Les unes sont debout, majestueuses, en pleine beauté, avec un air de

hauteur qu'elles n'ont pas dû garder longtemps dans l'ordinaire de la

vie. D'autres minaudent, dans l'immobilité de la toile; et toutes ont

un rien, une fleur ou un bijou, un pli de robe ou de lèvre qu'on sent

posé par le peintre, pour l'effet. Qu'elles portent un chapeau, une

dentelle sur la tête, ou leurs cheveux seulement, on devine en elles

quelque chose qui n'est point tout à fait naturel. Quoi? On l'ignore,

puisqu'on ne les a pas connues, mais on le sent. Elles semblent en

visite quelque part, chez des gens à qui elles veulent plaire, à qui

elles veulent se montrer avec tout leur avantage; et elles ont étudié

leur attitude, tantôt modeste, tantôt hautaine.

Que dire de celle-là? Elle était chez elle, et seule. Oui, elle était

seule, car elle souriait comme on sourit quand on pense solitairement

à quelque chose de triste et de doux, et non comme on sourit quand on

est regardée. Elle était tellement seule, et chez elle, qu'elle faisait

le vide en tout ce grand appartement, le vide absolu. Elle l'habitait,

l'emplissait, l'animait seule; il y pouvait entrer beaucoup de monde,

et tout ce monde pouvait parler, rire, même chanter; elle y serait

toujours seule, avec un sourire solitaire, et, seule, elle le rendrait

vivant, de son regard de portrait.

Il était unique aussi, ce regard. Il tombait sur moi tout droit,

caressant et fixe, sans me voir. Tous les portraits savent qu'ils sont

contemplés, et ils répondent avec les yeux, avec des yeux qui voient,

qui pensent, qui nous suivent, sans nous quitter, depuis notre entrée

jusqu'à notre sortie de l'appartement qu'ils habitent.

Celui-là ne me voyait pas, ne voyait rien, bien que son regard fût

planté sur moi, tout droit. Je me rappelai le vers surprenant de

Baudelaire:

Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait.

Ils m'attiraient, en effet, d'une façon irrésistible, jetaient en moi

un trouble étrange, puissant, nouveau, ces yeux peints, qui avaient

vécu, ou qui vivaient encore, peut-être. Oh! quel charme infini et

amollissant comme une brise qui passe, séduisant comme un ciel mourant

de crépuscule lilas, rose et bleu, et un peu mélancolique comme la

nuit qui vient derrière sortait de ce cadre sombre et de ces yeux

impénétrables! Ces yeux, ces yeux créés par quelques coups de pinceau,

cachaient en eux le mystère de ce qui semble être et n'existe pas, de

ce qui peut apparaître en un regard de femme, de ce qui fait germer

l'amour en nous.

La porte s'ouvrit. M. Milial entrait. Il s'excusa d'être en retard. Je

m'excusai d'être en avance. Puis je lui dis:

--Est-il indiscret de vous demander quelle est cette femme?

Il répondit:

--C'est ma mère, morte toute jeune.

Et je compris alors d'où venait l'inexplicable séduction de cet homme!

_Un Portrait_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 29 octobre 1888.

L'INFIRME.

Cette aventure m'est arrivée vers 1882.

Je venais de m'installer dans le coin d'un wagon vide, et j'avais

refermé la portière, avec l'espérance de rester seul, quand elle se

rouvrit brusquement, et j'entendis une voix qui disait:

--Prenez garde, monsieur, nous nous trouvons juste au croisement des

lignes; le marchepied est très haut.

Une autre voix répondit:

--Ne crains rien, Laurent, je vais prendre les poignées.

Puis une tête apparut coiffée d'un chapeau rond, et deux mains,

s'accrochant aux lanières de cuir et de drap suspendues des deux côtés

de la portière, hissèrent lentement un gros corps, dont les pieds

firent sur le marchepied un bruit de canne frappant le sol.

