comme si on l'eût trempé dans un bain froid.
_L'Épreuve_ a paru dans _l'Écho de Paris_ du samedi 13 juillet 1889.
LE MASQUE.
Il y avait bal costumé, à l'Elysée-Montmartre, ce soir-là. C'était à
l'occasion de la Mi-Carême, et la foule entrait, comme l'eau dans une
vanne d'écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de
danse. Le formidable appel de l'orchestre, éclatant comme un orage de
musique, crevait les murs et le toit, se répandait sur le quartier,
allait éveiller, par les rues et jusqu'au fond des maisons voisines,
cet irrésistible désir de sauter, d'avoir chaud, de s'amuser, qui
sommeille au fond de l'animal humain.
Et les habitués du lieu s'en venaient des quatre coins de Paris, gens
de toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un peu
crapuleux, frotté de débauche. C'étaient des employés, des souteneurs,
des filles, des filles de tous draps, depuis le coton vulgaire jusqu'à
la plus fine batiste, des filles riches, vieilles et diamantées, et
des filles pauvres, de seize ans, pleines d'envie de faire la fête,
d'être aux hommes, de dépenser de l'argent. Des habits noirs élégants
en quête de chair fraîche, de primeurs déflorées, mais savoureuses,
rôdaient dans cette foule échauffée, cherchaient, semblaient flairer,
tandis que les masques paraissaient agités surtout par le désir de
s'amuser. Déjà des quadrilles renommés amassaient autour de leurs
bondissements une couronne épaisse de public. La haie onduleuse, la
pâte remuante de femmes et d'hommes qui encerclait les quatre danseurs
se nouait autour comme un serpent, tantôt rapprochée, tantôt écartée
suivant les écarts des artistes. Les deux femmes, dont les cuisses
semblaient attachées au corps par des ressorts de caoutchouc, faisaient
avec leurs jambes des mouvements surprenants. Elles les lançaient en
l'air avec tant de vigueur que le membre paraissait s'envoler vers les
nuages, puis, soudain, les écartant comme si elles se fussent ouvertes
jusqu'à mi-ventre, glissant l'une en avant, l'autre en arrière, elles
touchaient le sol de leur centre par un grand écart rapide, répugnant
et drôle.
Leurs cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s'agitaient, les
bras remués et soulevés comme des moignons d'ailes sans plumes, et on
devinait, sous leurs masques, leur respiration essoufflée.
Un d'eux, qui avait pris place dans le plus réputé des quadrilles pour
remplacer une célébrité absente, le beau «Songe-au-Gosse», et qui
s'efforçait de tenir tête à l'infatigable «Arête-de-Veau», exécutait
des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l'ironie du
public.
Il était maigre, vêtu en gommeux, avec un joli masque verni sur le
visage, un masque à moustache blonde frisée que coiffait une perruque à
boucles.
Il avait l'air d'une figure de cire du musée Grévin, d'une étrange
et fantastique caricature du charmant jeune homme des gravures de
mode, et il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un
emportement comique. Il semblait rouillé à côté des autres, en essayant
d'imiter leurs gambades; il semblait perclus, lourd comme un roquet
jouant avec des lévriers. Des bravos moqueurs l'encourageaient. Et lui,
ivre d'ardeur, gigotait avec une telle frénésie que, soudain, emporté
par un élan furieux, il alla donner de la tête dans la muraille du
public qui se fendit devant lui pour le laisser passer, puis se referma
autour du corps inerte, étendu sur le ventre, du danseur inanimé.
Des hommes le ramassèrent, l'emportèrent. On criait: «un médecin.»
Un monsieur se présenta, jeune, très élégant, en habit noir avec de
grosses perles à sa chemise de bal. «Je suis professeur à la Faculté»,
dit-il d'une voix modeste. On le laissa passer, et il rejoignit dans
une petite pièce pleine de cartons comme un bureau d'agent d'affaires,
le danseur toujours sans connaissance qu'on allongeait sur des
chaises. Le docteur voulut d'abord ôter le masque et reconnut qu'il
était attaché d'une façon compliquée avec une multitude de menus fils
de métal, qui le liaient adroitement aux bords de sa perruque et
enfermaient la tête entière dans une ligature solide dont il fallait
avoir le secret. Le cou lui-même était emprisonné dans une fausse peau
qui continuait le menton, et cette peau de gant, peinte comme de la
chair, attenait au col de la chemise.
