ce grognement de bête que fait le vent quand il arrive ainsi qu'un
chien lâché! Elle s'assit dans son lit, émue, puis, n'entendant plus
rien, se recoucha; mais, presque aussitôt, ce fut dans sa cheminée un
mugissement qui secouait la maison tout entière, et cela s'étendit
par tout le ciel comme si un troupeau d'animaux furieux eût traversé
l'espace en soufflant et en beuglant.
Alors elle se leva et courut au port. D'autres femmes y arrivaient
de tous les côtés avec des lanternes. Les hommes accouraient et tous
regardaient s'allumer dans la nuit, sur la mer, les écumes au sommet
des vagues.
La tempête dura quinze heures. Onze matelots ne revinrent pas, et Patin
fut de ceux-là.
On retrouva, du côté de Dieppe, des débris de la _Jeune-Amélie_, sa
barque. On ramassa, vers Saint-Valéry, les corps de ses matelots,
mais on ne découvrit jamais le sien. Comme la coque de l'embarcation
semblait avoir été coupée en deux, sa femme, pendant longtemps,
attendit et redouta son retour; car, si un abordage avait eu lieu, il
se pouvait faire que le bâtiment abordeur l'eût recueilli, lui seul, et
emmené au loin.
Puis, peu à peu, elle s'habitua à la pensée qu'elle était veuve, tout
en tressaillant chaque fois qu'une voisine, qu'un pauvre ou qu'un
marchand ambulant entrait brusquement chez elle.
Or, un après-midi, quatre ans environ après la disparition de son
homme, elle s'arrêta, en suivant la rue aux Juifs, devant la maison
d'un vieux capitaine, mort récemment, et dont on vendait les meubles.
Juste en ce moment, on adjugeait un perroquet, un perroquet vert à tête
bleue, qui regardait tout ce monde d'un air mécontent et inquiet.
--Trois francs! criait le vendeur; un oiseau qui parle comme un
avocat, trois francs!
Une amie de la Patin lui poussa le coude:
--Vous devriez acheter ça, vous qu'êtes riche, dit-elle. Ça vous
tiendrait compagnie; il vaut plus de trente francs, c't oiseau-là. Vous
le revendrez toujours ben vingt à vingt-cinq!
--Quatre francs! mesdames, quatre francs! répétait l'homme. Il chante
vêpres et prêche comme M. le curé. C'est un phénomène... un miracle!
La Patin ajouta cinquante centimes, et on lui remit, dans une petite
cage, la bête au nez crochu, qu'elle emporta.
Puis elle l'installa chez elle et, comme elle ouvrait la porte de fil
de fer pour offrir à boire à l'animal, elle reçut, sur le doigt, un
coup de bec qui coupa la peau et fit venir le sang.
--Ah! qu'il est mauvais, dit-elle.
Elle lui présenta cependant du chènevis et du maïs, puis le laissa
lisser ses plumes en guettant d'un air sournois sa nouvelle maison et
sa nouvelle maîtresse.
Le jour commençait à poindre, le lendemain, quand la Patin entendit, de
la façon la plus nette, une voix, une voix forte, sonore, roulante, la
voix de Patin, qui criait:
--Te lèveras-tu, charogne!
Son épouvante fut telle qu'elle se cacha la tête sous ses draps, car,
chaque matin, jadis, dès qu'il avait ouvert les yeux, son défunt les
lui hurlait dans l'oreille, ces quatre mots qu'elle connaissait bien.
Tremblante, roulée en boule, le dos tendu à la rossée qu'elle attendait
déjà, elle murmurait, la figure cachée dans la couche:
--Dieu Seigneur, le v'là! Dieu Seigneur, le v'là! Il est r'venu, Dieu
Seigneur!
Les minutes passaient; aucun bruit ne troublait plus le silence de la
chambre. Alors, en frémissant, elle sortit sa tête du lit, sûre qu'il
était là, guettant, prêt à battre.