Or, quand l'homme eut fait entrer son torse dans le compartiment, je

vis apparaître, dans l'étoffe flasque du pantalon, le bout peint en

noir d'une jambe de bois, qu'un autre pilon pareil suivit bientôt.

Une tête se montra derrière ce voyageur et demanda:

--Vous êtes bien, monsieur?

--Oui, mon garçon.

--Alors, voilà vos paquets et vos béquilles.

Et un domestique, qui avait l'air d'un vieux soldat, monta à son tour,

portant en ses bras un tas de choses, enveloppées en des papiers noirs

et jaunes, ficelées soigneusement, et les déposa, l'une après l'autre,

dans le filet au-dessus de la tête de son maître. Puis il dit:

--Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq: les bonbons, la poupée,

le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.

--C'est bien, mon garçon.

--Bon voyage, monsieur.

--Merci, Laurent; bonne santé!

L'homme s'en alla en repoussant la porte, et je regardai mon voisin.

Il pouvait avoir trente-cinq ans, bien que ses cheveux fussent presque

blancs; il était décoré, moustachu, fort gros, atteint de cette obésité

poussive des hommes actifs et forts qu'une infirmité tient immobiles.

Il s'essuya le front, souffla et, me regardant bien en face:

--La fumée vous gêne-t-elle, monsieur?

--Non, monsieur.

Cet œil, cette voix, ce visage, je les connaissais. Mais d'où, de

quand? Certes, j'avais rencontré ce garçon-là, je lui avais parlé, je

lui avais serré la main. Cela datait de loin, de très loin, c'était

perdu dans cette brume où l'esprit semble chercher à tâtons les

souvenirs et les poursuit, comme des fantômes fuyants, sans les saisir.

Lui aussi, maintenant, me dévisageait avec la ténacité et la fixité

d'un homme qui se rappelle un peu, mais pas tout à fait.

Nos yeux, gênés de ce contact obstiné des regards, se détournèrent;

puis, au bout de quelques secondes, attirés de nouveau par la volonté

obscure et tenace de la mémoire en travail, ils se rencontrèrent

encore, et je dis:

--Mon Dieu, monsieur, au lieu de nous observer à la dérobée pendant une

heure, ne vaudrait-il pas mieux chercher ensemble où nous nous sommes

connus?

Le voisin répondit avec bonne grâce:

--Vous avez tout à fait raison, monsieur.

Je me nommai:

--Je m'appelle Henry Bonclair, magistrat.

Il hésita quelques secondes; puis, avec ce vague de l'œil et de la voix

qui accompagne les grandes tensions d'esprit:

--Ah! parfaitement, je vous ai rencontré chez les Poincel, autrefois,

avant la guerre, voilà douze ans de cela!

--Oui, monsieur... Ah!... ah!... vous êtes le lieutenant Revalière?

--Oui... Je fus même le capitaine Revalière jusqu'au jour où j'ai perdu

mes pieds... tous les deux d'un seul coup, sur le passage d'un boulet.

Et nous nous regardâmes de nouveau, maintenant que nous nous

connaissions.

Je me rappelais parfaitement avoir vu ce beau garçon mince qui

conduisait les cotillons avec une furie agile et gracieuse et qu'on

avait surnommé, je crois, «la Trombe». Mais derrière cette image,

nettement évoquée, flottait encore quelque chose d'insaisissable, une

histoire que j'avais sue et oubliée, une de ces histoires auxquelles

on prête une attention bienveillante et courte, et qui ne laissent dans

l'esprit qu'une marque presque imperceptible.

Il y avait de l'amour là dedans. J'en retrouvais la sensation

particulière au fond de ma mémoire, mais rien de plus, sensation

comparable au fumet que sème pour le nez d'un chien le pied d'un gibier

sur le sol.

Peu à peu, cependant, les ombres s'éclaircirent et une figure de jeune

fille surgit devant mes yeux. Puis son nom éclata dans ma tête comme un

pétard qui s'allume: Mlle de Mandal. Je me rappelais tout, maintenant.

