on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit; mais il allait
d'une course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma colère,
je ne pus même ralentir sa marche. Comme je résistais en désespéré à
cette force épouvantable, je m'abattis par terre en luttant contre lui.
Alors, il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les meubles, qui le
suivaient, commençaient à marcher sur moi, piétinant mes jambes et les
meurtrissant; puis, quand je l'eus lâché, les autres passèrent sur mon
corps ainsi qu'une charge de cavalerie sur un soldat démonté.
Fou d'épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me
cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus
infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignorés de
moi, qui m'avaient appartenu.
Puis j'entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme
les maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles
claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu'à ce que celle du
vestibule que j'avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ, se fût
close, enfin, la dernière.
Je m'enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon
sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardés. J'allai
sonner à la porte d'un hôtel où j'étais connu. J'avais battu, avec mes
mains, mes vêtements, pour en détacher la poussière, et je racontai
que j'avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi celle du
potager, où couchaient mes domestiques en une maison isolée, derrière
le mur de clôture qui préservait mes fruits et mes légumes de la visite
des maraudeurs.
Je m'enfonçai jusqu'aux yeux dans le lit qu'on me donna. Mais je ne
pus dormir, et j'attendis le jour en écoutant bondir mon cœur. J'avais
ordonné qu'on prévînt mes gens dès l'aurore, et mon valet de chambre
heurta ma porte à sept heures du matin.
Son visage semblait bouleversé.
--Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.
--Quoi donc?
--On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu'aux plus
petits objets.
Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi? Qui sait? J'étais fort maître
de moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j'avais
vu, de le cacher, de l'enterrer dans ma conscience comme un effroyable
secret. Je répondis:
--Alors, ce sont les mêmes personnes qui m'ont volé mes clefs. Il faut
prévenir tout de suite la police. Je me lève et je vous y rejoindrai
dans quelques instants.
L'enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva ni le plus
petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Parbleu!
Si j'avais dit ce que je savais... Si je l'avais dit... on m'aurait
enfermé, moi, pas les voleurs, mais l'homme qui avait pu voir une
pareille chose.
Oh! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C'était bien
inutile. Cela aurait recommencé toujours. Je n'y voulais plus rentrer.
Je n'y rentrai pas. Je ne la revis point.
Je vins à Paris, à l'hôtel, et je consultai des médecins sur mon état
nerveux qui m'inquiétait beaucoup depuis cette nuit déplorable.
Ils m'engagèrent à voyager. Je suivis leur conseil.
II
Je commençai par une excursion en Italie. Le soleil me fit du bien.
Pendant six mois, j'errai de Gênes à Venise, de Venise à Florence, de
Florence à Rome, de Rome à Naples. Puis je parcourus la Sicile, terre
admirable par sa nature et ses monuments, reliques laissées par les
Grecs et les Normands. Je passai en Afrique, je traversai pacifiquement
ce grand désert jaune et calme, où errent des chameaux, des gazelles et
des Arabes vagabonds, où, dans l'air léger et transparent, ne flotte
aucune hantise, pas plus la nuit que le jour.
Je rentrai en France par Marseille, et malgré la gaieté provençale,
la lumière diminuée du ciel m'attrista. Je ressentis, en revenant sur
le continent, l'étrange impression d'un malade qui se croit guéri et
qu'une douleur sourde prévient que le foyer du mal n'est pas éteint.
Puis je revins à Paris. Au bout d'un mois, je m'y ennuyai. C'était à
l'automne, et je voulus faire, avant l'hiver, une excursion à travers
la Normandie, que je ne connaissais pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant huit jours, j'errai
distrait, ravi, enthousiasmé, dans cette ville du moyen âge, dans ce
surprenant musée d'extraordinaires monuments gothiques.
Or, un soir, vers quatre heures, comme je m'engageais dans une rue
invraisemblable où coule une rivière noire comme de l'encre nommée «Eau
de Robec», mon attention, toute fixée sur la physionomie bizarre et
antique des maisons, fut détournée tout à coup par la vue d'une série
de boutiques de brocanteurs qui se suivaient de porte en porte.
Ah! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides trafiquants de
vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus de ce cours d'eau
sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et d'ardoises où grinçaient
encore les girouettes du passé!
