qui peut jeter des grosses sommes pour un caprice d'une seconde.
J'avais au cœur mille désirs modestes et irréalisables qui me doraient
l'existence de toutes les attentes imaginaires. Aujourd'hui, je ne
sais pas vraiment quelle fantaisie me pourrait faire lever du fauteuil
où je somnole. Comme c'était simple, et bon, et difficile de vivre
ainsi, entre le bureau à Paris et la rivière à Argenteuil. Ma grande,
ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, ce fut la Seine.
Ah! la belle, calme, variée et puante rivière pleine de mirages et
d'immondices. Je l'ai tant aimée, je crois, parce qu'elle m'a donné,
me semble-t-il, le sens de la vie. Ah! les promenades le long des
berges fleuries, mes amies les grenouilles qui rêvaient, le ventre au
frais, sur une feuille de nénuphar et les lis d'eau coquets et frêles,
au milieu des grandes herbes fines qui m'ouvraient soudain derrière
un saule, un feuillet d'album japonais quand le martin-pêcheur fuyait
devant moi comme une flamme bleue! Ai-je aimé tout cela, d'un amour
instinctif des yeux qui se répandait dans tout mon corps en une joie
naturelle et profonde!
Comme d'autres ont des souvenirs de nuits tendres, j'ai des souvenirs
de levers de soleil dans les brumes matinales, flottantes, errantes
vapeurs, blanches comme des mortes avant l'aurore, puis, au premier
rayon glissant sur les prairies, illuminées de rose à ravir le cœur;
et j'ai des souvenirs de lune argentant l'eau frémissante et courante,
d'une lueur qui faisait fleurir tous les rêves.
Et tout cela, symbole de l'éternelle illusion, naissait pour moi sur de
l'eau croupie qui charriait vers la mer toutes les ordures de Paris.
Puis quelle vie gaie avec les camarades. Nous étions cinq, une bande,
aujourd'hui des hommes graves; et comme nous étions tous pauvres, nous
avions fondé, dans une affreuse gargote d'Argenteuil, une colonie
inexprimable qui ne possédait qu'une chambre-dortoir où j'ai passé les
plus folles soirées, certes, de mon existence. Nous n'avions souci de
rien, que de nous amuser et de ramer, car l'aviron pour nous, sauf pour
un, était un culte. Je me rappelle de si singulières aventures, de si
invraisemblables farces, inventées par ces cinq chenapans, que personne
aujourd'hui ne les pourrait croire. On ne vit plus ainsi, même sur la
Seine, car la fantaisie enragée qui nous tenait en haleine est morte
dans les âmes actuelles.
A nous cinq nous possédions un seul bateau, acheté à grand'peine et
sur lequel nous avons ri comme nous ne rirons plus jamais. C'était
une large yole un peu lourde, mais solide, spacieuse et confortable.
Je ne vous ferai point le portrait de mes camarades. Il y en avait un
petit, très malin, surnommé «Petit-Bleu»; un grand, à l'air sauvage,
avec des yeux gris et des cheveux noirs, surnommé «Tomahawk»; un autre,
spirituel et paresseux, surnommé «La Tôque», le seul qui ne touchât
jamais une rame sous prétexte qu'il ferait chavirer le bateau; un
mince, élégant, très soigné, surnommé «N'a-qu'un-Œil» en souvenir d'un
roman alors récent de Cladel, et parce qu'il portait un monocle; enfin
moi qu'on avait baptisé «Joseph Prunier». Nous vivions en parfaite
intelligence avec le seul regret de n'avoir pas une barreuse. Une
femme, c'est indispensable dans un canot. Indispensable parce que ça
tient l'esprit et le cœur en éveil, parce que ça anime, ça amuse, ça
distrait, ça pimente et ça fait décor avec une ombrelle rouge glissant
sur les berges vertes. Mais il ne nous fallait pas une barreuse
ordinaire, à nous cinq qui ne ressemblions guère à tout le monde. Il
nous fallait quelque chose d'imprévu, de drôle, de prêt à tout, de
presque introuvable, enfin. Nous en avions essayé beaucoup sans succès,
des filles de barre, pas des barreuses, canotières imbéciles qui
préféraient toujours le petit vin qui grise, à l'eau qui coule et qui
porte les yoles. On les gardait un dimanche, puis on les congédiait
avec dégoût.