C'était, en effet, une histoire d'amour, mais banale. Cette jeune fille

aimait ce jeune homme, lorsque je l'avais rencontré, et on parlait de

leur prochain mariage. Il paraissait lui-même très épris, très heureux.

Je levai les yeux vers le filet où tous les paquets apportés par le

domestique de mon voisin tremblotaient aux secousses du train, et la

voix du serviteur me revint comme s'il finissait à peine de parler.

Il avait dit:

--Voilà, monsieur, c'est tout. Il y en a cinq: les bonbons, la poupée,

le tambour, le fusil et le pâté de foies gras.

Alors, en une seconde, un roman se composa et se déroula dans ma tête.

Il ressemblait d'ailleurs à tous ceux que j'avais lus où, tantôt le

jeune homme, tantôt la jeune fille, épouse son fiancé ou sa fiancée

après la catastrophe, soit corporelle, soit financière. Donc, cet

officier mutilé pendant la guerre avait retrouvé, après la campagne, la

jeune fille qui s'était promise à lui; et, tenant son engagement, elle

s'était donnée.

Je jugeais cela beau, mais simple, comme on juge simples tous les

dévouements et tous les dénouements des livres et du théâtre. Il

semble toujours, quand on lit, ou quand on écoute, à ces écoles

de magnanimité, qu'on se serait sacrifié soi-même avec un plaisir

enthousiaste, avec un élan magnifique. Mais on est de fort mauvaise

humeur, le lendemain, quand un ami misérable vient vous emprunter

quelque argent.

Puis, soudain, une autre supposition, moins poétique et plus réaliste,

se substitua à la première. Peut-être s'était-il marié avant la guerre,

avant l'épouvantable accident de ce boulet lui coupant les jambes,

et avait-elle dû, désolée et résignée, recevoir, soigner, consoler,

soutenir ce mari, parti fort et beau, revenu avec les pieds fauchés,

affreux débris voué à l'immobilité, aux colères impuissantes et à

l'obésité fatale.

Était-il heureux ou torturé? Une envie, légère d'abord, puis

grandissante, puis irrésistible, me saisit de connaître son histoire,

d'en savoir au moins les points principaux, qui me permettraient de

deviner ce qu'il ne pourrait pas ou ne voudrait pas me dire.

Je lui parlais, tout en songeant. Nous avions échangé quelques paroles

banales; et moi, les yeux levés vers le filet, je pensais: «Il a donc

trois enfants: les bonbons sont pour sa femme, la poupée pour sa petite

fille, le tambour et le fusil pour ses fils, ce pâté de foies gras pour

lui.»

Soudain, je lui demandai:

--Vous êtes père, monsieur?

Il répondit:

--Non, monsieur.

Je me sentis soudain confus comme si j'avais commis une grosse

inconvenance et je repris:

--Je vous demande pardon. Je l'avais pensé en entendant votre

domestique parler de jouets. On entend sans écouter, et on conclut

malgré soi.

Il sourit, puis murmura:

--Non, je ne suis même pas marié. J'en suis resté aux préliminaires.

J'eus l'air de me souvenir tout à coup.

--Ah!... c'est vrai, vous étiez fiancé, quand je vous ai connu, fiancé

avec Mlle de Mandal, je crois.

--Oui, monsieur, votre mémoire est excellente.

J'eus une audace excessive, et j'ajoutai:

--Oui, je crois me rappeler aussi avoir entendu dire que Mlle de Mandal

avait épousé monsieur... monsieur...

Il prononça tranquillement ce nom.

--M. de Fleurel.

--Oui, c'est cela! Oui... je me rappelle même, à ce propos, avoir

entendu parler de votre blessure.

Je le regardais bien en face, et il rougit.

Sa figure pleine, bouffie, que l'afflux constant de sang rendait déjà

pourpre, se teinta davantage encore.

Il répondit avec vivacité, avec l'ardeur soudaine d'un homme qui plaide

une cause perdue d'avance, perdue dans son esprit et dans son cœur,

mais qu'il veut gagner devant l'opinion.

