaporant autour d'elles l'encens divin de
leur amour, la sueur odorante de leurs caresses, l'essence de leurs
corps incomparables, de leurs corps parés de toutes les grâces, de
toutes les élégances, de toutes les formes, qui ont la coquetterie
de toutes les colorations et la séduction enivrante de toutes les
senteurs...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Fragments choisis, six mois plus tard._
... J'aime les fleurs, non point comme des fleurs, mais comme des êtres
matériels et délicieux; je passe mes jours et mes nuits dans les
serres où je les cache ainsi que les femmes des harems.
Qui connaît, hors moi, la douceur, l'affolement, l'extase frémissante,
charnelle, idéale, surhumaine de ces tendresses; et ces baisers sur la
chair rose, sur la chair rouge, sur la chair blanche miraculeusement
différente, délicate, rare, fine, onctueuse des admirables fleurs.
J'ai des serres où personne ne pénètre que moi et celui qui en prend
soin.
J'entre là comme on se glisse en un lieu de plaisir secret. Dans la
haute galerie de verre, je passe d'abord entre deux foules de corolles
fermées, entr'ouvertes ou épanouies qui vont en pente de la terre au
toit. C'est le premier baiser qu'elles m'envoient.
Celles-là, ces fleurs-là, celles qui parent ce vestibule de mes
passions mystérieuses sont mes servantes et non mes favorites.
Elles me saluent au passage de leur éclat changeant et de leurs
fraîches exhalaisons. Elles sont mignonnes, coquettes, étagées sur huit
rangs à droite et sur huit rangs à gauche, et si pressées qu'elles ont
l'air de deux jardins venant jusqu'à mes pieds.
Mon cœur palpite, mon œil s'allume à les voir, mon sang s'agite dans
mes veines, mon âme s'exalte, et mes mains déjà frémissent du désir de
les toucher. Je passe. Trois portes sont fermées au fond de cette haute
galerie. Je peux choisir. J'ai trois harems.
Mais j'entre le plus souvent chez les orchidées, mes endormeuses
préférées. Leur chambre est basse, étouffante. L'air humide et chaud
rend moite la peau, fait haleter la gorge et trembler les doigts.
Elles viennent, ces filles étranges, de pays marécageux, brûlants et
malsains. Elles sont attirantes comme des sirènes, mortelles comme
des poisons, admirablement bizarres, énervantes, effrayantes. En
voici qui semblent des papillons avec des ailes énormes, des pattes
minces, des yeux! Car elles ont des yeux! Elles me regardent, elles me
voient, êtres prodigieux, invraisemblables, fées, filles de la terre
sacrée, de l'air impalpable et de la chaude lumière, cette mère du
monde. Oui, elles ont des ailes, et des yeux et des nuances qu'aucun
peintre n'imite, tous les charmes, toutes les grâces, toutes les
formes qu'on peut rêver. Leur flanc se creuse, odorant et transparent,
ouvert pour l'amour et plus tentant que toute la chair des femmes. Les
inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'âme grisée dans
le paradis des images et des voluptés idéales. Elles tremblent sur
leurs tiges comme pour s'envoler. Vont-elles s'envoler, venir à moi?
Non, c'est mon cœur qui vole au-dessus d'elles comme un mâle mystique
et torturé d'amour.
Aucune aile de bête ne peut les effleurer. Nous sommes seuls, elles et
moi, dans la prison claire que je leur ai construite. Je les regarde et
je les contemple, je les admire, je les adore l'une après l'autre.
Comme elles sont grasses, profondes, roses, d'un rose qui mouille les
lèvres de désir! Comme je les aime! Le bord de leur calice est frisé,
plus pâle que leur gorge et la corolle s'y cache, bouche mystérieuse,
attirante, sucrée sous la langue, montrant et dérobant les organes
délicats, admirables et sacrés de ces divines petites créatures qui
sentent bon et ne parlent pas.
J'ai parfois pour une d'elles une passion qui dure autant que son
existence, quelques jours, quelques soirs. On l'enlève alors de la
galerie commune et on l'enferme dans un mignon cabinet de verre où
murmure un fil d'eau contre un lit de gazon tropical venu des îles
du grand Pacifique. Et je reste près d'elle, ardent, fiévreux et
tourmenté, sachant sa mort si proche, et la regardant se faner, tandis
que je la possède, que j'aspire, que je bois, que je cueille sa courte
vie d'une inexprimable caresse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsqu'il eut terminé la lecture de ces fragments, l'avocat reprit:
«La décence, messieurs les juges, m'empêche de continuer à vous
communiquer les singuliers aveux de ce fou honteusement idéaliste. Les
quelques fragments que je viens de vous soumettre vous suffiront, je
crois, pour apprécier ce cas de maladie mentale, moins rare qu'on ne
croit dans notre époque de démence hystérique et de décadence corrompue.