Elle ne vit rien, rien qu'un trait de soleil passant par la vitre et
elle pensa:
--Il est caché, pour sûr.
Elle attendit longtemps, puis, un peu rassurée, songea:
--Faut croire que j'ai rêvé, p'isqu'il n' se montre point.
Elle refermait les yeux, un peu rassurée, quand éclata, tout près, la
voix furieuse, la voix de tonnerre du noyé qui vociférait:
--Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom, d'un nom, te lèveras-tu, ch...
Elle bondit hors du lit, soulevée par l'obéissance, par sa passive
obéissance de femme rouée de coups, qui se souvient encore, après
quatre ans, et qui se souviendra toujours, et qui obéira toujours à
cette voix-là! Et elle dit:
--Me v'là, Patin; qué que tu veux?
Mais Patin ne répondit pas.
Alors, éperdue, elle regarda autour d'elle, puis elle chercha partout,
dans les armoires, dans la cheminée, sous le lit, sans trouver
personne, et elle se laissa choir enfin sur une chaise, affolée
d'angoisse, convaincue que l'âme de Patin, seule, était là, près
d'elle, revenue pour la torturer.
Soudain, elle se rappela le grenier, où on pouvait monter du dehors
par une échelle. Assurément, il s'était caché là pour la surprendre.
Il avait dû, gardé par des sauvages sur quelque côte, ne pouvoir
s'échapper plus tôt, et il était revenu, plus méchant que jamais. Elle
n'en pouvait douter, rien qu'au timbre de sa voix.
Elle demanda, la tête levée vers le plafond:
--T'es-ti là-haut, Patin?
Patin ne répondit pas.
Alors elle sortit et, avec une peur affreuse qui lui secouait le cœur,
elle monta l'échelle, ouvrit la lucarne, regarda, ne vit rien, entra,
chercha et ne trouva pas.
Assise sur une botte de paille, elle se mit à pleurer; mais, pendant
qu'elle sanglotait, traversée d'une terreur poignante et surnaturelle,
elle entendit, dans sa chambre, au-dessous d'elle, Patin qui racontait
des choses. Il semblait moins en colère, plus tranquille, et il disait:
--Sale temps!--Gros vent!--Sale temps!--J'ai pas déjeuné, nom d'un nom!
Elle cria à travers le plafond:
--Me v'là, Patin; j' vas te faire la soupe. Te fâche pas, j'arrive.
Et elle redescendit en courant.
Il n'y avait personne chez elle.
Elle se sentit défaillir comme si la Mort la touchait, et elle allait
se sauver pour demander secours aux voisins, quand la voix, tout près
de son oreille, cria:
--J'ai pas déjeuné, nom d'un nom!
Et le perroquet, dans sa cage, la regardait de son œil rond, sournois
et mauvais.
Elle aussi, le regarda, éperdue, murmurant:
--Ah! c'est toi!
Il reprit, en remuant sa tête:
--Attends, attends, attends, je vas t'apprendre à fainéanter!
Que se passa-t-il en elle? Elle sentit, elle comprit que c'était
bien lui, le mort, qui revenait, qui s'était caché dans les plumes
de cette bête pour recommencer à la tourmenter, qu'il allait jurer,
comme autrefois, tout le jour, et la mordre, et crier des injures pour
ameuter les voisins et les faire rire. Alors elle se rua, ouvrit la
cage, saisit l'oiseau qui, se défendant, lui arrachait la peau avec son
bec et avec ses griffes. Mais elle le tenait de toute sa force, à deux
mains, et, se jetant par terre, elle se roula dessus avec une frénésie
de possédée, l'écrasa, en fit une loque de chair, une petite chose
molle, verte, qui ne remuait plus, qui ne parlait plus, et qui pendait;
puis, l'ayant enveloppée d'un torchon comme d'un linceul, elle sortit,
en chemise, nu-pieds, traversa le quai, que la mer battait de courtes
vagues, et, secouant le linge, elle laissa tomber dans l'eau cette
petite chose morte qui ressemblait à un peu d'herbe; puis elle rentra,
se jeta à genoux devant la cage vide, et, bouleversée de ce qu'elle
avait fait, demanda pardon au bon Dieu, en sanglotant, comme si elle
venait de commettre un horrible crime.