--On a tort, monsieur, de prononcer à côté du mien le nom de Mme de

Fleurel. Quand je suis revenu de la guerre, sans mes pieds, hélas! je

n'aurais jamais accepté, jamais, qu'elle devînt ma femme. Est-ce que

c'était possible? Quand on se marie, monsieur, ce n'est pas pour faire

parade de générosité: c'est pour vivre, tous les jours, toutes les

heures, toutes les minutes, toutes les secondes, à côté d'un homme; et,

si cet homme est difforme, comme moi, on se condamne, en l'épousant, à

une souffrance qui durera jusqu'à la mort! Oh! je comprends, j'admire

tous les sacrifices, tous les dévouements, quand ils ont une limite,

mais je n'admets pas le renoncement d'une femme à toute une vie qu'elle

espère heureuse, à toutes les joies, à tous les rêves, pour satisfaire

l'admiration de la galerie. Quand j'entends sur le plancher de ma

chambre le battement de mes pilons et celui de mes béquilles, ce bruit

de moulin que je fais à chaque pas, j'ai des exaspérations à étrangler

mon serviteur. Croyez-vous qu'on puisse accepter d'une femme de tolérer

ce qu'on ne supporte pas soi-même? Et puis, vous imaginez-vous que

c'est joli, mes bouts de jambes?...»

Il se tut. Que lui dire? Je trouvais qu'il avait raison! Pouvais-je

la blâmer, la mépriser, même lui donner tort, à elle? Non. Cependant?

Le dénouement conforme à la règle, à la moyenne, à la vérité, à la

vraisemblance, ne satisfaisait pas mon appétit poétique. Ces moignons

héroïques appelaient un beau sacrifice qui me manquait, et j'en

éprouvais une déception.

Je lui demandai tout à coup:

--Mme de Fleurel a des enfants?

--Oui, une fille et deux garçons. C'est pour eux que je porte ces

jouets. Son mari et elle ont été très bons pour moi.

Le train montait la rampe de Saint-Germain. Il passa les tunnels, entra

en gare, s'arrêta.

J'allais offrir mon bras pour aider la descente de l'officier mutilé

quand deux mains se tendirent vers lui, par la portière ouverte:

--Bonjour! mon cher Revalière.

--Ah! bonjour, Fleurel.

Derrière l'homme, la femme souriait radieuse, encore jolie, envoyant

des «bonjour!» de ses doigts gantés. Une petite fille, à côté d'elle,

sautillait de joie, et deux garçonnets regardaient avec des yeux avides

le tambour et le fusil passant du filet du wagon entre les mains de

leur père.

Quand l'infirme fut sur le quai, tous les enfants l'embrassèrent. Puis

on se mit en route, et la fillette, par amitié, tenait dans sa petite

main la traverse vernie d'une béquille, comme elle aurait pu tenir, en

marchant à son côté, le pouce de son grand ami.

_L'Infirme_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 21 octobre 1888.

LES

VINGT-CINQ FRANCS

DE LA SUPÉRIEURE.

Ah! certes, il était drôle, le père Pavilly, avec ses grandes jambes

d'araignée et son petit corps, et ses longs bras, et sa tête en pointe

surmontée d'une flamme de cheveux rouges sur le sommet du crâne.

C'était un clown, un clown paysan, naturel, né pour faire des farces,

pour faire rire, pour jouer des rôles, des rôles simples puisqu'il

était fils de paysan, paysan lui-même, sachant à peine lire. Ah! oui,

le bon Dieu l'avait créé pour amuser les autres, les pauvres diables de

la campagne qui n'ont pas de théâtres et de fêtes; et il les amusait en

conscience. Au café, on lui payait des tournées pour le garder, et il

buvait intrépidement, riant et plaisantant, blaguant tout le monde sans

fâcher personne, pendant qu'on se tordait autour de lui.