Il fallut couper tout cela avec de forts ciseaux; et quand le médecin
eut fait, dans ce surprenant assemblage, une entaille allant de
l'épaule à la tempe, il entr'ouvrit cette carapace et y trouva une
vieille figure d'homme usée, pâle, maigre et ridée. Le saisissement fut
tel parmi ceux qui avaient apporté ce jeune masque frisé que personne
ne rit, que personne ne dit un mot.
On regardait, couché sur des chaises de paille, ce triste visage aux
yeux fermés, barbouillé de poils blancs, les uns longs, tombant du
front sur la face, les autres courts, poussés sur les joues et le
menton, et, à côté de cette pauvre tête, ce petit, ce joli masque
verni, ce masque frais qui souriait toujours.
L'homme revint à lui après être demeuré longtemps sans connaissance,
mais il paraissait encore si faible, si malade que le médecin redoutait
quelque complication dangereuse.
--Où demeurez-vous? dit-il.
Le vieux danseur parut chercher dans sa mémoire, puis se souvenir, et
il dit un nom de rue que personne ne connaissait. Il fallut donc lui
demander encore des détails sur le quartier. Il les fournissait avec
une peine infinie, avec une lenteur et une indécision qui révélaient le
trouble de sa pensée.
Le médecin reprit:
--Je vais vous reconduire moi-même.
Une curiosité l'avait saisi de savoir qui était cet étrange baladin, de
voir où gîtait ce phénomène sauteur.
Et un fiacre bientôt les emporta tous deux, de l'autre côté des buttes
Montmartre.
C'était dans une haute maison d'aspect pauvre, où montait un escalier
gluant, une de ces maisons toujours inachevées, criblées de fenêtres,
debout entre deux terrains vagues, niches crasseuses où habite une
foule d'êtres guenilleux et misérables.
Le docteur, cramponné à la rampe, tige de bois tournante où la main
restait collée, soutint jusqu'au quatrième étage le vieil homme étourdi
qui reprenait des forces.
La porte à laquelle ils avaient frappé s'ouvrit et une femme apparut,
vieille aussi, propre, avec un bonnet de nuit bien blanc encadrant une
tête osseuse, aux traits accentués, une de ces grosses têtes bonnes et
rudes des femmes d'ouvrier laborieuses et fidèles.
Elle s'écria:
--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il a eu?
Lorsque la chose eut été dite en vingt paroles, elle se rassura, et
rassura le médecin lui-même, en lui racontant que, souvent déjà,
pareille aventure était arrivée.
--Faut le coucher, monsieur, rien autre chose, il dormira, et d'main
n'y paraîtra plus.
Le docteur reprit:
--Mais c'est à peine s'il peut parler.
--Oh! c'est rien, un peu d' boisson, pas autre chose. Il n'a pas dîné
pour être souple, et puis il a bu deux vertes, pour se donner de
l'agitation. La verte, voyez-vous, ça lui r'fait des jambes, mais ça
lui coupe les idées et les paroles. Ça n'est plus de son âge de danser
comme il fait. Non, vrai, c'est à désespérer qu'il ait jamais une
raison!
Le médecin, surpris, insista.
--Mais pourquoi danse-t-il d'une pareille façon, vieux comme il est?
Elle haussa les épaules, devenue rouge sous la colère qui l'excitait
peu à peu.
--Ah! oui, pourquoi! Parlons-en, pour qu'on le croie jeune sous son
masque, pour que les femmes le prennent encore pour un godelureau et
lui disent des cochonneries dans l'oreille, pour se frotter à leur
peau, à toutes leurs sales peaux avec leurs odeurs et leurs poudres et
leurs pommades... Ah! c'est du propre! Allez, j'en ai eu une vie, moi,
monsieur, depuis quarante ans que cela dure... Mais faut le coucher
d'abord pour qu'il ne prenne pas mal. Ça ne vous ferait-il rien de
m'aider. Quand il est comme ça, je n'en finis pas, toute seule.
Le vieux était assis sur son lit, l'air ivre, ses longs cheveux blancs
tombés sur le visage.
