été. Ça se devine tout de suite ces choses-là, dès qu'on commence à
connaître le monde.
Philippe-Auguste se versait à boire coup sur coup. Ses yeux
s'allumaient, son long jeûne lui donnant une griserie rapide.
Le prêtre s'en aperçut; il faillit l'arrêter, puis la pensée l'effleura
que l'ivresse rendait imprudent et bavard, et, prenant la bouteille,
il emplit de nouveau le verre du jeune homme.
Marguerite apportait la poule au riz. L'ayant posée sur la table, elle
fixa de nouveau ses yeux sur le rôdeur, puis elle dit à son maître avec
un air indigné:
--Mais regardez qu'il est saoul, monsieur le curé.
--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le prêtre, et va-t-en.
Elle sortit en tapant la porte.
Il demanda:
--Qu'est-ce qu'elle disait de moi, votre mère?
--Mais ce qu'on dit d'ordinaire d'un homme qu'on a lâché; que vous
n'étiez pas commode, embêtant pour une femme, et qui lui auriez rendu
la vie très difficile avec vos idées.
--Souvent elle a dit cela?
--Oui, quelquefois avec des subterfuges, pour que je ne comprenne
point, mais je devinais tout.
--Et vous, comment vous traitait-on dans cette maison?
--Moi? très bien d'abord, et puis très mal ensuite. Quand maman a vu
que je gâtais son affaire, elle m'a flanqué à l'eau.
--Comment ça?
--Comment ça! c'est bien simple. J'ai fait quelques fredaines
vers seize ans; alors ces gouapes-là m'ont mis dans une maison de
correction, pour se débarrasser de moi.
Il posa ses coudes sur la table, appuya ses deux joues sur ses deux
mains et, tout à fait ivre, l'esprit chaviré dans le vin, il fut saisi
tout à coup par une de ces irrésistibles envies de parler de soi qui
font divaguer les pochards en de fantastiques vantardises.
Et il souriait gentiment, avec une grâce féminine sur les lèvres, une
grâce perverse que le prêtre reconnut. Non seulement il la reconnut,
mais il la sentit, haïe et caressante, cette grâce qui l'avait conquis
et perdu jadis. C'était à sa mère que l'enfant, à présent, ressemblait
le plus, non par les traits du visage, mais par le regard captivant et
faux et surtout par la séduction du sourire menteur qui semblait ouvrir
la porte de la bouche à toutes les infamies du dedans.
Philippe-Auguste raconta:
--Ah! ah! ah! J'en ai eu une vie, moi, depuis la maison de correction,
une drôle de vie qu'un grand romancier payerait cher. Vrai, le père
Dumas, avec son _Monte-Christo_, n'en a pas trouvé de plus cocasses que
celles qui me sont arrivées.
Il se tut, avec une gravité philosophique d'homme gris qui réfléchit,
puis, lentement:
--Quand on veut qu'un garçon tourne bien, on ne devrait jamais
l'envoyer dans une maison de correction, à cause des connaissances de
là dedans, quoi qu'il ait fait. J'en avais fait une bonne, moi, mais
elle a mal tourné. Comme je me baladais avec trois camarades, un peu
éméchés tous les quatre, un soir, vers neuf heures, sur la grand'route,
auprès du gué de Folac, voilà que je rencontre une voiture où tout
le monde dormait, le conducteur et sa famille; c'étaient des gens de
Martinon qui revenaient de dîner à la ville. Je prends le cheval par
la bride, je le fais monter dans le bac du passeur et je pousse le bac
au milieu de la rivière. Ça fait du bruit, le bourgeois qui conduisait
se réveille, il ne voit rien, il fouette. Le cheval part et saute dans
le bouillon avec la voiture. Tous noyés! Les camarades m'ont dénoncé.
Ils avaient bien ri d'abord en me voyant faire ma farce. Vrai, nous
n'avions pas pensé que ça tournerait si mal. Nous espérions seulement
un bain, histoire de rire.
Depuis ça, j'en ai fait de plus raides pour me venger de la première,
qui ne méritait pas la correction, sur ma parole. Mais ce n'est pas la
peine de les raconter. Je vais vous dire seulement la dernière, parce
que celle-là elle vous plaira, j'en suis sûr. Je vous ai vengé, papa.
L'abbé regardait son fils avec des yeux terrifiés, et il ne mangeait
plus rien.
Philippe-Auguste allait se remettre à parler.