«Je pense donc que ma cliente est plus autorisée qu'aucune autre femme
à réclamer le divorce, dans la situation exceptionnelle où la place
l'étrange égarement des sens de son mari.»
_Un cas de divorce_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 31 août 1886.
QUI SAIT?
I
Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais donc écrire enfin ce qui m'est arrivé! Mais
le pourrai-je? l'oserai-je? cela est si bizarre, si inexplicable, si
incompréhensible, si fou!
Si je n'étais sûr de ce que j'ai vu, sûr qu'il n'y a eu, dans
mes raisonnements, aucune défaillance, aucune erreur dans mes
constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes
observations, je me croirais un simple halluciné, le jouet d'une
étrange vision. Après tout, qui sait?
Je suis aujourd'hui dans une maison de santé; mais j'y suis entré
volontairement, par prudence, par peur! Un seul être connaît mon
histoire. Le médecin d'ici. Je vais l'écrire. Je ne sais trop pourquoi?
Pour m'en débarrasser, car je la sens en moi comme un intolérable
cauchemar.
La voici:
J'ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe
isolé, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes
et sans rancune contre le ciel. J'ai vécu seul, sans cesse, par suite
d'une sorte de gêne qu'insinue en moi la présence des autres. Comment
expliquer cela? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde,
de causer, de dîner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis
longtemps près de moi, même les plus familiers, ils me lassent, me
fatiguent, m'énervent, et j'éprouve une envie grandissante, harcelante,
de les voir partir ou de m'en aller, d'être seul.
Cette envie est plus qu'un besoin, c'est une nécessité irrésistible. Et
si la présence des gens avec qui je me trouve continuait, si je devais,
non pas écouter, mais entendre longtemps encore leurs conversations,
il m'arriverait, sans aucun doute, un accident. Lequel? Ah! qui sait?
Peut-être une simple syncope? oui! probablement!
J'aime tant être seul que je ne puis même supporter le voisinage
d'autres êtres dormant sous mon toit; je ne puis habiter Paris parce
que j'y agonise indéfiniment. Je meurs moralement, et suis aussi
supplicié dans mon corps et dans mes nerfs par cette immense foule qui
grouille, qui vit autour de moi, même quand elle dort. Ah! le sommeil
des autres m'est plus pénible encore que leur parole. Et je ne peux
jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derrière un mur, des
existences interrompues par ces régulières éclipses de la raison.
Pourquoi suis-je ainsi! Qui sait? La cause en est peut-être fort
simple: je me fatigue très vite de tout ce qui ne se passe pas en moi.
Et il y a beaucoup de gens dans mon cas.
Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres,
que les autres distraient, occupent, reposent, et que la solitude
harasse, épuise, anéantit, comme l'ascension d'un terrible glacier ou
la traversée du désert, et ceux que les autres, au contraire, lassent,
ennuient, gênent, courbaturent, tandis que l'isolement les calme, les
baigne de repos dans l'indépendance et la fantaisie de leur pensée.
En somme, il y a là un normal phénomène psychique. Les uns sont doués
pour vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j'ai
l'attention extérieure courte et vite épuisée, et, dès qu'elle arrive
à ses limites, j'en éprouve dans tout mon corps et dans toute mon
intelligence, un intolérable malaise.
Il en est résulté que je m'attache, que je m'étais attaché beaucoup
aux objets inanimés qui prennent, pour moi, une importance d'êtres,
et que ma maison est devenue, était devenue, un monde où je vivais
d'une vie solitaire et active, au milieu de choses, de meubles, de
bibelots familiers, sympathiques à mes yeux comme des visages. Je l'en
avais emplie peu à peu, je l'en avais parée, et je me sentais dedans,
content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d'une femme
aimable dont la caresse accoutumée est devenue un calme et doux besoin.
J'avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l'isolait
des routes, et à la porte d'une ville où je pouvais trouver, à
l'occasion, les ressources de société dont je sentais, par moments,
le désir. Tous mes domestiques couchaient dans un bâtiment éloigné,
au fond du potager, qu'entourait un grand mur. L'enveloppement obscur
des nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachée, noyée sous
les feuilles des grands arbres, m'était si reposant et si bon, que
j'hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures, à me mettre au lit
pour le savourer plus longtemps.
Ce jour-là, on avait joué _Sigurd_ au théâtre de la ville. C'était la
première fois que j'entendais ce beau drame musical et féerique, et j'y
avais pris un vif plaisir.