Sa compagne le regardait avec des yeux attendris et furieux. Elle
reprit:
--Regardez s'il n'a pas une belle tête pour son âge; et faut qu'il
se déguise en polisson pour qu'on le croie jeune. Si c'est pas une
pitié! Vrai, qu'il a une belle tête, monsieur? Attendez, j'vais vous la
montrer avant de le coucher.
Elle alla vers une table qui portait la cuvette, le pot à eau, le
savon, le peigne et la brosse. Elle prit la brosse, puis revint vers
le lit et relevant toute la chevelure emmêlée du pochard, elle lui
donna, en quelques instants, une figure de modèle de peintre, à grandes
boucles tombant sur le cou. Puis, reculant afin de le contempler:
--Vrai qu'il est bien, pour son âge?
--Très bien, affirma le docteur qui commençait à s'amuser beaucoup.
Elle ajouta:
--Et si vous l'aviez connu quand il avait vingt-cinq ans! Mais faut
le mettre au lit; sans ça ses vertes lui tourneraient dans le ventre.
Tenez, monsieur, voulez-vous tirer sa manche?... plus haut... comme
ça... bon... la culotte maintenant... attendez, je vais lui ôter ses
chaussures... c'est bien.--A présent, tenez-le debout pour que j'ouvre
le lit... voilà... couchons-le... si vous croyez qu'il se dérangera
tout à l'heure pour me faire de la place, vous vous trompez. Faut
que je trouve mon coin, moi, n'importe où. Ça ne l'occupe pas. Ah!
jouisseur, va!
Dès qu'il se sentit étendu dans ses draps, le bonhomme ferma les yeux,
les rouvrit, les ferma de nouveau, et dans toute sa figure satisfaite
apparaissait la résolution énergique de dormir.
Le docteur, en l'examinant avec un intérêt sans cesse accru, demanda:
--Alors il va faire le jeune homme dans les bals costumés?
--Dans tous, monsieur, et il me revient au matin dans un état qu'on
ne se figure pas. Voyez-vous, c'est le regret qui le conduit là et qui
lui fait mettre une figure de carton sur la sienne. Oui, le regret de
n'être plus ce qu'il a été, et puis de n'avoir plus ses succès!
Il dormait maintenant, et commençait à ronfler. Elle le contemplait
d'un air apitoyé, et elle reprit:
--Ah! il en a eu des succès, cet homme-là! Plus qu'on ne croirait,
monsieur, plus que les plus beaux messieurs du monde et que tous les
ténors et que tous les généraux.
--Vraiment? Que faisait-il donc?
--Oh! ça va vous étonner d'abord, vu que vous ne l'avez pas connu dans
son beau temps. Moi, quand je l'ai rencontré, c'était à un bal aussi,
car il les a toujours fréquentés. J'ai été prise en l'apercevant, mais
prise comme un poisson avec une ligne. Il était gentil, monsieur,
gentil à faire pleurer quand on le regardait, brun comme un corbeau,
et frisé, avec des yeux noirs aussi grands que des fenêtres. Ah! oui,
c'était un joli garçon. Il m'a emmenée ce soir-là, et je ne l'ai plus
quitté, jamais, pas un jour, malgré tout! Oh! il m'en a fait voir de
dures!
Le docteur demanda:
--Vous êtes mariés?
Elle répondit simplement:
--Oui, monsieur..., sans ça il m'aurait lâchée comme les autres. J'ai
été sa femme et sa bonne, tout, tout ce qu'il a voulu... et il m'en
a fait pleurer... des larmes que je ne lui montrais pas! Car il me
racontait ses aventures, à moi... à moi... monsieur... sans comprendre
quel mal ça me faisait de l'écouter...
--Mais quel métier faisait-il, enfin?
--C'est vrai... j'ai oublié de vous le dire. Il était premier garçon
chez Martel, mais un premier comme on n'en avait jamais eu... un
artiste à dix francs l'heure, en moyenne...
--Martel?... qui ça, Martel?...
--Le coiffeur, monsieur, le grand coiffeur de l'Opéra qui avait toute
la clientèle des actrices. Oui, toutes les actrices les plus huppées
se faisaient coiffer par Ambroise et lui donnaient des gratifications
qui lui ont fait une fortune. Ah! monsieur, toutes les femmes sont
pareilles, oui, toutes. Quand un homme leur plaît, elles se l'offrent.