--Non, dit le prêtre, pas à présent, tout à l'heure.
Se retournant, il battit et fit crier la stridente cymbale chinoise.
Marguerite entra aussitôt.
Et son maître commanda, avec une voix si rude qu'elle baissa la tête,
effrayée et docile:
--Apporte-nous la lampe et tout ce que tu as encore à mettre sur la
table, puis tu ne paraîtras plus tant que je n'aurai pas frappé le gong.
Elle sortit, revint et posa sur la nappe une lampe de porcelaine
blanche, coiffée d'un abat-jour vert, un gros morceau de fromage, des
fruits, puis s'en alla.
Et l'abbé dit résolument.
--Maintenant, je vous écoute.
Philippe-Auguste emplit avec tranquillité son assiette de dessert et
son verre de vin. La seconde bouteille était presque vide, bien que le
curé n'y eût point touché.
Le jeune homme reprit, bégayant, la bouche empâtée de nourriture et de
saoulerie.
--La dernière, la voilà. C'en est une rude: J'étais revenu à la
maison... et j'y restais malgré eux parce qu'ils avaient peur de moi...
peur de moi... Ah! faut pas qu'on m'embête, moi... je suis capable de
tout quand on m'embête... Vous savez... ils vivaient ensemble et pas
ensemble. Il avait deux domiciles, lui, un domicile de sénateur et un
domicile d'amant. Mais il vivait chez maman plus souvent que chez lui,
car il ne pouvait plus se passer d'elle. Ah!... en voilà une fine, et
une forte... maman... elle savait vous tenir un homme, celle-là! Elle
l'avait pris corps et âme, et elle l'a gardé jusqu'à la fin. C'est-il
bête, les hommes! Donc, j'étais revenu et je les maîtrisais par la
peur. Je suis débrouillard, moi, quand il faut, et pour la malice,
pour la ficelle, pour la poigne aussi, je ne crains personne. Voilà
que maman tombe malade et il l'installe dans une belle propriété près
de Meulan, au milieu d'un parc grand comme une forêt. Ça dure dix-huit
mois environ... comme je vous ai dit. Puis nous sentons approcher la
fin. Il venait tous les jours de Paris, et il avait du chagrin, mais
là, du vrai.
Donc, un matin, ils avaient jacassé ensemble près d'une heure, et
je me demandais de quoi ils pouvaient jaboter si longtemps quand on
m'appelle. Et maman me dit:
--Je suis près de mourir et il y a quelque chose que je veux te
révéler, malgré l'avis du comte.--Elle l'appelait toujours «le comte»
en parlant de lui.--C'est le nom de ton père, qui vit encore.
Je le lui avais demandé plus de cent fois... plus de cent fois... le
nom de mon père... plus de cent fois... et elle avait toujours refusé
de le dire... Je crois même qu'un jour j'y ai flanqué des gifles pour
la faire jaser, mais ça n'a servi de rien. Et puis, pour se débarrasser
de moi, elle m'a annoncé que vous étiez mort sans le sou, que vous
étiez un pas grand'chose, une erreur de sa jeunesse, une gaffe de
vierge, quoi. Elle me l'a si bien raconté que j'y ai coupé, mais en
plein, dans votre mort.
Donc elle me dit:
--C'est le nom de ton père.
L'autre, qui était assis dans un fauteuil, réplique comme ça, trois
fois:
--Vous avez tort, vous avez tort, vous avez tort, Rosette.
Maman s'assied dans son lit. Je la vois encore avec ses pommettes
rouges et ses yeux brillants, car elle m'aimait bien tout de même; et
elle lui dit:
--Alors faites quelque chose pour lui, Philippe!
En lui parlant, elle le nommait «Philippe» et moi «Auguste».
Il se mit à crier comme un forcené:
--Pour cette crapule-là, jamais, pour ce vaurien, ce repris de justice,
ce... ce... ce...
Et il en trouva des noms pour moi, comme s'il n'avait cherché que ça
toute sa vie.
J'allais me fâcher, maman me fait taire, et elle lui dit:
--Vous voulez donc qu'il meure de faim, puisque je n'ai rien, moi.
Il répliqua, sans se troubler:
--Rosette, je vous ai donné trente-cinq mille francs par an, depuis
trente ans, cela fait plus d'un million. Vous avez vécu par moi en
femme riche, en femme aimée, j'ose dire, en femme heureuse. Je ne dois
rien à ce gueux qui a gâté nos dernières années et il n'aura rien de
moi. Il est inutile d'insister. Nommez-lui l'autre si vous voulez. Je
le regrette, mais je m'en lave les mains.