_Le Noyé_ a paru dans _le Gaulois_ du jeudi 16 août 1888.
L'ÉPREUVE.
I
Un bon ménage, le ménage Bondel, bien qu'un peu guerroyant. On se
querellait souvent, pour des causes futiles, puis on se réconciliait.
Ancien commerçant retiré des affaires après avoir amassé de quoi vivre
selon ses goûts simples, Bondel avait loué à Saint-Germain un petit
pavillon et s'était gîté là, avec sa femme.
C'était un homme calme, dont les idées, bien assises, se levaient
difficilement. Il avait de l'instruction, lisait des journaux graves
et appréciait cependant l'esprit gaulois. Doué de raison, de logique,
de ce bon sens pratique qui est la qualité maîtresse de l'industrieux
bourgeois français, il pensait peu, mais sûrement, et ne se décidait
aux résolutions qu'après des considérations que son instinct lui
révélait infaillibles.
C'était un homme de taille moyenne, grisonnant, à la physionomie
distinguée.
Sa femme, pleine de qualités sérieuses, avait aussi quelques défauts.
D'un caractère emporté, d'une franchise d'allures qui touchait à la
violence, et d'un entêtement invincible, elle gardait contre les gens
des rancunes inapaisables. Jolie autrefois, puis devenue trop grosse,
trop rouge, elle passait encore, dans leur quartier, à Saint-Germain,
pour une très belle femme, qui représentait la santé avec un air pas
commode.
Leurs dissentiments, presque toujours, commençaient au déjeuner, au
cours de quelque discussion sans importance, puis jusqu'au soir,
souvent jusqu'au lendemain, ils demeuraient fâchés. Leur vie si simple,
si bornée, donnait de la gravité à leurs préoccupations les plus
légères, et tout sujet de conversation devenait un sujet de dispute.
Il n'en était pas ainsi jadis, lorsqu'ils avaient des affaires qui les
occupaient, qui mariaient leurs soucis, serraient leurs cœurs, les
enfermant et les retenant pris ensemble dans le filet de l'association
et de l'intérêt commun.
Mais à Saint-Germain on voyait moins de monde. Il avait fallu refaire
des connaissances, se créer, au milieu d'étrangers, une existence
nouvelle toute vide d'occupations. Alors, la monotonie des heures
pareilles les avait un peu aigris l'un et l'autre; et le bonheur
tranquille, espéré, attendu avec l'aisance, n'apparaissait pas.
Ils venaient de se mettre à table, par un matin du mois de juin, quand
Bondel demanda:
--Est-ce que tu connais les gens qui demeurent dans ce petit pavillon
rouge au bout de la rue du Berceau?
Mme Bondel devait être mal levée. Elle répondit:
--Oui et non, je les connais, mais je ne tiens pas à les connaître.
--Pourquoi donc? Ils ont l'air très gentils.
--Parce que...
--J'ai rencontré le mari ce matin sur la terrasse et nous avons fait
deux tours ensemble.
Comprenant qu'il y avait du danger dans l'air, Bondel ajouta:
--C'est lui qui m'a abordé et parlé le premier.
La femme le regardait avec mécontentement. Elle reprit:
--Tu aurais aussi bien fait de l'éviter.
--Mais pourquoi donc?
--Parce qu'il y a des potins sur eux.
--Quels potins?
--Quels potins! Mon Dieu, des potins comme on en fait souvent.
M. Bondel eut le tort d'être un peu vif.
--Ma chère amie, tu sais que j'ai horreur des potins. Il me suffit
qu'on en fasse pour me rendre les gens sympathiques. Quant à ces
personnes, je les trouve fort bien, moi.