Au fond des noirs magasins, on voyait s'entasser les bahuts sculptés,
les faïences de Rouen, de Nevers, de Moustiers, des statues peintes,
d'autres en chêne, des Christ, des vierges, des saints, des ornements
d'église, des chasubles, des chapes, même des vases sacrés et un vieux
tabernacle en bois doré d'où Dieu avait déménagé. Oh! les singulières
cavernes en ces hautes maisons, en ces grandes maisons, pleines, des
caves aux greniers, d'objets de toute nature, dont l'existence semblait
finie, qui survivaient à leurs naturels possesseurs, à leur siècle, à
leur temps, à leurs modes, pour être achetés, comme curiosités, par les
nouvelles générations.
Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans cette cité
d'antiquaires. J'allais de boutique en boutique, traversant, en deux
enjambées, les ponts de quatre planches pourries jetées sur le courant
nauséabond de l'Eau de Robec.
Miséricorde! Quelle secousse! Une de mes plus belles armoires m'apparut
au bord d'une voûte encombrée d'objets et qui semblait l'entrée des
catacombes d'un cimetière de meubles anciens. Je m'approchai tremblant
de tous mes membres, tremblant tellement que je n'osais pas la toucher.
J'avançais la main, j'hésitais. C'était bien elle, pourtant: une
armoire Louis XIII unique, reconnaissable par quiconque avait pu la
voir une seule fois. Jetant soudain les yeux un peu plus loin, vers
les profondeurs plus sombres de cette galerie, j'aperçus trois de
mes fauteuils couverts de tapisserie au petit point, puis, plus loin
encore, mes deux tables Henri II, si rares qu'on venait les voir de
Paris.
Songez! songez à l'état de mon âme!
Et j'avançai, perclus, agonisant d'émotion, mais j'avançai, car je suis
brave, j'avançai comme un chevalier des époques ténébreuses pénétrait
en un séjour de sortilèges. Je retrouvais, de pas en pas, tout ce qui
m'avait appartenu, mes lustres, mes livres, mes tableaux, mes étoffes,
mes armes, tout, sauf le bureau plein de mes lettres, et que je
n'aperçus point.
J'allais, descendant à des galeries obscures pour remonter ensuite aux
étages supérieurs. J'étais seul. J'appelais, on ne répondait point.
J'étais seul; il n'y avait personne en cette maison vaste et tortueuse
comme un labyrinthe.
La nuit vint, et je dus m'asseoir, dans les ténèbres, sur une de mes
chaises, car je ne voulais point m'en aller. De temps en temps je
criais:--Holà! holà! quelqu'un!
J'étais là, certes, depuis plus d'une heure quand j'entendis des pas,
des pas légers, lents, je ne sais où. Je faillis me sauver; mais, me
raidissant, j'appelai de nouveau, et, j'aperçus une lueur dans la
chambre voisine.
--Qui est là? dit une voix.
Je répondis:
--Un acheteur.
On répliqua:
--Il est bien tard pour entrer ainsi dans les boutiques.
Je repris:
--Je vous attends depuis plus d'une heure.
--Vous pouviez revenir demain.
--Demain, j'aurai quitté Rouen.
Je n'osais point avancer, et il ne venait pas. Je voyais toujours la
lueur de sa lumière éclairant une tapisserie où deux anges volaient
au-dessus des morts d'un champ de bataille. Elle m'appartenait aussi.
Je dis:
--Eh bien! Venez-vous?
Il répondit:
--Je vous attends.
Je me levai et j'allai vers lui.
Au milieu d'une grande pièce était un tout petit homme, tout petit et
très gros, gros comme un phénomène, un hideux phénomène.
Il avait une barbe rare, aux poils inégaux, clairsemés et jaunâtres,
et pas un cheveu sur la tête! Pas un cheveu! Comme il tenait sa bougie
élevée à bout de bras pour m'apercevoir, son crâne m'apparut comme une
petite lune dans cette vaste chambre encombrée de vieux meubles. La
figure était ridée et bouffie, les yeux imperceptibles.
Je marchandai trois chaises qui étaient à moi, et les payai
sur-le-champ une grosse somme, en donnant simplement le numéro de mon
appartement à l'hôtel. Elles devaient être livrées le lendemain avant
neuf heures.
Puis je sortis. Il me reconduisit jusqu'à sa porte avec beaucoup de
politesse.