Or, voilà qu'un samedi soir N'a-qu'un-Œil nous amena une petite
créature fluette, vive, sautillante, blagueuse et pleine de drôlerie,
de cette drôlerie qui tient lieu d'esprit aux titis mâles et femelles
éclos sur le pavé de Paris. Elle était gentille, pas jolie, une
ébauche de femme où il y avait de tout, une de ces silhouettes que les
dessinateurs crayonnent en trois traits sur une nappe de café après
dîner entre un verre d'eau-de-vie et une cigarette. La nature en fait
quelquefois comme ça.
Le premier soir, elle nous étonna, nous amusa, et nous laissa sans
opinion tant elle était inattendue. Tombée dans ce nid d'hommes prêts à
toutes les folies, elle fut bien vite maîtresse de la situation, et dès
le lendemain elle nous avait conquis.
Elle était d'ailleurs tout à fait toquée, née avec un verre d'absinthe
dans le ventre, que sa mère avait dû boire au moment d'accoucher, et
elle ne s'était jamais dégrisée depuis, car sa nourrice, disait-elle,
se refaisait le sang à coups de tafia; et elle-même n'appelait jamais
autrement que «ma sainte famille» toutes les bouteilles alignées
derrière le comptoir des marchands de vin.
Je ne sais lequel de nous la baptisa «Mouche» ni pourquoi ce nom lui
fut donné, mais il lui allait bien, et lui resta. Et notre yole,
qui s'appelait _Feuille-à-l'Envers_, fit flotter chaque semaine sur
la Seine, entre Asnières et Maisons-Laffitte, cinq gars, joyeux et
robustes, gouvernés, sous un parasol de papier peint, par une vive et
écervelée personne qui nous traitait comme des esclaves chargés de la
promener sur l'eau, et que nous aimions beaucoup.
Nous l'aimions tous beaucoup, pour mille raisons d'abord, pour une
seule ensuite. Elle était, à l'arrière de notre embarcation, une espèce
de petit moulin à paroles, jacassant au vent qui filait sur l'eau.
Elle bavardait sans fin, avec le léger bruit continu de ces mécaniques
ailées qui tournent dans la brise; et elle disait étourdiment les
choses les plus inattendues, les plus cocasses, les plus stupéfiantes.
Il y avait dans cet esprit, dont toutes les parties semblaient
disparates à la façon de loques de toute nature et de toute couleur,
non pas cousues ensemble, mais seulement faufilées, de la fantaisie
comme dans un conte de fées, de la gauloiserie, de l'impudeur, de
l'impudence, de l'imprévu, du comique, et de l'air, de l'air et du
paysage comme dans un voyage en ballon.
On lui posait des questions pour provoquer des réponses trouvées on ne
sait où. Celle dont on la harcelait le plus souvent était celle-ci:
--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?
Elle découvrait des raisons tellement invraisemblables que nous
cessions de nager pour en rire.
Elle nous plaisait aussi, comme femme; et La Tôque, qui ne ramait
jamais et qui demeurait tout le long des jours assis à côté d'elle au
fauteuil de barre, répondit une fois à la demande ordinaire:
--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?
--Parce que c'est une petite cantharide?
Oui, une petite cantharide bourdonnante et enfiévrante, non pas la
classique cantharide empoisonneuse, brillante et mantelée, mais
une petite cantharide aux ailes rousses qui commençait à troubler
étrangement l'équipage entier de la _Feuille-à-l'Envers_.
Que de plaisanteries stupides, encore, sur cette feuille où s'était
arrêtée cette Mouche.