Elle demanda, rageuse:
--La femme aussi, peut-être?
--Mon Dieu oui, la femme aussi, quoique je l'aie à peine aperçue.
Et la discussion continua, s'envenimant lentement, acharnée sur le même
sujet, par pénurie d'autres motifs.
Mme Bondel s'obstinait à ne pas dire quels potins couraient sur ces
voisins, laissant entendre de vilaines choses, sans préciser. Bondel
haussait les épaules, ricanait, exaspérait sa femme. Elle finit par
crier:
--Eh bien! ce monsieur est cornard, voilà!
Le mari répondit sans s'émouvoir:
--Je ne vois pas en quoi cela atteint l'honorabilité d'un homme?
Elle parut stupéfaite.
--Comment, tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... elle est trop forte,
en vérité... tu ne vois pas? Mais c'est un scandale public; il est taré
à force d'être cornard!
Il répondit:
--Ah! mais non! Un homme serait taré parce qu'on le trompe, taré parce
qu'on le trahit, taré parce qu'on le vole?... Ah! mais non. Je te
l'accorde pour la femme, mais pas pour lui.
Elle devenait furieuse.
--Pour lui comme pour elle. Ils sont tarés, c'est une honte publique.
Bondel, très calme, demanda:
--D'abord, est-ce vrai? Qui peut affirmer une chose pareille tant qu'il
n'y a pas flagrant délit.
Mme Bondel s'agitait sur son siège.
--Comment? qui peut affirmer? mais tout le monde! tout le monde! ça se
voit comme les yeux dans le visage, une chose pareille. Tout le monde
le sait, tout le monde le dit. Il n'y a pas à douter. C'est notoire
comme une grande fête.
Il ricanait.
--On a cru longtemps aussi que le soleil tournait autour de la terre et
mille autres choses non moins notoires, qui étaient fausses. Cet homme
adore sa femme; il en parle avec tendresse, avec vénération. Ça n'est
pas vrai.
Elle balbutia, trépignant:
--Avec ça qu'il le sait, cet imbécile, ce crétin, ce taré!
Bondel ne se fâchait pas; il raisonnait.
--Pardon. Ce monsieur n'est pas bête. Il m'a paru au contraire fort
intelligent et très fin; et tu ne me feras pas croire qu'un homme
d'esprit ne s'aperçoive pas d'une chose pareille dans sa maison, quand
les voisins, qui n'y sont pas, dans sa maison, n'ignorent aucun détail
de cet adultère, car ils n'ignorent aucun détail, assurément.
Mme Bondel eut un accès de gaieté rageuse qui irrita les nerfs de son
mari.
--Ah! ah! ah! tous les mêmes, tous, tous! Avec ça qu'il y en a un seul
au monde qui découvre cela, à moins qu'on ne lui mette le nez dessus.
La discussion déviait. Elle partit à fond de train sur l'aveuglement
des époux trompés dont il doutait et qu'elle affirmait avec des airs de
mépris si personnels qu'il finit par se fâcher.
Alors, ce fut une querelle pleine d'emportement, où elle prit le parti
des femmes, où il prit la défense des hommes.
Il eut la fatuité de déclarer:
--Eh bien moi, je te jure que si j'avais été trompé, je m'en serais
aperçu, et tout de suite encore. Et je t'aurais fait passer ce goût-là,
d'une telle façon, qu'il aurait fallu plus d'un médecin pour te
remettre sur pied.
Elle fut soulevée de colère et lui cria dans la figure:
--Toi? toi! Mais tu es aussi bête que les autres, entends-tu!
Il affirma de nouveau:
--Je te jure bien que non.
Elle lâcha un rire d'une telle impertinence qu'il sentit un battement
de cœur et un frisson sur sa peau.
Pour la troisième fois il dit:
--Moi, je l'aurais vu.
Elle se leva, riant toujours de la même façon.
--Non, c'est trop, fit-elle.
Et elle sortit en tapant la porte.