Il était si drôle que les filles elles-mêmes ne lui résistaient pas,

tant elles riaient, bien qu'il fût très laid. Il les entraînait, en

blaguant, derrière un mur, dans un fossé, dans une étable, puis il les

chatouillait et les pressait, avec des propos si comiques qu'elles se

tenaient les côtes en le repoussant. Alors il gambadait, faisait mine

de se vouloir pendre, et elles se tordaient, les larmes aux yeux; il

choisissait un moment et les culbutait avec tant d'à-propos qu'elles y

passaient toutes, même celles qui l'avaient bravé, histoire de s'amuser.

Donc, vers la fin de juin il s'engagea, pour faire la moisson, chez

maître Le Harivau, près de Rouville. Pendant trois semaines entières il

réjouit les moissonneurs, hommes et femmes par ses farces, tant le jour

que la nuit. Le jour on le voyait dans la plaine, au milieu des épis

fauchés, on le voyait coiffé d'un vieux chapeau de paille qui cachait

son toupet roussâtre, ramassant avec ses longs bras maigres et liant

en gerbes le blé jaune; puis s'arrêtant pour esquisser un geste drôle

qui faisait rire à travers la campagne le peuple des travailleurs qui

ne le quittait point de l'œil. La nuit il se glissait, comme une bête

rampante, dans la paille des greniers où dormaient les femmes, et ses

mains rôdaient, éveillaient des cris, soulevaient des tumultes. On le

chassait à coups de sabots et il fuyait à quatre pattes, pareil à un

singe fantastique, au milieu des fusées de gaieté de la chambrée tout

entière.

Le dernier jour, comme le char des moissonneurs, enrubanné et

cornemusant, plein de cris, de chants, de joie et d'ivresse, allait sur

la grande route blanche, au pas lent de six chevaux pommelés, conduit

par un gars en blouse portant cocarde à sa casquette, Pavilly, au

milieu des femmes vautrées, dansait un pas de satyre ivre qui tenait,

bouche bée, sur les talus des fermes les petits garçons morveux et les

paysans stupéfaits de sa structure invraisemblable.

Tout à coup, en arrivant à la barrière de la ferme de maître Le

Harivau, il fit un bond en élevant les bras, mais par malheur il

heurta, en retombant, le bord de la longue charrette, culbuta

par-dessus, tomba sur la roue et rebondit sur le chemin.

Ses camarades s'élancèrent. Il ne bougeait plus, un œil fermé, l'autre

ouvert, blême de peur, ses grands membres allongés dans la poussière.

Quand on toucha sa jambe droite, il se mit à pousser des cris et, quand

on voulut le mettre debout, il s'abattit.

--Je crais ben qu'il a une patte cassée, dit un homme.

Il avait, en effet, une jambe cassée.

Maître Le Harivau le fit étendre sur une table, et un cavalier courut à

Rouville pour chercher le médecin, qui arriva une heure après.

Le fermier fut très généreux et annonça qu'il payerait le traitement de

l'homme à l'hôpital.

Le docteur emporta donc Pavilly dans sa voiture et le déposa dans un

dortoir peint à la chaux où sa fracture fut réduite.

Dès qu'il comprit qu'il n'en mourrait pas et qu'il allait être soigné,

guéri, dorloté, nourri à rien faire, sur le dos, entre deux draps,

Pavilly fut saisi d'une joie débordante, et il se mit à rire d'un rire

silencieux et continu qui montrait ses dents gâtées.

Dès qu'une sœur approchait de son lit, il lui faisait des grimaces de

contentement, clignait de l'œil, tordait sa bouche, remuait son nez

qu'il avait très long et mobile à volonté. Ses voisins de dortoir,

tout malades qu'ils étaient, ne pouvaient se tenir de rire, et la

sœur supérieure venait souvent à son lit pour passer un quart d'heure

d'amusement. Il trouvait pour elle des farces plus drôles, des

plaisanteries inédites et comme il portait en lui le germe de tous les

cabotinages, il se faisait dévot pour lui plaire, parlait du bon Dieu

avec des airs sérieux d'homme qui sait les moments où il ne faut plus

badiner.