Je revenais à pied, d'un pas allègre, la tête pleine de phrases
sonores, et le regard hanté par de jolies visions. Il faisait noir,
noir, mais noir au point que je distinguais à peine la grande route,
et que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le fossé. De l'octroi
chez moi, il y a un kilomètre environ, peut-être un peu plus, soit
vingt minutes de marche lente. Il était une heure du matin, une heure
ou une heure et demie; le ciel s'éclaircit un peu devant moi et le
croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune.
Le croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq
heures du soir, est clair, gai, frotté d'argent, mais celui qui se
lève après minuit est rougeâtre, morne, inquiétant; c'est le vrai
croissant du Sabbat. Tous les noctambules ont dû faire cette remarque.
Le premier, fût-il mince comme un fil, jette une petite lumière joyeuse
qui réjouit le cœur, et dessine sur la terre des ombres nettes; le
dernier répand à peine une lueur mourante, si terne qu'elle ne fait
presque pas d'ombres.
J'aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d'où
me vint une sorte de malaise à l'idée d'entrer là dedans. Je ralentis
le pas. Il faisait très doux. Le gros tas d'arbres avait l'air d'un
tombeau où ma maison était ensevelie.
J'ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores,
qui s'en allait vers le logis, arquée en voûte comme un haut tunnel,
traversant des massifs opaques et contournant des gazons où les
corbeilles de fleurs plaquaient, sous les ténèbres pâlies, des taches
ovales aux nuances indistinctes.
En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je m'arrêtai.
On n'entendait rien. Il n'y avait pas dans les feuilles un souffle
d'air. «Qu'est-ce que j'ai donc?» pensai-je. Depuis dix ans je
rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquiétude m'eût effleuré. Je
n'avais pas peur. Je n'ai jamais eu peur, la nuit. La vue d'un homme,
d'un maraudeur, d'un voleur m'aurait jeté une rage dans le corps, et
j'aurais sauté dessus sans hésiter. J'étais armé, d'ailleurs. J'avais
mon revolver. Mais je n'y touchai point, car je voulais résister à
cette influence de crainte qui germait en moi.
Qu'était-ce? Un pressentiment? Le pressentiment mystérieux qui s'empare
des sens des hommes quand ils vont voir de l'inexplicable? Peut-être?
Qui sait?
A mesure que j'avançais, j'avais dans la peau des tressaillements, et
quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure,
je sentis qu'il me faudrait attendre quelques minutes avant d'ouvrir
la porte et d'entrer dedans. Alors, je m'assis sur un banc, sous les
fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée
contre la muraille, les yeux ouverts sur l'ombre des feuillages.
Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d'insolite autour
de moi. J'avais dans les oreilles quelques ronflements; mais cela
m'arrive souvent. Il me semble parfois que j'entends passer des
trains, que j'entends sonner des cloches, que j'entends marcher une
foule.
Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus
précis, plus reconnaissables. Je m'étais trompé. Ce n'était pas le
bourdonnement ordinaire de mes artères qui mettait dans mes oreilles
ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très confus cependant, qui
venait, à n'en point douter, de l'intérieur de ma maison.
Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une
agitation qu'un bruit, un remuement vague d'un tas de choses, comme si
on eût secoué, déplacé, traîné doucement tous mes meubles.
Oh! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon
oreille. Mais l'ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce
trouble étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu'il
se passait chez moi quelque chose d'anormal et d'incompréhensible.
Je n'avais pas peur, mais j'étais... comment exprimer cela... effaré
d'étonnement. Je n'armai pas mon revolver--devinant fort bien que je
n'en avais nul besoin. J'attendis.
J'attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l'esprit lucide,
mais follement anxieux. J'attendis, debout, écoutant toujours le bruit
qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensité violente,
qui semblait devenir un grondement d'impatience, de colère, d'émeute
mystérieuse.
Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs,
je choisis celle qu'il me fallait, je l'enfonçai dans la serrure, je
la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma force,
j'envoyai le battant heurter la cloison.
Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu'à ce bruit
d'explosion répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable
tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai
de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai
de sa gaine mon revolver.
J'attendis encore, oh! peu de temps. Je distinguais, à présent, un
extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les
parquets, sur les tapis, un piétinement, non pas de chaussures, de
souliers humains, mais de béquilles, de béquilles de bois et de
béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que
j'aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand
fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s'en alla par le
jardin. D'autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés bas
et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis
toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets
qui trottaient comme des lapins.
Oh! quelle émotion! Je me glissai dans un massif où je demeurai
accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s'en
allaient tous, l'un derrière l'autre, vite ou lentement, selon leur
taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue, passa avec
un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc,
les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les
brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des
phosphorescences de vers luisants. Les étoffes rampaient, s'étalaient
en flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon
bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les
lettres que j'ai reçues, toute l'histoire de mon cœur, une vieille
histoire dont j'ai tant souffert! Et dedans étaient aussi des
photographies.