II
Bondel resta seul, très mal à l'aise. Ce rire insolent, provocateur,
l'avait touché comme un de ces aiguillons de mouche venimeuse dont
on ne sent pas la première atteinte, mais dont la brûlure s'éveille
bientôt et devient intolérable.
Il sortit, marcha, rêvassa. La solitude de sa vie nouvelle le poussait
à penser tristement, à voir sombre. Le voisin qu'il avait rencontré le
matin se trouva tout à coup devant lui. Ils se serrèrent la main et se
mirent à causer. Après avoir touché divers sujets, ils en vinrent à
parler de leurs femmes. L'un et l'autre semblaient avoir quelque chose
à confier, quelque chose d'inexprimable, de vague, de pénible sur la
nature même de cet être associé à leur vie: une femme.
Le voisin disait:
--Vrai, on croirait qu'elles ont parfois contre leur mari une sorte
d'hostilité particulière, par cela seul qu'il est leur mari. Moi,
j'aime ma femme. Je l'aime beaucoup, je l'apprécie et je la respecte;
eh bien! elle a quelquefois l'air de montrer plus de confiance et
d'abandon à nos amis qu'à moi-même.
Bondel aussitôt pensa: «Ça y est, ma femme avait raison.»
Lorsqu'il eut quitté cet homme, il se remit à songer. Il sentait
en son âme un mélange confus de pensées contradictoires, une sorte
de bouillonnement douloureux, et il gardait dans l'oreille le rire
impertinent, ce rire exaspéré qui semblait dire: «Mais il en est de toi
comme des autres, imbécile.» Certes, c'était là une bravade, une de ces
impudentes bravades de femmes qui osent tout, qui risquent tout pour
blesser, pour humilier l'homme contre lequel elles sont irritées.
Donc ce pauvre monsieur devait être aussi un mari trompé, comme tant
d'autres. Il avait dit avec tristesse: «Elle a quelquefois l'air de
montrer plus de confiance et d'abandon à nos amis qu'à moi-même.» Voilà
donc comment un mari,--cet aveugle sentimental que la loi nomme un
mari,--formulait ses observations sur les attentions particulières de
sa femme pour un autre homme. C'était tout. Il n'avait rien vu de plus.
Il était pareil aux autres... Aux autres!
Puis, comme sa propre femme, à lui, Bondel, avait ri d'une façon
bizarre: «Toi aussi,... toi aussi...» Comme elles sont folles et
imprudentes ces créatures qui peuvent faire entrer de pareils soupçons
dans le cœur pour le seul plaisir de braver.
Il remontait leur vie commune, cherchant dans leurs relations anciennes
si elle avait jamais paru montrer à quelqu'un plus de confiance et
d'abandon qu'à lui-même. Il n'avait jamais suspecté personne, tant il
était tranquille, sûr d'elle, confiant.
Mais oui, elle avait eu un ami, un ami intime, qui pendant près d'un an
vint dîner chez eux trois fois par semaine, Tancret, ce bon Tancret, ce
brave Tancret, que lui, Bondel, aima comme un frère et qu'il continuait
à voir en cachette depuis que sa femme s'était fâchée, il ne savait
pourquoi, avec cet aimable garçon.
Il s'arrêta, pour réfléchir, regardant le passé avec des yeux inquiets.
Puis une révolte surgit en lui contre lui-même, contre cette honteuse
insinuation du moi défiant, du moi jaloux, du moi méchant que nous
portons tous. Il se blâma, il s'accusa, il s'injuria, tout en se
rappelant les visites, les allures de cet ami que sa femme appréciait
tant et qu'elle expulsa sans raison sérieuse. Mais soudain d'autres
souvenirs lui vinrent, de ruptures pareilles dues au caractère
vindicatif de Mme Bondel qui ne pardonnait jamais un froissement. Il
rit alors franchement de lui-même, du commencement d'angoisse qui
l'avait étreint; et, se souvenant des mines haineuses de son épouse
quand il lui disait, le soir, en rentrant: «J'ai rencontré ce bon
Tancret, il m'a demandé de tes nouvelles», il se rassura complètement.