Un jour, il imagina de lui chanter des chansons. Elle fut ravie et

revint plus souvent; puis, pour utiliser sa voix, elle lui apporta

un livre de cantiques. On le vit alors assis dans son lit, car il

commençait à se remuer, entonnant d'une voix de fausset les louanges

de l'Éternel, de Marie et du Saint-Esprit, tandis que la grosse bonne

sœur, debout à ses pieds, battait la mesure avec un doigt en lui

donnant l'intonation. Dès qu'il put marcher, la supérieure lui offrit

de le garder quelque temps de plus pour chanter les offices dans la

chapelle, tout en servant la messe et remplissant aussi les fonctions

de sacristain. Il accepta. Et pendant un mois entier on le vit, vêtu

d'un surplis blanc, et boitillant, entonner les répons et les psaumes

avec des ports de tête si plaisants que le nombre des fidèles augmenta,

et qu'on désertait la paroisse pour venir à vêpres à l'hôpital.

Mais comme tout finit en ce monde, il fallut bien le congédier quand il

fut tout à fait guéri. La supérieure, pour le remercier, lui fit cadeau

de vingt-cinq francs.

Dès que Pavilly se vit dans la rue avec cet argent dans sa poche, il se

demanda ce qu'il allait faire. Retournerait-il au village? Pas avant

d'avoir bu un coup certainement, ce qui ne lui était pas arrivé depuis

longtemps, et il entra dans un café. Il ne venait pas à la ville plus

d'une fois ou deux par an, et il lui était resté, d'une de ces visites

en particulier, un souvenir confus et enivrant d'orgie.

Donc il demanda un verre de fine qu'il avala d'un trait pour graisser

le passage, puis il s'en fit verser un second afin d'en prendre le goût.

Dès que l'eau-de-vie, forte et poivrée, lui eut touché le palais et

la langue, réveillant plus vive, après cette longue sobriété, la

sensation aimée et désirée de l'alcool qui caresse, et pique, et

aromatise, et brûle la bouche, il comprit qu'il boirait la bouteille

et demanda tout de suite ce qu'elle valait, afin d'économiser sur le

détail. On la lui compta trois francs, qu'il paya; puis il commença à

se griser avec tranquillité.

Il y mettait pourtant de la méthode, voulant garder assez de conscience

pour d'autres plaisirs. Donc aussitôt qu'il se sentit sur le point de

voir saluer les cheminées il se leva, et s'en alla, d'un pas hésitant,

sa bouteille sous le bras, en quête d'une maison de filles.

Il la trouva, non sans peine, après l'avoir demandée à un charretier

qui ne la connaissait pas, à un facteur qui le renseigna mal, à un

boulanger qui se mit à jurer en le traitant de vieux porc, et, enfin, à

un militaire qui l'y conduisit obligeamment, en l'engageant à choisir

la Reine.

Pavilly, bien qu'il fût à peine midi, entra dans ce lieu de délices

où il fut reçu par une bonne qui voulait le mettre à la porte. Mais

il la fit rire par une grimace, montra trois francs, prix normal des

consommations spéciales du lieu, et la suivit avec peine le long d'un

escalier fort sombre qui menait au premier étage.

Quand il fut entré dans une chambre il réclama la venue de la Reine et

l'attendit en buvant un nouveau coup au goulot même de sa bouteille.

La porte s'ouvrit, une fille parut. Elle était grande, grasse, rouge,

énorme. D'un coup d'œil sûr, d'un coup d'œil de connaisseur, elle toisa

l'ivrogne écroulé sur un siège et lui dit:

--T'as pas honte à c't'heure-ci?

Il balbutia:

--De quoi, princesse?

--Mais de déranger une dame avant qu'elle ait seulement mangé la soupe.

Il voulut rire.

--Y a pas d'heure pour les braves.