N'a-qu'un-Œil, depuis l'arrivée de Mouche dans le bateau, avait pris au
milieu de nous un rôle prépondérant, supérieur, le rôle d'un monsieur
qui a une femme à côté de quatre autres qui n'en ont pas. Il abusait de
ce privilège au point de nous exaspérer parfois en embrassant Mouche
devant nous, en l'asseyant sur ses genoux à la fin des repas et par
beaucoup d'autres prérogatives humiliantes autant qu'irritantes.
On les avait isolés dans le dortoir par un rideau.
Mais je m'aperçus bientôt que mes compagnons et moi devions faire au
fond de nos cerveaux de solitaires le même raisonnement: «Pourquoi, en
vertu de quelle loi d'exception, de quel principe inacceptable, Mouche,
qui ne paraissait gênée par aucun préjugé, serait-elle fidèle à son
amant, alors que les femmes du meilleur monde ne le sont pas à leurs
maris.»
Notre réflexion était juste. Nous en fûmes bientôt convaincus. Nous
aurions dû seulement la faire plus tôt pour n'avoir pas à regretter le
temps perdu. Mouche trompa N'a-qu'un-Œil avec tous les autres matelots
de la _Feuille-à-l'Envers_.
Elle le trompa sans difficulté, sans résistance, à la première prière
de chacun de nous.
Mon Dieu, les gens pudiques vont s'indigner beaucoup! Pourquoi? Quelle
est la courtisane en vogue qui n'a pas une douzaine d'amants, et quel
est celui de ces amants assez bête pour l'ignorer? La mode n'est-elle
pas d'avoir un soir chez une femme célèbre et cotée, comme on a un
soir à l'Opéra, au Français ou à l'Odéon, depuis qu'on y joue les
demi-classiques. On se met à dix pour entretenir une cocotte qui fait
de son temps une distribution difficile, comme on se met à dix pour
posséder un cheval de course que monte seulement un jockey, véritable
image de l'amant de cœur.
On laissait par délicatesse Mouche à N'a-qu'un-Œil, du samedi soir
au lundi matin. Les jours de navigation étaient à lui. Nous ne le
trompions qu'en semaine, à Paris, loin de la Seine, ce qui, pour des
canotiers comme nous, n'était presque plus tromper.
La situation avait ceci de particulier, que les quatre maraudeurs des
faveurs de Mouche n'ignoraient point ce partage, qu'ils en parlaient
entre eux, et même avec elle, par allusions voilées qui la faisaient
beaucoup rire. Seul, N'a-qu'un-Œil semblait tout ignorer, et cette
position spéciale faisait naître une gêne entre lui et nous, paraissait
le mettre à l'écart, l'isoler, élever une barrière à travers notre
ancienne confiance et notre ancienne intimité. Cela lui donnait pour
nous un rôle difficile, un peu ridicule, un rôle d'amant trompé,
presque de mari.
Comme il était fort intelligent, doué d'un esprit spécial de
pince-sans-rire, nous nous demandions quelquefois, avec une certaine
inquiétude, s'il ne se doutait de rien.
Il eut soin de nous renseigner, d'une façon pénible pour nous. On
allait déjeuner à Bougival, et nous ramions avec vigueur, quand La
Tôque qui avait, ce matin-là, une allure triomphante d'homme satisfait
et qui, assis côte à côte avec la barreuse, semblait se serrer contre
elle un peu trop librement à notre avis, arrêta la nage en criant:
«Stop!»
Les huit avirons sortirent de l'eau.
Alors, se tournant vers sa voisine, il demanda:
--Pourquoi t'appelle-t-on Mouche?
Avant qu'elle eût pu répondre, la voix de N'a-qu'un-Œil, assis à
l'avant, articula d'un ton sec:
--Parce qu'elle se pose sur toutes les charognes.
Il y eut d'abord un grand silence, une gêne, que suivit une envie de
rire. Mouche elle-même demeurait interdite.