Elle répondait toujours: «Quand tu verras ce monsieur, tu peux lui
dire que je le dispense de s'occuper de moi.» Oh! de quel air irrité,
de quel air féroce elle prononçait ces paroles. Comme on sentait bien
qu'elle ne pardonnait pas, qu'elle ne pardonnerait point... Et il avait
pu soupçonner?... même une seconde?... Dieu, quelle bêtise!
Pourtant, pourquoi s'était-elle fâchée ainsi? Elle n'avait jamais
raconté le motif précis de cette brouille et la raison de son
ressentiment. Elle lui en voulait bien fort! bien fort! Est-ce que?...
Mais non... mais non... Et Bondel se déclara qu'il s'avilissait
lui-même en songeant à des choses pareilles.
Oui, il s'avilissait sans aucun doute, mais il ne pouvait s'empêcher
de songer à cela et il se demanda avec terreur si cette idée entrée
en lui n'allait pas y demeurer, s'il n'avait pas là, dans le cœur, la
larve d'un long tourment. Il se connaissait; il était homme à ruminer
son doute, comme il ruminait autrefois ses opérations commerciales,
pendant les jours et les nuits, en pesant le pour et le contre,
interminablement.
Déjà il devenait agité, il marchait plus vite et perdait son calme. On
ne peut rien contre l'Idée. Elle est imprenable, impossible à chasser,
impossible à tuer.
Et soudain un projet naquit en lui, hardi, si hardi qu'il douta d'abord
s'il l'exécuterait.
Chaque fois qu'il rencontrait Tancret, celui-ci demandait des nouvelles
de Mme Bondel; et Bondel répondait: «Elle est toujours un peu
fâchée.» Rien de plus,--Dieu... avait-il été assez mari lui-même!...
Peut-être!...
Donc il allait prendre le train pour Paris, se rendre chez Tancret et
le ramener avec lui, ce soir-là même, en lui affirmant que la rancune
inconnue de sa femme était passée. Oui, mais quelle tête ferait Mme
Bondel... quelle scène!... quelle fureur!... quel scandale!... Tant
pis, tant pis... ce serait la vengeance du rire, et, en les voyant
soudain en face l'un de l'autre, sans qu'elle fût prévenue, il saurait
bien saisir sur les figures l'émotion de la vérité.
III
Il se rendit aussitôt à la gare, prit son billet, monta dans un wagon
et lorsqu'il se sentit emporté par le train qui descendait la rampe du
Pecq, il eut un peu peur, une sorte de vertige devant ce qu'il allait
oser. Pour ne pas fléchir, reculer, revenir seul, il s'efforça de n'y
plus penser, de se distraire sur d'autres idées, de faire ce qu'il
avait décidé avec une résolution aveugle, et il se mit à chantonner des
airs d'opérette et de café-concert jusqu'à Paris afin d'étourdir sa
pensée.
Des envies de s'arrêter le saisirent aussitôt qu'il eut devant lui les
trottoirs qui allaient le conduire à la rue de Tancret. Il flâna devant
quelques boutiques, remarqua les prix de certains objets, s'intéressa
à des articles nouveaux, eut envie de boire un bock, ce qui n'était
guère dans ses habitudes, et en approchant du logis de son ami, désira
fort ne point le rencontrer.
Mais Tancret était chez lui, seul, lisant. Il fut surpris, se leva,
s'écria:
--Ah! Bondel! Quelle chance!
Et Bondel, embarrassé, répondit:
--Oui, mon cher, je suis venu faire quelques courses à Paris et je suis
monté pour vous serrer la main.
--Ça c'est gentil, gentil! D'autant plus que vous aviez un peu perdu
l'habitude d'entrer chez moi.
--Que voulez-vous, on subit malgré soi des influences, et comme ma
femme avait l'air de vous en vouloir!...
