Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant

qu'impudique, sûre de l'autre homme comme de celui-là, hardie

d'ailleurs comme ces filles du peuple qui montent aux barricades par

simple crânerie, le brava et l'insulta; et comme il levait la main,

elle lui montra son ventre.

Il s'arrêta, pâlissant, songea qu'un descendant de lui était là, dans

cette chair souillée, dans ce corps vil, dans cette créature immonde,

un enfant de lui! Alors il se rua sur elle pour les écraser tous les

deux, anéantir cette double honte. Elle eut peur, se sentant perdue,

et comme elle roulait sous son poing, comme elle voyait son pied prêt

à frapper par terre le flanc gonflé où vivait déjà un embryon d'homme,

elle lui cria, les mains tendues pour arrêter les coups:

--Ne me tue point. Ce n'est pas à toi, c'est à lui.

Il fit un bond en arrière, tellement stupéfait, tellement bouleversé

que sa fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia.

--Tu... tu dis?

Elle, folle de peur tout à coup devant la mort entrevue dans les yeux

et dans le geste terrifiants de cet homme, répéta:

--Ce n'est pas à toi, c'est à lui.

Il murmura, les dents serrées, anéanti:

--L'enfant?

--Oui.

--Tu mens.

Et, de nouveau, il commença le geste du pied qui va écraser quelqu'un,

tandis que sa maîtresse, redressée à genoux, essayant de reculer,

balbutiait toujours.

--Puisque je te dis que c'est à lui. S'il était à toi, est-ce que je ne

l'aurais pas eu depuis longtemps?

Cet argument le frappa comme la vérité même. Dans un de ces éclairs de

pensée où tous les raisonnements apparaissent en même temps avec une

illuminante clarté, précis, irréfutables, concluants, irrésistibles,

il fut convaincu, il fut sûr qu'il n'était point le père du misérable

enfant de gueuse qu'elle portait en elle; et, soulagé, délivré, presque

apaisé soudain, il renonça à détruire cette infâme créature.

Alors il lui dit d'une voix plus calme:

--Lève-toi, va-t-en, et que je ne te revoie jamais.

Elle obéit, vaincue, et s'en alla.

Il ne la revit jamais.

Il partit de son côté. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et

s'arrêta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la

Méditerranée. Une auberge lui plut qui regardait la mer; il y prit une

chambre et y resta. Il y demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans

le désespoir, dans un isolement complet. Il y vécut avec le souvenir

dévorant de la femme traîtresse, de son charme, de son enveloppement,

de son ensorcellement inavouable, et avec le regret de sa présence et

de ses caresses.

Il errait par les vallons provençaux, promenant au soleil tamisé par

les grisâtres feuillettes des oliviers, sa pauvre tête malade où vivait

une obsession.

Mais ses anciennes idées pieuses, l'ardeur un peu calmée de sa foi

première lui revinrent au cœur tout doucement dans cette solitude

douloureuse. La religion qui lui était apparue autrefois comme un

refuge contre la vie inconnue, lui apparaissait maintenant comme un

refuge contre la vie trompeuse et torturante. Il avait conservé des

habitudes de prière. Il s'y attacha dans son chagrin, et il allait

souvent, au crépuscule, s'agenouiller dans l'église assombrie où

brillait seul, au fond du chœur, le point de feu de la lampe, gardienne

sacrée du sanctuaire, symbole de la présence divine.

Il confia sa peine à ce Dieu, à son Dieu, et lui dit toute sa misère.

Il lui demandait conseil, pitié, secours, protection, consolation, et

dans son oraison répétée chaque jour plus fervente, il mettait chaque

fois une émotion plus forte.

Son cœur meurtri, rongé par l'amour d'une femme, restait ouvert et

palpitant, avide toujours de tendresse; et peu à peu, à force de

prier, de vivre en ermite avec des habitudes de piété grandissantes,

de s'abandonner à cette communication secrète des âmes dévotes avec le

Sauveur qui console et attire les misérables, l'amour mystique de Dieu

entra en lui et vainquit l'autre.

Alors il reprit ses premiers projets, et se décida à offrir à l'Église

une vie brisée qu'il avait failli lui donner vierge.