Alors, maman se tourne vers moi. Je me disais: «Bon... v'la que je
retrouve mon vrai père...; s'il a de la galette, je suis un homme
sauvé...»
Elle continua:
--Ton père, le baron de Vilbois, s'appelle aujourd'hui l'abbé Vilbois,
curé de Garandou, près de Toulon. Il était mon amant quand je l'ai
quitté pour celui-ci.
Et voilà qu'elle me conte tout, sauf qu'elle vous a mis dedans aussi au
sujet de sa grossesse. Mais les femmes, voyez-vous, ça ne dit jamais la
vérité.
Il ricanait, inconscient, laissant sortir librement toute sa fange. Il
but encore, et la face toujours hilare, continua:
--Maman mourut deux jours... deux jours plus tard. Nous avons suivi
son cercueil au cimetière, lui et moi... est-ce drôle,... dites... lui
et moi... et trois domestiques... c'est tout. Il pleurait comme une
vache... nous étions côte à côte... on eût dit papa et le fils à papa.
Puis nous voilà revenus à la maison. Rien que nous deux. Moi je me
disais: «Faut filer, sans un sou». J'avais juste cinquante francs.
Qu'est-ce que je pourrais bien trouver pour me venger.
Il me touche le bras, et me dit:
--J'ai à vous parler.
Je le suivis dans son cabinet. Il s'assit devant sa table, puis, en
barbotant dans ses larmes, il me raconte qu'il ne veut pas être pour
moi aussi méchant qu'il le disait à maman; il me prie de ne pas vous
embêter...--Ça... ça nous regarde, vous et moi...--Il m'offre un billet
de mille... mille... mille... qu'est-ce que je pouvais faire avec
mille francs... moi... un homme comme moi. Je vis qu'il y en avait
d'autres dans le tiroir, un vrai tas. La vue de c' papier-là, ça me
donne une envie de chouriner. Je tends la main pour prendre celui qu'il
m'offrait, mais au lieu de recevoir son aumône, je saute dessus, je le
jette par terre, et je lui serre la gorge jusqu'à lui faire tourner de
l'œil; puis, quand je vis qu'il allait passer, je le bâillonne, je le
ligote, je le déshabille, je le retourne et puis... ah! ah! ah!... je
vous ai drôlement vengé!...
Philippe-Auguste toussait, étranglé de joie, et toujours sur sa lèvre
relevée d'un pli féroce et gai, l'abbé Vilbois retrouvait l'ancien
sourire de la femme qui lui avait fait perdre la tête.
--Après? dit-il.
--Après... Ah! ah! ah!... Il y avait grand feu dans la cheminée...
c'était en décembre... par le froid... qu'elle est morte... maman...
grand feu de charbon... Je prends le tisonnier... je le fais rougir...
et voilà... que je lui fais des croix dans le dos, huit, dix, je
ne sais pas combien, puis je le retourne et je lui en fais autant
sur le ventre. Est-ce drôle, hein! papa. C'est ainsi qu'on marquait
les forçats autrefois. Il se tortillait comme une anguille... mais
je l'avais bien bâillonné, il ne pouvait pas crier. Puis, je pris
les billets--douze--avec le mien ça faisait treize... ça ne m'a pas
porté chance. Et je me suis sauvé en disant aux domestiques de ne pas
déranger M. le comte jusqu'à l'heure du dîner parce qu'il dormait.
Je pensais bien qu'il ne dirait rien, par peur du scandale, vu qu'il
est sénateur. Je me suis trompé. Quatre jours après j'étais pincé dans
un restaurant de Paris. J'ai eu trois ans de prison. C'est pour ça que
je n'ai pas pu venir vous trouver plus tôt.
Il but encore, et bredouillant de façon à prononcer à peine les mots.
--Maintenant... papa... papa curé!... Est-ce drôle d'avoir un curé pour
papa!... Ah! ah! faut être gentil, bien gentil avec bibi, parce que
bibi n'est pas ordinaire... et qu'il en a fait une bonne... pas vrai...
une bonne... au vieux...
La même colère qui avait affolé jadis l'abbé Vilbois, devant la
maîtresse trahissante, le soulevait à présent devant cet abominable
homme.