--Bigre... avait l'air..., elle a fait mieux que cela, puisqu'elle m'a
mis à la porte.
--Mais à propos de quoi? Je ne l'ai jamais su, moi.
--Oh! à propos de rien... d'une bêtise... d'une discussion où je
n'étais pas de son avis.
--Mais à quel sujet cette discussion?
--Sur une dame que vous connaissez peut-être de nom, Mme Boutin, une de
mes amies.
--Ah! vraiment... Eh bien, je crois qu'elle ne vous en veut plus, ma
femme, car elle m'a parlé de vous, ce matin, en termes fort amicaux.
Tancret eut un tressaillement et parut tellement stupéfait que, pendant
quelques instants, il ne trouva rien à dire. Puis il reprit:
--Elle vous a parlé de moi... en termes amicaux...
--Mais oui.
--Vous en êtes sûr?
--Parbleu!... je ne rêve pas.
--Et puis?...
--Et puis... comme je venais à Paris, j'ai cru vous faire plaisir en
vous le disant.
--Mais oui... Mais oui...
Bondel parut hésiter, puis, après un petit silence:
--J'avais même une idée... originale.
--Laquelle?
--Vous ramener avec moi pour dîner à la maison.
A cette proposition, Tancret, d'un naturel prudent, parut inquiet.
--Oh! vous croyez?... est-ce possible?... ne nous exposons pas à...
à... des histoires...
--Mais non... mais non.
--C'est que... vous savez... elle a de la rancune, Mme Bondel.
--Oui, mais je vous assure qu'elle ne vous en veut plus. Je suis même
convaincu que cela lui fera grand plaisir de vous voir comme ça, à
l'improviste.
--Vrai?
--Oh! vrai.
--Eh bien! allons, mon cher. Moi, je suis enchanté. Voyez-vous, cette
brouille-là me faisait beaucoup de peine.
Et ils se mirent en route vers la gare Saint-Lazare en se tenant par le
bras.
Le trajet fut silencieux. Tous deux semblaient perdus en des songeries
profondes. Assis l'un en face de l'autre, dans le wagon, ils se
regardaient sans parler, constatant l'un et l'autre qu'ils étaient
pâles.
Puis ils descendirent du train et se reprirent le bras, comme pour
s'unir contre un danger. Après quelques minutes de marche ils
s'arrêtèrent, un peu haletants tous les deux, devant la maison des
Bondel.
Bondel fit entrer son ami, le suivit dans le salon, appela sa bonne et
lui dit: «Madame est ici?»
--Oui, monsieur.
--Priez-la de descendre tout de suite, s'il vous plaît.
--Oui, monsieur.
Et ils attendirent, tombés sur deux fauteuils, émus à présent de la
même envie de s'en aller au plus vite, avant que n'apparût sur le seuil
la grande personne redoutée.
Un pas connu, un pas puissant descendit les marches de l'escalier. Une
main toucha la serrure, et les yeux des deux hommes virent tourner la
poignée de cuivre. Puis la porte s'ouvrit toute grande et Mme Bondel
s'arrêta, voulant voir avant d'entrer.
Donc elle regarda, rougit, frémit, recula d'un demi-pas, puis demeura
immobile, le sang aux joues et les deux mains posées sur les deux murs
de l'entrée.
Tancret, pâle à présent comme s'il allait défaillir, s'était levé,
laissant tomber son chapeau, qui roula sur le parquet. Il balbutiait:
--Mon Dieu... Madame... c'est moi... j'ai cru... j'ai osé... Cela me
faisait tant de peine...
Comme elle ne répondait pas, il reprit:
--Me pardonnez-vous... enfin?
Alors, brusquement, emportée par une impulsion, elle marcha vers lui
les deux mains tendues; et quand il eut pris, serré et gardé ces deux
mains, elle dit, avec une petite voix émue, brisée, défaillante, que
son mari ne lui connaissait point:
--Ah! mon cher ami... Ça me fait plaisir!