Je me rendis ensuite chez le commissaire central de la police, à qui je
racontai le vol de mon mobilier et la découverte que je venais de faire.
Il demanda séance tenante des renseignements par télégraphe au parquet
qui avait instruit l'affaire de ce vol, en me priant d'attendre
la réponse. Une heure plus tard, elle lui parvint tout à fait
satisfaisante pour moi.
--Je vais faire arrêter cet homme et l'interroger tout de suite,
me dit-il, car il pourrait avoir conçu quelque soupçon et faire
disparaître ce qui vous appartient. Voulez-vous aller dîner et revenir
dans deux heures, je l'aurai ici et je lui ferai subir un nouvel
interrogatoire devant vous.
--Très volontiers, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur.
J'allai dîner à mon hôtel, et je mangeai mieux que je n'aurais cru.
J'étais assez content tout de même. On le tenait.
Deux heures plus tard, je retournai chez le fonctionnaire de la police
qui m'attendait.
--Eh bien! monsieur, me dit-il en m'apercevant. On n'a pas trouvé votre
homme. Mes agents n'ont pu mettre la main dessus.
Ah! Je me sentis défaillir.
Mais... Vous avez bien trouvé sa maison? demandai-je.
--Parfaitement. Elle va même être surveillée et gardée jusqu'à son
retour. Quant à lui, disparu.
--Disparu?
--Disparu. Il passe ordinairement ses soirées chez sa voisine, une
brocanteuse aussi, une drôle de sorcière, la veuve Bidoin. Elle ne l'a
pas vu ce soir et ne peut donner sur lui aucun renseignement. Il faut
attendre demain.
Je m'en allai. Ah! que les rues de Rouen me semblèrent sinistres,
troublantes, hantées.
Je dormis si mal, avec des cauchemars à chaque bout de sommeil.
Comme je ne voulais pas paraître trop inquiet ou pressé, j'attendis dix
heures, le lendemain, pour me rendre à la police.
Le marchand n'avait pas reparu. Son magasin demeurait fermé.
Le commissaire me dit:
--J'ai fait toutes les démarches nécessaires. Le parquet est au courant
de la chose; nous allons aller ensemble à cette boutique et la faire
ouvrir, vous m'indiquerez tout ce qui est à vous.
Un coupé nous emporta. Des agents stationnaient, avec un serrurier,
devant la porte de la boutique, qui fut ouverte.
Je n'aperçus, en entrant, ni mon armoire, ni mes fauteuils, ni mes
tables, ni rien, rien, de ce qui avait meublé ma maison, mais rien,
alors que la veille au soir je ne pouvais faire un pas sans rencontrer
un de mes objets.
Le commissaire central, surpris, me regarda d'abord avec méfiance.
--Mon Dieu, monsieur, lui dis-je, la disparition de ces meubles
coïncide étrangement avec celle du marchand.
Il sourit:
--C'est vrai! Vous avez eu tort d'acheter et de payer des bibelots à
vous, hier. Cela lui a donné l'éveil.
Je repris:
--Ce qui me paraît incompréhensible, c'est que toutes les places
occupées par mes meubles sont maintenant remplies par d'autres.
--Oh! répondit le commissaire, il a eu toute la nuit, et des complices
sans doute. Cette maison doit communiquer avec les voisines. Ne
craignez rien, monsieur, je vais m'occuper très activement de cette
affaire. Le brigand ne nous échappera pas longtemps puisque nous
gardons la tanière.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ah! mon cœur, mon cœur, mon pauvre cœur, comme il battait!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je demeurai quinze jours à Rouen. L'homme ne revint pas. Parbleu!
parbleu! Cet homme-là qui est-ce qui aurait pu l'embarrasser ou le
surprendre?
Or, le seizième jour, au matin, je reçus de mon jardinier, gardien de
ma maison pillée et demeurée vide, l'étrange lettre que voici:
«MONSIEUR,
«J'ai l'honneur d'informer monsieur qu'il s'est passé, la nuit
dernière, quelque chose que personne ne comprend, et la police pas
plus que nous. Tous les meubles sont revenus, tous sans exception,
tous, jusqu'aux plus petits objets. La maison est maintenant toute
pareille à ce qu'elle était la veille du vol. C'est à en perdre la
tête. Cela s'est fait dans la nuit de vendredi à samedi. Les chemins
sont défoncés comme si on avait traîné tout de la barrière à la
porte. Il en était ainsi le jour de la disparition.