Lui qui avait tant pardonné, au nom de Dieu, les secrets infâmes
chuchotés dans le mystère des confessionnaux, il se sentait sans pitié,
sans clémence en son propre nom, et il n'appelait plus maintenant à son
aide ce Dieu secourable et miséricordieux, car il comprenait qu'aucune
protection céleste ou terrestre ne peut sauver ici-bas ceux sur qui
tombent de tels malheurs.
Toute l'ardeur de son cœur passionné et de son sang violent, éteinte
par l'épiscopat, se réveillait dans une révolte irrésistible contre ce
misérable qui était son fils, contre cette ressemblance avec lui, et
aussi avec la mère, la mère indigne qui l'avait conçu pareil à elle, et
contre la fatalité qui rivait ce gueux à son pied paternel ainsi qu'un
boulet de galérien.
Il voyait, il prévoyait tout avec une lucidité subite, réveillé par ce
choc de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil et de tranquillité.
Convaincu soudain qu'il fallait parler fort pour être craint de ce
malfaiteur et le terrifier du premier coup, il lui dit, les dents
serrées par la fureur, et ne songeant plus à son ivresse:
--Maintenant que vous m'avez tout raconté, écoutez-moi. Vous partirez
demain matin. Vous habiterez un pays que je vous indiquerai et que vous
ne quitterez jamais sans mon ordre. Je vous y payerai une pension qui
vous suffira pour vivre, mais petite, car je n'ai pas d'argent. Si vous
désobéissez une seule fois, ce sera fini et vous aurez affaire à moi...
Bien qu'abruti par le vin, Philippe-Auguste comprit la menace, et le
criminel qui était en lui surgit tout à coup. Il cracha ces mots, avec
des hoquets:
--Ah! papa, faut pas me la faire... T'es curé... je te tiens... et tu
fileras doux, comme les autres!
L'abbé sursauta; et ce fut, dans ses muscles de vieil hercule, un
invincible besoin de saisir ce monstre, de le plier comme une baguette
et de lui montrer qu'il faudrait céder.
Il lui cria, en secouant la table et en la lui jetant dans la poitrine.
--Ah! prenez garde, prenez garde,... je n'ai peur de personne, moi...
L'ivrogne, perdant l'équilibre, oscillait sur sa chaise. Sentant qu'il
allait tomber et qu'il était au pouvoir du prêtre, il allongea sa main,
avec un regard d'assassin, vers un des couteaux qui traînaient sur la
nappe. L'abbé Vilbois vit le geste, et il donna à la table une telle
poussée que son fils culbuta sur le dos et s'étendit par terre. La
lampe roula et s'éteignit.
Pendant quelques secondes une fine sonnerie de verres heurtés chanta
dans l'ombre; puis ce fut une sorte de rampement de corps mou sur le
pavé, puis plus rien.
Avec la lampe brisée la nuit subite s'était répandue sur eux si
prompte, inattendue et profonde, qu'ils en furent stupéfaits comme
d'un événement effrayant. L'ivrogne, blotti contre le mur, ne remuait
plus; et le prêtre restait sur sa chaise, plongé dans ces ténèbres,
qui noyaient sa colère. Ce voile sombre jeté sur lui arrêtant son
emportement, immobilisa aussi l'élan furieux de son âme; et d'autres
idées lui vinrent, noires et tristes comme l'obscurité.
Le silence se fit, un silence épais de tombe fermée, où rien ne
semblait plus vivre et respirer. Rien non plus ne venait du dehors, pas
un roulement de voiture au loin, pas un aboiement de chien, pas même
un glissement dans les branches ou sur les murs, d'un léger souffle de
vent.
Cela dura longtemps, très longtemps, peut-être une heure. Puis,
soudain, le gong tinta! Il tinta frappé d'un seul coup dur, sec et
fort, que suivit un grand bruit bizarre de chute et de chaise renversée.
Marguerite, aux aguets, accourut; mais dès qu'elle eut ouvert la porte,
elle recula épouvantée devant l'ombre impénétrable. Puis tremblante, le
cœur précipité, la voix haletante et basse, elle appela:
--M'sieu l' curé, m'sieu l' curé.
Personne ne répondit, rien ne bougea.
«Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle, qu'est-ce qu'ils ont fait, qu'est-ce
qu'est arrivé.»
Elle n'osait pas avancer, elle n'osait pas retourner prendre une
lumière; et une envie folle de se sauver, de fuir et de hurler la
saisit, bien qu'elle se sentît les jambes brisées à tomber sur place.