Alors, La Tôque commanda:
--Avant partout.
Le bateau se remit en route.
L'incident était clos, la lumière faite.
Cette petite aventure ne changea rien à nos habitudes. Elle rétablit
seulement la cordialité entre N'a-qu'un-Œil et nous. Il redevint le
propriétaire honoré de Mouche, du samedi soir au lundi matin, sa
supériorité sur nous tous ayant été bien établie par cette définition,
qui clôtura d'ailleurs l'ère des questions sur le mot «Mouche». Nous
nous contentâmes à l'avenir du rôle secondaire d'amis reconnaissants et
attentionnés qui profitaient discrètement des jours de la semaine sans
contestation d'aucune sorte entre nous.
Cela marcha très bien pendant trois mois environ. Mais voilà que tout
à coup Mouche prit, vis-à-vis de nous tous, des attitudes bizarres.
Elle était moins gaie, nerveuse, inquiète, presque irritable. On lui
demandait sans cesse:
--Qu'est-ce que tu as?
Elle répondait:
--Rien. Laisse-moi tranquille.
La révélation nous fut faite par N'a-qu'un-Œil, un samedi soir. Nous
venions de nous mettre à table dans la petite salle à manger que notre
gargotier Barbichon nous réservait dans sa guinguette, et, le potage
fini, on attendait la friture quand notre ami, qui paraissait aussi
soucieux, prit d'abord la main de Mouche et ensuite parla:
--Mes chers camarades, dit-il, j'ai une communication des plus graves
à vous faire et qui va peut-être amener de longues discussions. Nous
aurons le temps d'ailleurs de raisonner entre les plats.
Cette pauvre Mouche m'a annoncé une désastreuse nouvelle dont elle m'a
chargé en même temps de vous faire part.
Elle est enceinte.
Je n'ajoute que deux mots:
Ce n'est pas le moment de l'abandonner et la recherche de la paternité
est interdite.
Il y eut d'abord de la stupeur, la sensation d'un désastre, et nous
nous regardions les uns les autres avec l'envie d'accuser quelqu'un.
Mais lequel? Ah! lequel? Jamais je n'avais senti comme en ce moment la
perfidie de cette cruelle farce de la nature qui ne permet jamais à un
homme de savoir d'une façon certaine s'il est le père de son enfant.
Puis peu à peu une espèce de consolation nous vint et nous réconforta,
née au contraire d'un sentiment confus de solidarité.
Tomahawk, qui ne parlait guère, formula ce début de rassérénement par
ces mots:
--Ma foi, tant pis, l'union fait la force.
Les goujons entraient apportés par un marmiton. On ne se jetait pas
dessus, comme toujours, car on avait tout de même l'esprit troublé.
N'a-qu'un-Œil reprit:
--Elle a eu, en cette circonstance, la délicatesse de me faire des
aveux complets. Mes amis, nous sommes tous également coupables.
Donnons-nous la main et adoptons l'enfant.
La décision fut prise à l'unanimité. On leva les bras vers le plat de
poissons frits et on jura.
--Nous l'adoptons.
Alors, sauvée tout d'un coup, délivrée du poids horrible d'inquiétude
qui torturait depuis un mois cette gentille et détraquée pauvresse de
l'amour, Mouche s'écria:
--Oh! mes amis! mes amis! Vous êtes de braves cœurs... de braves
cœurs... de braves cœurs... Merci tous! Et elle pleura, pour la
première fois, devant nous.
Désormais on parla de l'enfant dans le bateau comme s'il était né déjà,
et chacun de nous s'intéressait, avec une sollicitude de participation
exagérée, au développement lent et régulier de la taille de notre
barreuse.
On cessait de ramer pour demander:
--Mouche?
Elle répondait:
--Présente.
--Garçon ou fille?
--Garçon.
--Que deviendra-t-il?