«Nous attendons monsieur, dont je suis le très humble serviteur.
«RAUDIN, PHILIPPE.»
Ah! mais non, ah! mais non, ah! mais non. Je n'y retournerai pas!
Je portai la lettre au commissaire de Rouen.
--C'est une restitution très adroite, dit-il. Faisons les morts. Nous
pincerons l'homme un de ces jours.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais on ne l'a pas pincé. Non. Ils ne l'ont pas pincé, et j'ai peur de
lui, maintenant, comme si c'était une bête féroce lâchée derrière moi.
Introuvable! il est introuvable, ce monstre à crâne de lune! On ne le
prendra jamais. Il ne reviendra point chez lui. Que lui importe à lui.
Il n'y a que moi qui peux le rencontrer, et je ne veux pas.
Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne veux pas!
Et s'il revient, s'il rentre dans sa boutique, qui pourra prouver que
mes meubles étaient chez lui? Il n'y a contre lui que mon témoignage,
et je sens bien qu'il devient suspect.
Ah! mais non! cette existence n'était plus possible. Et je ne pouvais
pas garder le secret de ce que j'ai vu. Je ne pouvais pas continuer
à vivre comme tout le monde avec la crainte que des choses pareilles
recommençassent.
Je suis venu trouver le médecin qui dirige cette maison de santé, et je
lui ai tout raconté.
Après m'avoir interrogé longtemps, il m'a dit:
--Consentiriez-vous, monsieur, à rester quelque temps ici?
--Très volontiers, monsieur.
--Vous avez de la fortune?
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous un pavillon isolé?
--Oui, monsieur.
--Voudrez-vous recevoir des amis?
--Non, monsieur, non, personne. L'homme de Rouen pourrait oser, par
vengeance, me poursuivre ici...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et je suis seul, seul, tout seul, depuis trois mois. Je suis tranquille
à peu près. Je n'ai qu'une peur... Si l'antiquaire devenait fou... et
si on l'amenait en cet asile... Les prisons elles-mêmes ne sont pas
sûres...
_Qui sait?_ a paru dans _l'Écho de Paris_ du dimanche 6 avril 1890.
ALEXANDRE.
Ce fut ce jour-là, à 4 heures, comme tous les jours, qu'Alexandre amena
devant la porte de la petite maison du ménage Maramballe la voiture
de paralytique à trois roues, où il promenait jusqu'à 6 heures, par
ordonnance du médecin, sa vieille et impotente maîtresse.
Quand il eut placé ce léger véhicule contre la marche, juste à
l'endroit où il pouvait faire monter facilement la grosse dame, il
rentra dans le logis, et on entendit bientôt à l'intérieur une voix
furieuse, une voix enrouée d'ancien soldat, qui vociférait des jurons:
c'était celle du maître, l'ex-capitaine d'infanterie en retraite,
Joseph Maramballe.
Puis ce furent un bruit de portes fermées avec violence, un bruit
de chaises bousculées, un bruit de pas agités, puis plus rien, et
après quelques instants Alexandre reparut sur le seuil de la rue,
soutenant de toute sa force Mme Maramballe exténuée par la descente de
l'escalier. Quand elle fut installée, non sans peine, dans la chaise
roulante, Alexandre passa par derrière, prit la barre tournée qui
servait à pousser le véhicule, et le mit en route vers le bord de la
rivière.
Ils traversaient ainsi tous les jours la petite ville au milieu des
saluts respectueux qui s'adressaient peut-être au serviteur autant
qu'à la maîtresse, car si elle était aimée et considérée par tous, il
passait, lui, ce vieux troupier à barbe blanche, à barbe de patriarche,
pour le modèle des domestiques.
Le soleil de juillet tombait brutalement sur la rue, noyant les maisons
basses sous sa lumière triste à force d'être ardente et crue. Des
chiens dormaient sur les trottoirs dans la ligne d'ombre des murs, et
Alexandre, soufflant un peu, hâtait le pas afin d'arriver plus vite à
l'avenue qui mène à l'eau.
Mme Maramballe sommeillait déjà sous son ombrelle blanche dont la
pointe abandonnée allait parfois s'appuyer dans le visage impassible
de l'homme.