Elle répétait:
--M'sieur le curé, m'sieur le curé, c'est moi, Marguerite.
Mais soudain, malgré sa peur, un désir instinctif de secourir son
maître, et une de ces bravoures de femmes qui les rendent par moments
héroïques emplirent son âme d'audace terrifiée, et, courant à sa
cuisine, elle rapporta son quinquet.
Sur la porte de la salle, elle s'arrêta. Elle vit d'abord le vagabond,
étendu contre le mur, et qui dormait ou semblait dormir, puis la lampe
cassée, puis, sous la table, les deux pieds noirs et les jambes aux bas
noirs de l'abbé Vilbois, qui avait dû s'abattre sur le dos en heurtant
le gong de sa tête.
Palpitante d'effroi, les mains tremblantes, elle répétait:
--Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce que c'est?
Et comme elle avançait à petits pas, avec lenteur, elle glissa dans
quelque chose de gras et faillit tomber.
Alors, s'étant penchée, elle s'aperçut que, sur le pavé rouge, un
liquide rouge aussi coulait, s'étendant autour de ses pieds et courant
vite vers la porte. Elle devina que c'était du sang.
Folle, elle s'enfuit, jetant sa lumière pour ne plus rien voir, et elle
se précipita dans la campagne, vers le village. Elle allait, heurtant
les arbres, les yeux fixés vers les feux lointains et hurlant.
Sa voix aiguë s'envolait par la nuit comme un sinistre cri de chouette
et clamait sans discontinuer: «Le maoufatan... le maoufatan... le
maoufatan...»
Lorsqu'elle atteignit les premières maisons, des hommes effarés
sortirent et l'entourèrent; mais elle se débattait sans répondre, car
elle avait perdu la tête.
On finit par comprendre qu'un malheur venait d'arriver dans la campagne
du curé, et une troupe s'arma pour courir à son aide.
Au milieu du champ d'oliviers la petite bastide peinte en rose était
devenue invisible et noire dans la nuit profonde et muette. Depuis que
la lueur unique de sa fenêtre éclairée s'était éteinte comme un œil
fermé, elle demeurait noyée dans l'ombre, perdue dans les ténèbres,
introuvable pour quiconque n'était pas enfant du pays.
Bientôt des feux coururent au ras de terre, à travers les arbres,
venant vers elle. Ils promenaient sur l'herbe brûlée de longues clartés
jaunes, et sous leurs éclats errants les troncs tourmentés des oliviers
ressemblaient parfois à des monstres, à des serpents d'enfer enlacés
et tordus. Les reflets projetés au loin firent soudain surgir dans
l'obscurité quelque chose de blanchâtre et de vague, puis, bientôt
le mur bas et carré de la petite demeure redevint rose devant les
lanternes. Quelques paysans les portaient, escortant deux gendarmes,
revolver au poing, le garde champêtre, le maire et Marguerite que des
hommes soutenaient, car elle défaillait.
Devant la porte demeurée ouverte, effrayante, il y eut un moment
d'hésitation. Mais le brigadier saisissant un falot, entra suivi par
les autres.
La servante n'avait pas menti. Le sang, figé maintenant, couvrait le
pavé comme un tapis. Il avait coulé jusqu'au vagabond, baignant une de
ses jambes et une de ses mains.
Le père et le fils dormaient, l'un, la gorge coupée, du sommeil
éternel, l'autre du sommeil des ivrognes. Les deux gendarmes se
jetèrent sur celui-ci, et avant qu'il fût réveillé il avait des
chaînes aux poignets. Il frotta ses yeux, stupéfait, abruti de vin; et
lorsqu'il vit le cadavre du prêtre, il eut l'air terrifié, et de ne
rien comprendre.
--Comment ne s'est-il pas sauvé, dit le maire?
--Il était trop saoul, répliqua le brigadier.
Et tout le monde fut de son avis, car l'idée ne serait venue à personne
que l'abbé Vilbois, peut-être, avait pu se donner la mort.
NOTE.
_Le Champ d'Oliviers_ a paru en feuilleton dans _le Figaro_ du
mercredi 14 au dimanche 23 février 1890. La fin en est un peu
différente: l'accusé est guillotiné.
_Le Champ d'Oliviers_ devait donner son titre au présent volume et en
être la première nouvelle. Le 18 janvier 1890, Maupassant écrit à son
éditeur, Victor
Havard: «Voici mon titre définitif pour ma nouvelle du _Figaro_ et
pour mon volume: _Le Champ d'Oliviers_. Vous pourrez donc l'annoncer
quand il vous plaira.»