Alors elle donnait essor à son imagination de la façon la plus
fantastique. C'étaient des récits interminables, des inventions
stupéfiantes, depuis le jour de la naissance jusqu'au triomphe
définitif. Il fut tout, cet enfant, dans le rêve naïf, passionné et
attendrissant de cette extraordinaire petite créature, qui vivait
maintenant, chaste entre nous cinq, qu'elle appelait ses «cinq papas».
Elle le vit et le raconta marin, découvrant un nouveau monde plus grand
que l'Amérique, général rendant à la France l'Alsace et la Lorraine,
puis empereur et fondant une dynastie de souverains généreux et
sages qui donnaient à notre patrie le bonheur définitif, puis savant
dévoilant d'abord le secret de la fabrication de l'or, ensuite celui
de la vie éternelle, puis aéronaute inventant le moyen d'aller visiter
les astres et faisant du ciel infini une immense promenade pour les
hommes, réalisation de tous les songes les plus imprévus, et les plus
magnifiques.
Dieu, fut-elle gentille et amusante, la pauvre petite, jusqu'à la fin
de l'été!
Ce fut le vingt septembre que creva son rêve. Nous revenions de
déjeuner à Maisons-Laffitte et nous passions devant Saint-Germain,
quand elle eut soif et nous demanda de nous arrêter au Pecq.
Depuis quelque temps elle devenait lourde, et cela l'ennuyait beaucoup.
Elle ne pouvait plus gambader comme autrefois, ni bondir du bateau
sur la berge, ainsi qu'elle avait coutume de le faire. Elle essayait
encore, malgré nos cris et nos efforts, et vingt fois, sans nos bras
tendus pour la saisir, elle serait tombée.
Ce jour-là, elle eut l'imprudence de vouloir débarquer avant que le
bateau fût arrêté, par une de ces bravades où se tuent parfois les
athlètes malades ou fatigués.
Juste au moment où nous allions accoster, sans qu'on pût prévoir ou
prévenir son mouvement, elle se dressa, prit son élan et essaya de
sauter sur le quai.
Trop faible, elle ne toucha que du bout du pied le bord de la pierre,
glissa, heurta de tout son ventre l'angle aigu, poussa un grand cri et
disparut dans l'eau.
Nous plongeâmes tous les cinq en même temps pour ramener un pauvre
être défaillant, pâle comme une morte et qui souffrait déjà d'atroces
douleurs.
Il fallut la porter bien vite dans l'auberge la plus voisine, où un
médecin fut appelé.
Pendant dix heures que dura la fausse couche elle supporta avec un
courage d'héroïne d'abominables tortures. Nous nous désolions autour
d'elle, enfiévrés d'angoisse et de peur.
Puis on la délivra d'un enfant mort, et pendant quelques jours encore
nous eûmes pour sa vie les plus grandes craintes.
Le docteur, enfin, nous dit un matin: «Je crois qu'elle est sauvée.
Elle est en acier, cette fille.» Et nous entrâmes ensemble dans sa
chambre, le cœur radieux.
N'a-qu'un-Œil, parlant pour tous, lui dit:
--Plus de danger, petite Mouche, nous sommes bien contents.
Alors, pour la seconde fois, elle pleura devant nous, et, les yeux sous
une glace de larmes, elle balbutia:
--Oh! si vous saviez, si vous saviez... quel chagrin... quel chagrin...
je ne me consolerai jamais.
--De quoi donc, petite Mouche?
--De l'avoir tué, car je l'ai tué! oh! sans le vouloir! quel chagrin!...
Elle sanglotait. Nous l'entourions, émus, ne sachant quoi lui dire.
Elle reprit:
--Vous l'avez vu, vous?
Nous répondîmes, d'une seule voix:
--Oui.
--C'était un garçon, n'est-ce pas?
--Oui.
--Beau, n'est-ce pas?
On hésita beaucoup. Petit-Bleu, le moins scrupuleux, se décida à
affirmer:
--Très beau.
Il eut tort, car elle se mit à gémir, presque à hurler de désespoir.