Lorsqu'ils eurent atteint l'allée des Tilleuls, elle se réveilla tout à
fait sous l'ombre des arbres, et elle dit d'une voix bienveillante:
--Allez plus doucement, mon pauvre garçon, vous allez vous tuer par
cette chaleur.
Elle ne songeait point la brave dame dans son égoïsme naïf, que si elle
désirait maintenant aller moins vite, c'était justement parce qu'elle
venait de gagner l'abri des feuilles.
Près de ce chemin couvert par les vieux tilleuls taillés en voûte, la
Navette coulait dans un lit tortueux entre deux haies de saules. Les
glouglous des remous, des sauts sur les roches, des brusques détours du
courant, semaient, tout le long de cette promenade, une douce chanson
d'eau et une fraîcheur d'air mouillé.
Après avoir longuement respiré et savouré le charme humide de ce lieu,
Mme Maramballe murmura:
--Allons, ça va mieux. Mais il n'était pas bien levé aujourd'hui.
Alexandre répondit:
--Oh non, madame.
Depuis trente-cinq ans il était au service de ce ménage, d'abord comme
ordonnance de l'officier, puis comme simple valet qui n'a pas voulu
quitter ses maîtres; et depuis six ans, il roulait chaque après-midi sa
patronne par les étroits chemins autour de la ville.
De ce long service dévoué, de ce tête-à-tête quotidien ensuite, était
résultée entre la vieille dame et le vieux serviteur une espèce de
familiarité, affectueuse chez elle, déférente chez lui.
Ils parlaient des affaires de la maison comme on le fait entre égaux.
Leur principal sujet de causerie et d'inquiétude était d'ailleurs le
mauvais caractère du capitaine, aigri par une longue carrière commencée
avec éclat, puis écoulée sans avancement, et terminée sans gloire.
Mme Maramballe reprit:
--Pour être mal levé, il était mal levé. Ça lui arrive trop souvent
depuis qu'il a quitté le service.
Et Alexandre, avec un soupir, compléta la pensée de sa maîtresse.
--Oh! madame peut dire que ça lui arrive tous les jours et que ça lui
arrivait aussi avant d'avoir quitté l'armée.
--Ça c'est vrai. Mais il n'a pas eu de chance non plus, cet homme. Il
a débuté par un acte de bravoure qui l'a fait décorer à vingt ans, et
puis de vingt à cinquante il n'a pas pu aller plus haut que capitaine,
alors qu'il comptait bien au début être au moins colonel à sa retraite.
--Madame pourrait dire encore que c'est sa faute après tout. S'il
n'avait pas toujours été doux comme une cravache, ses chefs l'auraient
aimé et protégé davantage. Ça ne sert à rien d'être dur, faut plaire
aux gens pour être bien vu.
Qu'il nous traite comme ça, nous autres, c'est notre faute aussi
puisque ça nous plaît de rester avec lui, mais pour les autres c'est
différent.
Mme Maramballe réfléchissait. Oh! depuis des années et des années, elle
songeait ainsi chaque jour aux brutalités de son mari qu'elle avait
épousé autrefois, voilà bien longtemps, parce qu'il était bel officier,
décoré tout jeune, et plein d'avenir, disait-on. Comme on se trompe
dans la vie!
Elle murmura:
--Arrêtons-nous un peu, mon pauvre Alexandre, et reposez-vous sur votre
banc.
C'était un petit banc de bois à moitié pourri planté au détour de
l'allée pour les promeneurs du dimanche. Chaque fois qu'on venait de ce
côté, Alexandre avait coutume de souffler quelques minutes sur ce siège.
Il s'y assit et prenant dans ses deux mains, avec un geste familier
et plein d'orgueil, sa belle barbe blanche ouverte en éventail, il
la serra puis la fit glisser en fermant les doigts jusqu'à la pointe
qu'il retint quelques instants sur le creux de son estomac comme pour
l'y fixer et constater une fois de plus la grande longueur de cette
végétation.
Mme Maramballe reprit:
--Moi, je l'ai épousé; il est juste et naturel que je supporte ses
injustices, mais ce que je ne comprends pas, c'est que vous l'ayez
enduré aussi, vous, mon brave Alexandre!
Il fit un mouvement vague des épaules et dit seulement:
--Oh! moi... madame.