Le 26 janvier: «Je vous adresse, par le même courrier, le manuscrit
de la première nouvelle de mon volume. Je vous prie de la faire
copier immédiatement et d'envoyer au _Figaro_, qui l'attend, le
manuscrit ci-joint.»
Du 23 février: «Je vous ai envoyé hier une nouvelle, _Lequel?_,
que je vous prie de faire composer. Changez le titre par celui-ci:
_L'Inutile Beauté_. Elle suivra _Le Champ d'Oliviers_ dans votre
volume; viendront ensuite _Mouche_, etc... Vous recevrez incessamment
_Le Champ d'Oliviers_. J'ai une petite modification à faire à la fin;
ce sera fait dans deux jours.»
PREMIÈRE VERSION
DE LA FIN DU _CHAMP D'OLIVIERS_.
... Marguerite alors, un peu rassurée par la présence des fusils et
des haches, raconta qu'un maoufatan venait d'assassiner son maître,
et avait failli la tuer elle-même, car elle était entrée juste au
moment du crime accompli.
On prit mille précautions en approchant de la maison qui fut cernée
et envahie comme un bastion enlevé d'assaut, et on découvrit en
effet, dans la salle à manger, l'abbé Vilbois, la gorge ouverte et
gisant sur le dos dans une mare de sang déjà coagulé.
A l'autre bout de l'appartement, un homme dormait, d'un sommeil
profond. L'Arlésienne criait: «Non, il ne dort pas... tuez-le...
voilà le couteau...»
Et elle montrait sur la nappe un couteau sanglant près d'une assiette
presque remplie aussi de sang qui avait dû jaillir de la blessure.
L'assassin semblait toujours dormir. On le souleva, on le secoua, on
le battit. Il ouvrit les yeux et parut ne rien comprendre, car il
avait l'air tout à fait ivre.
On lui montra le mort avec sa plaie horrible qui faisait un trou
rouge entre la poitrine et la tête. Il en eut grand'peur.
Le maire et les gendarmes arrivèrent et, après les constatations
d'usage sur la position du cadavre, celle du prétendu dormeur, sur la
place où l'instrument du crime avait été retrouvé, sur la chute de la
lampe qui laissait supposer une courte lutte, on reçut la première
déposition de la servante.
Elle raconta et affirma, sous la foi du serment, qu'elle était
entrée à l'instant où l'homme se tenait encore penché sur le prêtre;
et qu'il s'était aussitôt précipité sur elle le couteau levé. Elle
n'avait dû son salut qu'en lui jetant à la tête son luminaire et
en se sauvant à toutes jambes. On retrouva en effet le quinquet de
cuisine de la servante auprès de l'endroit où le vagabond dormait ou
feignait de dormir. La preuve semblait faite.
Mais on se perdit en conjectures sur la raison qui avait pu
déterminer le meurtrier à rester sur le lieu du crime au lieu de fuir.
Une voix dit:
--Il était trop saoul pour s'en aller.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Philippe-Auguste fut jugé à Aix, en Provence, et condamné à mort.
Jusqu'au dernier moment il protesta de son innocence avec une énergie
désespérée qui ébranla souvent la conviction de ses juges.
Mais les charges contre lui étaient accablantes, aggravées surtout
par la déposition de la bonne.
Pour se défendre, il racontait une histoire bizarre, d'où il serait
résulté que l'ecclésiastique était son père naturel. On ne le crut
pas; car l'idée ne vint jamais à personne que l'abbé Vilbois,
peut-être, avait pu se couper la gorge.
Le prévenu, à bout d'arguments, appela le témoignage d'un honorable
sénateur, M. le comte de Pravallon. Mais les renseignements fournis
par ce témoin sur les antécédents de l'accusé furent si déplorables
qu'ils déterminèrent sa condamnation.
Il fut guillotiné en place publique.
MOUCHE.
SOUVENIR D'UN CANOTIER.
Il nous dit:
En ai-je vu, de drôles de choses et de drôles de filles aux jours
passés où je canotais. Que de fois j'ai eu envie d'écrire un petit
livre, titré «Sur la Seine», pour raconter cette vie de force et
d'insouciance, de gaieté et de pauvreté, de fête robuste et tapageuse
que j'ai menée de vingt à trente ans.