C'est si facile... et ça fait tant de peine à apprendre. Car il me
disait tout... il ne pouvait pas se taire... non, il ne pouvait pas.
Ces choses-là donnent tant de plaisir aux hommes! plus de plaisir
encore à dire qu'à faire peut-être.
Quand je le voyais rentrer le soir, un peu pâlot, l'air content,
l'œil brillant, je me disais: «Encore une. Je suis sûre qu'il en a
levé encore une.» Alors j'avais envie de l'interroger, une envie qui
me cuisait le cœur, et aussi une autre envie de ne pas savoir, de
l'empêcher de parler s'il commençait. Et nous nous regardions.
Je savais bien qu'il ne se tairait pas, qu'il allait en venir à la
chose. Je sentais cela à son air, à son air de rire, pour me faire
comprendre: «J'en ai une bonne aujourd'hui, Madeleine.» Je faisais
semblant de ne pas voir, de ne pas deviner; et je mettais le couvert,
j'apportais la soupe, je m'asseyais en face de lui.
Dans ces moments-là, monsieur, c'est comme si on m'avait écrasé mon
amitié pour lui dans le corps, avec une pierre. Ça fait mal, allez,
rudement. Mais il ne saisissait pas, lui, il ne savait pas; il avait
besoin de conter cela à quelqu'un, de se vanter, de montrer combien on
l'aimait... et il n'avait que moi à qui le dire... vous comprenez...
que moi... Alors... il fallait bien l'écouter et prendre ça comme du
poison.
Il commençait à manger sa soupe et puis il disait:
--Encore une, Madeleine.
Moi je pensais: «Ça y est. Mon Dieu, quel homme! Faut-il que je l'aie
rencontré.»
Alors, il partait: «Encore une, et puis une chouette...» Et c'était une
petite du Vaudeville ou bien une petite des Variétés, et puis aussi des
grandes, les plus connues de ces dames de théâtre. Il me disait leurs
noms, leurs mobiliers, et tout, tout, oui tout, monsieur... Des détails
à m'arracher le cœur. Et il revenait là-dessus, il recommençait son
histoire, d'un bout à l'autre, si content que je faisais semblant de
rire pour qu'il ne se fâche pas contre moi.
Ce n'était peut-être pas vrai tout ça! Il aimait tant se glorifier
qu'il était bien capable d'inventer des choses pareilles! C'était
peut-être vrai aussi! Ces soirs-là, il faisait semblant d'être fatigué,
de vouloir se coucher après souper. On soupait à onze heures, monsieur,
car il ne rentrait jamais plus tôt, à cause des coiffures de soirée.
Quand il avait fini son aventure, il fumait des cigarettes en se
promenant dans la chambre, et il était si joli garçon, avec sa
moustache et ses cheveux frisés, que je pensais: «C'est vrai, tout de
même, ce qu'il raconte. Puisque j'en suis folle, moi, de cet homme-là,
pourquoi donc les autres n'en seraient-elles pas aussi toquées.» Ah!
j'en ai eu des envies de pleurer, et de crier, et de me sauver, et de
me jeter par la fenêtre, tout en desservant la table pendant qu'il
fumait toujours. Il bâillait, en ouvrant la bouche, pour me montrer
combien il était las, et il disait deux ou trois fois avant de se
mettre au lit: «Dieu que je dormirai bien cette nuit!»
Je ne lui en veux pas, car il ne savait point combien il me peinait.
Non, il ne pouvait pas le savoir! il aimait se vanter des femmes comme
un paon qui fait la roue. Il en était arrivé à croire que toutes le
regardaient et le voulaient.
Ç'a été dur quand il a vieilli.
Oh! monsieur, quand j'ai vu son premier cheveu blanc, j'ai eu un
saisissement à perdre le souffle, et puis une joie--une vilaine
joie--mais si grande, si grande!!! Je me suis dit: «C'est la fin...
c'est la fin...» Il m'a semblé qu'on allait me sortir de prison. Je
l'aurais donc pour moi toute seule, quand les autres n'en voudraient
plus.
C'était un matin, dans notre lit.--Il dormait encore, et je me penchais
sur lui pour le réveiller en l'embrassant lorsque j'aperçus dans ses
boucles, sur la tempe, un petit fil qui brillait comme de l'argent.