Il se fit donc prêtre. Par sa famille, par ses relations il obtint

d'être nommé desservant de ce village provençal où le hasard l'avait

jeté, et, ayant consacré à des œuvres bienfaisantes une grande partie

de sa fortune, n'ayant gardé que ce qui lui permettrait de demeurer

jusqu'à sa mort utile et secourable aux pauvres, il se réfugia dans une

existence calme de pratiques pieuses et de dévouement à ses semblables.

Il fut un prêtre à vues étroites, mais bon, une sorte de guide

religieux à tempérament de soldat, un guide de l'Église qui conduisait

par force dans le droit chemin l'humanité errante, aveugle, perdue en

cette forêt de la vie où tous nos instincts, nos goûts, nos désirs,

sont des sentiers qui égarent. Mais beaucoup de l'homme d'autrefois

restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas d'aimer les exercices

violents, les nobles sports, les armes, et il détestait les femmes,

toutes, avec une peur d'enfant devant un mystérieux danger.

II

Le matelot qui suivait le prêtre se sentait sur la langue une envie

toute méridionale de causer. Il n'osait pas, car l'abbé exerçait sur

ses ouailles un grand prestige. A la fin il s'y hasarda.

--Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur le

curé?

Cette bastide était une de ces maisons microscopiques où les provençaux

des villes et des villages vont se nicher, en été, pour prendre l'air.

L'abbé avait loué cette case dans un champ, à cinq minutes de son

presbytère, trop petit et emprisonné au centre de la paroisse, contre

l'église.

Il n'habitait pas régulièrement, même en été, cette campagne; il y

allait seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre

en pleine verdure et tirer au pistolet.

--Oui, mon ami, dit le prêtre, je m'y trouve très bien.

La demeure basse apparaissait bâtie au milieu des arbres, peinte en

rose, zébrée, hachée, coupée en petits morceaux par les branches et les

feuilles des oliviers dont était planté le champ sans clôture où elle

semblait poussée comme un champignon de Provence.

On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en

préparant une petite table à dîner où elle posait à chaque retour, avec

une lenteur méthodique, un seul couvert, une assiette, une serviette,

un morceau de pain, un verre à boire. Elle était coiffée du petit

bonnet des Arlésiennes, cône pointu de soie ou de velours noir sur qui

fleurit un champignon blanc.

Quand l'abbé fut à portée de la voix, il lui cria:

--Eh! Marguerite?

Elle s'arrêta pour regarder, et reconnaissant son maître:

--Tè c'est vous, monsieur le curé?

--Oui. Je vous apporte une belle pêche, vous allez tout de suite me

faire griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous

entendez?

La servante, venue au-devant des hommes, examinait d'un œil connaisseur

les poissons portés par le matelot.

--C'est que nous avons déjà une poule au riz, dit-elle.

--Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de

l'eau. Je vais faire une petite fête de gourmand, ça ne m'arrive pas

trop souvent; et puis, le péché n'est pas gros.

La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en l'emportant,

elle se retourna:

--Ah! il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le curé.

Il demanda avec indifférence.

--Un homme! Quel genre d'homme?

--Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-même.

--Quoi! un mendiant?

--Peut-être, oui, je ne dis pas. Je croirais plutôt un maoufatan.

L'abbé Vilbois se mit à rire de ce mot provençal qui signifie

malfaiteur, rôdeur de routes, car il connaissait l'âme timorée de

Marguerite qui ne pouvait séjourner à la bastide sans s'imaginer tout

le long des jours et surtout des nuits qu'ils allaient être assassinés.

Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait,

ayant conservé toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien

mondain:--«Je vas me passer un peu d'eau sur le nez et sur les

mains»,-- Marguerite lui cria de sa cuisine où elle grattait à rebours,

avec un couteau, le dos du loup dont les écailles un peu tachées de

sang se détachaient comme d'infimes piécettes d'argent.

--Tenez le voilà!

L'abbé vira vers la route et aperçut en effet un homme, qui lui parut,

de loin, fort mal vêtu, et qui s'en venait à petits pas vers la maison.

Il l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique, et

pensant: «Ma foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un

maoufatan».