Alors, N'a-qu'un-Œil, qui l'aimait peut-être le plus, eut pour la
calmer une invention géniale, et baisant ses yeux ternis par les pleurs.
--Console-toi, petite Mouche, console-toi, nous t'en ferons un autre.
Le sens comique qu'elle avait dans les moelles se réveilla tout à coup,
et à moitié convaincue, à moitié gouailleuse, toute larmoyante encore
et le cœur crispé de peine, elle demanda, en nous regardant tous:
--Bien vrai?
Et nous répondîmes ensemble:
--Bien vrai.
_Mouche_ a paru dans l'_Écho de Paris_ du vendredi 7 février 1890.
_Mouche_ est une histoire vécue. Les personnages en sont connus.
Quelques-uns remplissent encore des fonctions administratives. Joseph
Prunier n'est autre que Guy de Maupassant alors qu'il était employé
au Ministère de la marine.
LE NOYÉ.
I
Tout le monde, dans Fécamp, connaissait l'histoire de la mère Patin.
Certes, elle n'avait pas été heureuse avec son homme, la mère Patin;
car son homme la battait de son vivant, comme on bat le blé dans les
granges.
Il était patron d'une barque de pêche, et l'avait épousée, jadis, parce
qu'elle était gentille, quoiqu'elle fût pauvre.
Patin, bon matelot, mais brutal, fréquentait le cabaret du père Auban,
où il buvait, aux jours ordinaires, quatre ou cinq petits verres de fil
et, aux jours de chance à la mer, huit ou dix, et même plus, suivant
sa gaieté de cœur, disait-il.
Le fil était servi aux clients par la fille au père Auban, une brune
plaisante à voir et qui attirait le monde à la maison par sa bonne mine
seulement, car on n'avait jamais jasé sur elle.
Patin, quand il entrait au cabaret, était content de la regarder et
lui tenait des propos de politesse, des propos tranquilles d'honnête
garçon. Quand il avait bu le premier verre de fil, il la trouvait
déjà plus gentille; au second, il clignait de l'œil; au troisième,
il disait: «Si vous vouliez, mam'zelle Désirée...» sans jamais finir
sa phrase; au quatrième, il essayait de la retenir par sa jupe pour
l'embrasser; et, quand il allait jusqu'à dix, c'était le père Auban qui
servait les autres.
Le vieux chand de vin, qui connaissait tous les trucs, faisait circuler
Désirée entre les tables, pour activer la consommation; et Désirée, qui
n'était pas pour rien la fille au père Auban, promenait sa jupe autour
des buveurs, et plaisantait avec eux, la bouche rieuse et l'œil malin.
A force de boire des verres de fil, Patin s'habitua si bien à la
figure de Désirée qu'il y pensait même à la mer, quand il jetait ses
filets à l'eau, au grand large, par les nuits de vent ou les nuits de
calme, par les nuits de lune ou les nuits de ténèbres. Il y pensait
en tenant sa barre, à l'arrière de son bateau, tandis que ses quatre
compagnons sommeillaient, la tête sur leur bras. Il la voyait toujours
lui sourire, verser l'eau-de-vie jaune avec un mouvement de l'épaule,
et puis s'en aller en disant:
--Voilà! Êtes-vous satisfait?
Et, à force de la garder ainsi dans son œil et dans son esprit, il fut
pris d'une telle envie de l'épouser, que, n'y pouvant plus tenir, il la
demanda en mariage.
Il était riche, propriétaire de son embarcation, de ses filets et d'une
maison au pied de la côte sur la Retenue; tandis que le père Auban
n'avait rien. Il fut donc agréé avec empressement, et la noce eut lieu
le plus vite possible, les deux parties ayant hâte que la chose fût
faite, pour des raisons différentes.
Mais, trois jours après le mariage conclu, Patin ne comprenait plus
du tout comment il avait pu croire Désirée différente des autres
femmes. Vrai, fallait-il qu'il eût été bête pour s'embarrasser d'une
sans-le-sou qui l'avait enjôlé avec sa fine, pour sûr, de la fine où
elle avait mis, pour lui, quelque sale drogue.