Quelle surprise! Je n'aurais pas cru cela possible! D'abord j'ai pensé
à l'arracher pour qu'il ne le vît pas, lui! mais, en regardant bien
j'en aperçus un autre plus haut. Des cheveux blancs! il allait avoir
des cheveux blancs! J'en avais le cœur battant et une moiteur à la
peau; pourtant, j'étais bien contente, au fond!
C'est laid de penser ainsi, mais j'ai fait mon ménage de bon cœur ce
matin-là, sans le réveiller encore, et quand il eut ouvert les yeux,
tout seul, je lui dis:
--Sais-tu ce que j'ai découvert pendant que tu dormais?
--Non.
--J'ai découvert que tu as des cheveux blancs.
Il eut une secousse de dépit qui le fit asseoir comme si je l'avais
chatouillé et il me dit d'un air méchant:
--C'est pas vrai!
--Oui, sur la tempe gauche. Il y en a quatre.
Il sauta du lit pour courir à la glace.
Il ne les trouvait pas. Alors je lui montrai le premier, le plus bas,
le petit frisé, et je lui disais:
--Ça n'est pas étonnant avec la vie que tu mènes. D'ici à deux ans tu
seras fini.
Eh bien! monsieur, j'avais dit vrai, deux ans après on ne l'aurait pas
reconnu. Comme ça change vite un homme! Il était encore beau garçon,
mais il perdait sa fraîcheur, et les femmes ne le recherchaient plus.
Ah! j'en ai mené une dure d'existence, moi, en ce temps-là! il m'en a
fait voir de cruelles! Rien ne lui plaisait, rien de rien. Il a quitté
son métier pour la chapellerie, dans quoi il a mangé de l'argent. Et
puis il a voulu être acteur sans y réussir, et puis il s'est mis à
fréquenter les bals publics. Enfin, il a eu le bon sens de garder un
peu de bien, dont nous vivons. Ça suffit, mais ça n'est pas lourd! Dire
qu'il a eu presque une fortune à un moment.
Maintenant vous voyez ce qu'il fait. C'est comme une frénésie qui le
tient. Faut qu'il soit jeune, faut qu'il danse avec des femmes qui
sentent l'odeur et la pommade. Pauvre vieux chéri, va!
Elle regardait, émue, prête à pleurer, son vieux mari qui ronflait.
Puis, s'approchant de lui à pas légers, elle mit un baiser dans ses
cheveux. Le médecin s'était levé, et se préparait à s'en aller, ne
trouvant rien à dire devant ce couple bizarre.
Alors, comme il partait, elle demanda:
--Voulez-vous tout de même me donner votre adresse. S'il était plus
malade j'irais vous chercher.
_Le Masque_ a paru dans _l'Écho de Paris_ du vendredi 10 mai 1889.
UN PORTRAIT.
Tiens, Milial! dit quelqu'un près de moi. Je regardai l'homme qu'on
désignait, car depuis longtemps j'avais envie de connaître ce Don Juan.
Il n'était plus jeune. Les cheveux gris, d'un gris trouble,
ressemblaient un peu à ces bonnets à poil dont se coiffent certains
peuples du Nord, et sa barbe fine, assez longue, tombant sur la
poitrine, avait aussi des airs de fourrure. Il causait avec une femme,
penché vers elle, parlant à voix basse, en la regardant avec un œil
doux, plein d'hommages et de caresses.
Je savais sa vie, ou du moins ce qu'on en connaissait. Il avait été
aimé follement, plusieurs fois, et des drames avaient eu lieu où
son nom se trouvait mêlé. On parlait de lui comme d'un homme très
séduisant, presque irrésistible. Lorsque j'interrogeais les femmes
qui faisaient le plus son éloge, pour savoir d'où lui venait cette
puissance, elles répondaient toujours, après avoir quelque temps
cherché:
--Je ne sais pas... c'est du charme.
Certes, il n'était pas beau. Il n'avait rien des élégances dont nous
supposons doués les conquérants de cœurs féminins. Je me demandais,
avec intérêt, où était cachée sa séduction. Dans l'esprit?... On ne
m'avait jamais cité ses mots ni même célébré son intelligence... Dans
le regard?... Peut-être... Ou dans la voix?... La voix de certains
êtres a des grâces sensuelles, irrésistibles, la saveur des choses
exquises à manger. On a faim de les entendre, et le son de leurs
paroles pénètre en nous comme une friandise.