L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le

prêtre, sans se hâter. Il était jeune, portait toute la barbe blonde

et frisée, et des mèches de cheveux se roulaient en boucles au sortir

d'un chapeau de feutre mou, tellement sale et défoncé que personne

n'en aurait pu deviner la couleur et la forme premières. Il avait un

long pardessus marron, une culotte dentelée autour des chevilles, et

il était chaussé d'espadrilles, ce qui lui donnait une démarche molle,

muette, inquiétante, un pas imperceptible de rôdeur.

Quand il fut à quelques enjambées de l'ecclésiastique, il ôta la

loque qui lui abritait le front, en se découvrant avec un air un peu

théâtral, et montrant une tête flétrie, crapuleuse et jolie, chauve sur

le sommet du crâne, marque de fatigue ou de débauche précoce, car cet

homme assurément n'avait pas plus de vingt-cinq ans.

Le prêtre, aussitôt, se découvrit aussi, devinant et sentant que ce

n'était pas là le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le

repris de justice errant entre deux prisons et qui ne sait plus guère

parler que le langage mystérieux des bagnes.

--Bonjour, monsieur le curé, dit l'homme. Le prêtre répondit

simplement: «Je vous salue», ne voulant pas appeler «Monsieur» ce

passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et l'abbé

Vilbois, devant le regard de ce rôdeur, se sentait troublé, ému comme

en face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquiétudes étranges

qui se glissent en frissons dans la chair et dans le sang.

A la fin, le vagabond reprit:

--Eh bien! me reconnaissez-vous?

Le prêtre, très étonné, répondit:

--Moi, pas du tout, je ne vous connais point.

--Ah! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage.

--J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu.

--Ça c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer

quelqu'un que vous connaissez mieux.

Il se recoiffa et déboutonna son pardessus. Sa poitrine était nue

dedans. Une ceinture rouge, roulée autour de son ventre maigre,

retenait sa culotte au-dessus de ses hanches.

Il prit dans sa poche une enveloppe, une de ces invraisemblables

enveloppes que toutes les taches possibles ont marbrées, une de ces

enveloppes qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les

papiers quelconques, vrais ou faux, volés ou légitimes, précieux

défenseurs de la liberté contre le gendarme rencontré. Il en tira

une photographie, une de ces cartes grandes comme une lettre, qu'on

faisait souvent autrefois, jaunie, fatiguée, traînée longtemps partout,

chauffée contre la chair de cet homme et ternie par sa chaleur.

Alors, l'élevant à côté de sa figure, il demanda:

--Et celui-là, le connaissez-vous?

L'abbé fit deux pas pour mieux voir et demeura pâlissant, bouleversé,

car c'était son propre portrait, fait pour Elle, à l'époque lointaine

de son amour.

Il ne répondait rien, ne comprenant pas.

Le vagabond répéta:

--Le reconnaissez-vous, celui-là?

Et le prêtre balbutia:

--Mais oui.

--Qui est-ce?

--C'est moi.

--C'est bien vous?

--Mais oui.

--Eh bien! regardez-nous tous les deux, maintenant, votre portrait et

moi?

Il avait vu déjà, le misérable homme, il avait vu que ces deux êtres,

celui de la carte et celui qui riait à côté, se ressemblaient comme

deux frères, mais il ne comprenait pas encore, et il bégaya:

--Que me voulez-vous, enfin?

Alors, le gueux, d'une voix méchante:

--Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord.

--Qui êtes-vous donc?

--Ce que je suis? Demandez-le à n'importe qui sur la route, demandez-le

à votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous voulez, en

lui montrant ça; et il rira bien, c'est moi qui vous le dis. Ah! vous

ne voulez pas reconnaître que je suis votre fils, papa curé?

Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et désespéré,

gémit:

--Ça n'est pas vrai.

Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face à face.

--Ah! ça n'est pas vrai. Ah! l'abbé, il faut cesser de mentir,

entendez-vous?

Il avait une figure menaçante et les poings fermés, et il parlait

avec une conviction si violente, que le prêtre, reculant toujours, se

demandait lequel des deux se trompait en ce moment.

Encore une fois, cependant, il affirma:

--Je n'ai jamais eu d'enfant.