Et il jurait tout le long des marées, cassait sa pipe entre ses dents,
bourrait son équipage; et, ayant sacré à pleine bouche avec tous les
termes usités et contre tout ce qu'il connaissait, il expectorait ce
qui lui restait de colère au ventre sur les poissons et les homards
tirés un à un des filets, et ne les jetait plus dans les mannes qu'en
les accompagnant d'injures et de termes malpropres.
Puis, rentré chez lui, ayant à portée de la bouche et de la main sa
femme, la fille au père Auban, il ne tarda guère à la traiter comme
la dernière des dernières. Puis, comme elle l'écoutait résignée,
accoutumée aux violences paternelles, il s'exaspéra de son calme, et,
un soir, il cogna. Ce fut alors, chez lui, une vie terrible.
Pendant dix ans on ne parla sur la Retenue que des tripotées que Patin
flanquait à sa femme et que de sa manière de jurer, à tout propos, en
lui parlant. Il jurait, en effet, d'une façon particulière, avec une
richesse de vocabulaire et une sonorité d'organe qu'aucun autre homme,
dans Fécamp, ne possédait. Dès que son bateau se présentait à l'entrée
du port, en revenant de la pêche, on attendait la première bordée qu'il
allait lancer, de son pont sur la jetée, dès qu'il aurait aperçu le
bonnet blanc de sa compagne.
Debout, à l'arrière, il manœuvrait, l'œil sur l'avant et sur la voile,
aux jours de grosse mer, et malgré la préoccupation du passage étroit
et difficile, malgré les vagues de fond qui entraient comme des
montagnes dans l'étroit couloir, il cherchait, au milieu des femmes
attendant les marins, sous l'écume des lames, à reconnaître la sienne,
la fille au père Auban, la gueuse!
Alors, dès qu'il l'avait vue, malgré le bruit des flots et du vent,
il lui jetait une engueulade avec une telle force de gosier, que
tout le monde en riait, bien qu'on la plaignît fort. Puis, quand le
bateau arrivait à quai, il avait une manière de décharger son lest
de politesse, comme il disait, tout en débarquant son poisson, qui
attirait autour de ses amarres tous les polissons et tous les désœuvrés
du port.
Cela lui sortait de la bouche, tantôt comme des coups de canon,
terribles et courts, tantôt comme des coups de tonnerre qui roulaient
durant cinq minutes un tel ouragan de gros mots, qu'il semblait avoir
dans les poumons tous les orages du Père Éternel.
Puis, quand il avait quitté son bord et qu'il se trouvait face à face
avec elle au milieu des curieux et des harengères, il repêchait à fond
de cale toute une cargaison nouvelle d'injures et de duretés, et il la
reconduisait ainsi jusqu'à leur logis, elle devant, lui derrière, elle
pleurant, lui criant.
Alors, seul avec elle, les portes fermées, il tapait sous le moindre
prétexte. Tout lui suffisait pour lever la main et, dès qu'il avait
commencé, il ne s'arrêtait plus, en lui crachant alors au visage
les vrais motifs de sa haine. A chaque gifle, à chaque horion il
vociférait: «Ah! sans-le-sou, ah! va-nu-pieds, ah! crève-la-faim, j'en
ai fait un joli coup le jour où je me suis rincé la bouche avec le
tord-boyaux de ton filou de père!»
Elle vivait, maintenant, la pauvre femme, dans une épouvante
incessante, dans un tremblement continu de l'âme et du corps, dans une
attente éperdue des outrages et des rossées.
Et cela dura dix ans. Elle était si craintive qu'elle pâlissait en
parlant à n'importe qui, et qu'elle ne pensait plus à rien qu'aux coups
dont elle était menacée, et qu'elle était devenue plus maigre, jaune et
sèche qu'un poisson fumé.
II