--Y a pas d'heure non plus pour se saouler, vieux pot.

Pavilly se fâcha.

--Je sieus pas un pot, d'abord, et puis je sieus pas saoul.

--Pas saoul?

--Non, je sieus pas saoul.

--Pas saoul, tu pourrais pas seulement te tenir debout.

Elle le regardait avec une colère rageuse de femme dont les compagnes

dînent.

Il se dressa.

--Mé, mé, que je danserais une polka.

Et, pour prouver sa solidité, il monta sur la chaise, fit une pirouette

et sauta sur le lit où ses gros souliers vaseux plaquèrent deux taches

épouvantables.

--Ah! salaud! cria la fille.

S'élançant, elle lui jeta un coup de poing dans le ventre, un tel coup

de poing que Pavilly perdit l'équilibre, bascula sur les pieds de la

couche, fit une complète cabriole, retomba sur la commode entraînant

avec lui la cuvette et le pot à l'eau, puis s'écroula par terre en

poussant des hurlements.

Le bruit fut si violent et ses cris si perçants que toute la maison

accourut, monsieur, madame, la servante et le personnel.

Monsieur, d'abord, voulut ramasser l'homme, mais, dès qu'il l'eut

mis debout, le paysan perdit de nouveau l'équilibre, puis se mit à

vociférer qu'il avait la jambe cassée, l'autre, la bonne, la bonne!

C'était vrai. On courut chercher un médecin. Ce fut justement celui qui

avait soigné Pavilly chez maître Le Harivau.

--Comment, c'est encore vous? dit-il.

--Oui, m'sieu.

--Qu'est-ce que vous avez?

--L'autre qu'on m'a cassé itou, m'sieu l' docteur.

--Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon vieux?

--Une femelle donc.

Tout le monde écoutait. Les filles en peignoir, en cheveux, la bouche

encore grasse du dîner interrompu, madame furieuse, monsieur inquiet.

--Ça va faire une vilaine histoire, dit le médecin. Vous savez que la

municipalité vous voit d'un mauvais œil. Il faudrait tâcher qu'on ne

parlât point de cette affaire-là.

--Comment faire? demanda monsieur.

--Mais, le mieux, serait d'envoyer cet homme à l'hôpital, d'où il sort,

d'ailleurs, et de payer son traitement.

Monsieur répondit:

--J'aime encore mieux ça que d'avoir des histoires.

Donc Pavilly, une demi-heure après, rentrait ivre et geignant dans le

dortoir d'où il était sorti une heure plus tôt.

La supérieure leva les bras, affligée, car elle l'aimait, et

souriante, car il ne lui déplaisait pas de le revoir.

--Eh bien! mon brave, qu'est-ce que vous avez?

--L'autre jambe cassée, madame la bonne sœur.

--Ah! vous êtes donc encore monté sur une voiture de paille, vieux

farceur?

Et Pavilly, confus et sournois, balbutia:

--Non... non... Pas cette fois... pas cette fois... Non... non... C'est

point d' ma faute, point d' ma faute... C'est une paillasse qu'en est

cause.

Elle ne put en tirer d'autre explication et ne sut jamais que cette

rechute était due à ses vingt-cinq francs.

_Les Vingt-cinq francs de la Supérieure_ ont paru dans _le Gil-Blas_

du mercredi 28 mars 1888.

UN CAS DE DIVORCE.

L'avocat de Mme Chassel prit la parole:

MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

MESSIEURS LES JUGES,

La cause que je suis chargé de défendre devant vous relève bien plus

de la médecine que de la justice, et constitue bien plus un cas

pathologique qu'un cas de droit ordinaire. Les faits semblent simples

au premier abord.

Un homme jeune, très riche, d'âme noble et exaltée, de cœur généreux,

devient amoureux d'une jeune fille absolument belle, plus que belle,

adorable, aussi gracieuse, aussi charmante, aussi bonne, aussi tendre

que jolie, et il l'épouse.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 26 · 第 7 / 10 段