Elle ajouta:
--En effet. J'y ai souvent pensé. Vous étiez son ordonnance quand
je l'ai épousé et vous ne pouviez guère faire autrement que de le
supporter. Mais depuis, pourquoi êtes-vous resté avec nous qui vous
payons si peu et qui vous traitons si mal, alors que vous auriez
pu faire comme tout le monde, vous établir, vous marier, avoir des
enfants, créer une famille.
Il répéta:
--Oh! moi, madame, c'est différent. Puis il se tut; mais il tirait sur
sa barbe comme s'il eût sonné une cloche qui résonnait en lui, comme
s'il eût cherché à l'arracher, et il roulait des yeux effarés d'homme
plongé dans l'embarras.
Mme Maramballe suivait sa pensée.
--Vous n'êtes pas un paysan. Vous avez reçu de l'éducation...
Il l'interrompit avec fierté:
--J'avais étudié pour être géomètre-arpenteur, madame.
--Alors, pourquoi êtes-vous resté près de nous, à gâcher votre
existence?
Il balbutia:
--C'est comme ça! c'est comme ça! C'est la faute de ma nature.
--Comment, de votre nature?
--Oui, quand je m'attache, je m'attache et c'est fini.
Elle se mit à rire.
--Voyons, vous n'allez pas me faire croire que les bons procédés et la
douceur de Maramballe vous ont attaché à lui pour la vie.
Il s'agitait sur son banc, la tête visiblement perdue, et il marmotta
dans les longs poils de sa moustache:
--C'est pas lui, c'est vous!
La vieille dame, qui avait une figure très douce, couronnée entre
le front et la coiffure par une ligne neigeuse de cheveux frisés
papillotés chaque jour avec soin et luisants comme des plumes de cygne,
fit un mouvement dans sa voiture et contempla son domestique avec des
yeux très surpris.
--Moi, mon pauvre Alexandre. Comment ça?
Il se mit à regarder en l'air, puis de côté, puis au loin, en tournant
la tête, comme font les hommes timides forcés d'avouer des secrets
honteux. Puis il déclara avec un courage de troupier à qui on ordonne
d'aller au feu:
--C'est comme ça. La première fois que j'ai porté à mademoiselle une
lettre du lieutenant et que mademoiselle m'a donné vingt sous en me
faisant un sourire, ce fut décidé comme ça.
--Elle insistait, comprenant mal.
--Voyons, expliquez-vous.
Alors il jeta avec l'épouvante d'un misérable qui avoue un crime et qui
se perd:
--J'ai eu un sentiment pour madame. Voilà!
Elle ne répondit rien, cessa de le regarder, baissa la tête et
réfléchit. Elle était bonne, pleine de droiture, de douceur, de raison
et de sensibilité.
Elle songea, en une seconde, à l'immense dévouement de ce pauvre être
qui avait renoncé à tout pour vivre à côté d'elle, sans rien dire. Et
elle eut envie de pleurer.
Puis, prenant une figure un peu grave, mais point fâchée.
--Rentrons, dit-elle.
Il se leva, passa derrière la chaise roulante, et se remit à la pousser.
Comme ils approchaient du village, ils aperçurent au milieu du chemin
le capitaine Maramballe qui venait vers eux.
Dès qu'il les eut rejoints il dit à sa femme avec le visible désir de
se fâcher:
--Qu'est-ce que nous avons pour dîner?
--Un petit poulet et des flageolets.
Il s'emporta.
--Un poulet, encore du poulet, toujours du poulet, nom de Dieu! j'en ai
assez, moi, de ton poulet. Tu n'as donc pas une idée dans la tête que
tu me fais manger tous les jours la même chose?
Elle répondit, résignée:
--Mais, mon chéri, tu sais que le docteur te l'ordonne. C'est encore
ce qu'il y a de meilleur pour ton estomac. Si tu n'avais pas l'estomac
malade, je te ferais manger bien des choses que je n'ose pas te servir.
Alors il se planta, exaspéré, devant Alexandre:
--C'est la faute de cette brute-là si j'ai l'estomac malade. Voilà
trente-cinq ans qu'il m'empoisonne avec sa saleté de cuisine.
Mme Maramballe, brusquement, tourna la tête presque tout à fait pour
apercevoir le vieux domestique. Leurs yeux alors se rencontrèrent et
ils se dirent, dans ce seul regard: «Merci» l'un et l'autre.
_Alexandre_ a paru dans _l'Écho de Paris_ du 2 septembre 1889.