Un ami passait. Je lui demandai:
--Tu connais M. Milial?
--Oui.
--Présente-nous donc l'un à l'autre.
Une minute plus tard, nous échangions une poignée de main et nous
causions entre deux portes. Ce qu'il disait était juste, agréable
à entendre, sans contenir rien de supérieur. La voix en effet était
belle, douce, caressante, musicale; mais j'en avais entendu de plus
prenantes, de plus remuantes. On l'écoutait avec plaisir, comme on
regarderait couler une jolie source. Aucune tension de pensée n'était
nécessaire pour le suivre, aucun sous-entendu ne surexcitait la
curiosité, aucune attente ne tenait en éveil l'intérêt. Sa conversation
était plutôt reposante et n'allumait point en nous soit un vif désir de
répondre et de contredire, soit une approbation ravie.
Il était d'ailleurs aussi facile de lui donner la réplique que de
l'écouter. La réponse venait aux lèvres d'elle-même, dès qu'il avait
fini de parler, et les phrases allaient vers lui comme si ce qu'il
avait dit les faisait sortir de la bouche naturellement.
Une réflexion me frappa bientôt. Je le connaissais depuis un quart
d'heure, et il me semblait qu'il était un de mes anciens amis, que
tout, de lui, m'était familier depuis longtemps: sa figure, ses gestes,
sa voix, ses idées.
Brusquement, après quelques instants de causerie, il me paraissait
installé dans mon intimité. Toutes les portes étaient ouvertes entre
nous, et je lui aurais fait peut-être, sur moi-même, s'il les avait
sollicitées, ces confidences que, d'ordinaire, on ne livre qu'aux plus
anciens camarades.
Certes, il y avait là un mystère. Ces barrières fermées entre tous
les êtres, et que le temps pousse une à une, lorsque la sympathie,
les goûts pareils, une même culture intellectuelle et des relations
constantes les ont décadenassées peu à peu, semblaient ne pas exister
entre lui et moi, et, sans doute, entre lui et tous ceux, hommes et
femmes, que le hasard jetait sur sa route.
Au bout d'une demi-heure, nous nous séparâmes en nous promettant de
nous revoir souvent, et il me donna son adresse après m'avoir invité à
déjeuner, le surlendemain.
Ayant oublié l'heure, j'arrivai trop tôt; il n'était pas rentré. Un
domestique correct et muet ouvrit devant moi un beau salon un peu
sombre, intime, recueilli. Je m'y sentis à l'aise, comme chez moi. Que
de fois j'ai remarqué l'influence des appartements sur le caractère et
sur l'esprit! Il y a des pièces où on se sent toujours bête; d'autres,
au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien
que claires, blanches et dorées; d'autres égayent, bien que tenturées
d'étoffes calmes. Notre œil, comme notre cœur, a ses haines et ses
tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu'il impose
secrètement, furtivement, à notre humeur. L'harmonie des meubles, des
murs, le style d'un ensemble agissent instantanément sur notre nature
intellectuelle comme l'air des bois, de la mer ou de la montagne
modifie notre nature physique.
Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis
soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts
de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été
marquées d'avance sur ce meuble.
Puis je regardai. Rien d'éclatant dans la pièce; partout de belles
choses modestes, des meubles simples et rares, des rideaux d'Orient
qui ne semblaient pas venir du Louvre, mais de l'intérieur d'un harem,
et, en face de moi, un portrait de femme. C'était un portrait de
moyenne grandeur, montrant la tête et le haut du corps, et les mains
qui tenaient un livre. Elle était jeune, nu-tête, coiffée de bandeaux
plats, souriant un peu tristement. Est-ce parce qu'elle avait la tête
nue, ou bien par l'impression de son allure si naturelle, mais jamais
portrait de femme ne me parut être chez lui autant que celui-là, dans
ce logis. Presque tous ceux que je connais sont en représentation,
soit que la dame ait des vêtements d'apparat, une coiffure seyante, un
air de bien savoir qu'elle pose devant le peintre d'abord, et ensuite
devant tous ceux qui la regarderont, soit qu'elle ait pris une attitude
abandonnée dans un négligé bien choisi.