L'autre ripostant:

--Et pas de maîtresse, peut-être?

Le vieillard prononça résolument un seul mot, un fier aveu:

--Si.

--Et cette maîtresse n'était pas grosse quand vous l'avez chassée?

Soudain, la colère ancienne, étouffée vingt-cinq ans plus tôt, non

pas étouffée, mais murée au fond du cœur de l'amant, brisa les voûtes

de foi, de dévotion résignée, de renoncement à tout, qu'il avait

construites sur elle, et, hors de lui, il cria:

--Je l'ai chassée parce qu'elle m'avait trompé et qu'elle portait en

elle l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tuée, monsieur, et

vous avec elle.

Le jeune homme hésita, surpris à son tour par l'emportement sincère du

curé, puis il répliqua plus doucement:

--Qui vous a dit ça que c'était l'enfant d'un autre?

--Mais elle, elle-même, en me bravant.

Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un

ton indifférent de voyou qui juge une cause:

--Eh ben! c'est maman qui s'est trompée en vous narguant, v'là tout.

Redevenant aussi plus maître de lui, après ce mouvement de fureur,

l'abbé, à son tour, interrogea:

--Et qui vous a dit, à vous, que vous étiez mon fils?

--Elle, en mourant, m'sieu l'curé... Et puis ça!

Et il tendait, sous les yeux du prêtre, la petite photographie.

Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le cœur soulevé

d'angoisse, il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et

il ne douta plus, c'était bien son fils.

Une détresse emporta son âme, une émotion inexprimable, affreusement

pénible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu,

il devinait le reste, il revoyait la scène brutale de la séparation.

C'était pour sauver sa vie, menacée par l'homme outragé, que la femme,

la trompeuse et perfide femelle lui avait jeté ce mensonge. Et le

mensonge avait réussi. Et un fils de lui était né, avait grandi, était

devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice comme un bouc

sent la bête.

Il murmura:

--Voulez-vous faire quelques pas avec moi, pour nous expliquer

davantage?

L'autre se mit à ricaner.

--Mais, parbleu! C'est bien pour cela que je suis venu.

Ils s'en allèrent ensemble, côte à côte, par le champ d'oliviers. Le

soleil avait disparu. La grande fraîcheur des crépuscules du Midi

étendait sur la campagne un invisible manteau froid. L'abbé frissonnait

et levant soudain les yeux, dans un mouvement habituel d'officiant,

il aperçut partout autour de lui, tremblotant sur le ciel, le petit

feuillage grisâtre de l'arbre sacré qui avait abrité sous son ombre

frêle la plus grande douleur, la seule défaillance du Christ.

Une prière jaillit de lui, courte et désespérée, faite avec cette

voix intérieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants

implorent le Sauveur: «Mon Dieu, secourez-moi.»

Puis se tournant vers son fils:

--Alors, votre mère est morte?

Un nouveau chagrin s'éveillait en lui, en prononçant ces paroles:

«Votre mère est morte» et crispait son cœur, une étrange misère de la

chair de l'homme qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel écho de

la torture qu'il avait subie, mais plus encore peut-être, puisqu'elle

était morte, un tressaillement de ce délirant et court bonheur de

jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que la plaie de son

souvenir.

Le jeune homme répondit:

--Oui, monsieur le curé, ma mère est morte.

--Y a-t-il longtemps?

--Oui, trois ans déjà.

Un doute nouveau envahit le prêtre.

--Et comment n'êtes-vous pas venu me trouver plus tôt?

L'autre hésita.

--Je n'ai pas pu. J'ai eu des empêchements... Mais, pardonnez-moi

d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi

détaillées qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mangé

depuis hier matin.

Une secousse de pitié ébranla tout le vieillard, et, tendant

brusquement les deux mains.

--Oh! mon pauvre enfant, dit-il.

Le jeune homme reçut ces grandes mains tendues, qui enveloppèrent ses

doigts, plus minces, tièdes et fiévreux.

Puis il répondit avec cet air de blague qui ne quittait guère ses

lèvres:

--Eh ben! vrai, je commence à croire que nous nous entendrons tout de

même.

Le curé se mit à marcher.

--Allons dîner, dit-il.

Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et

bizarre, au beau poisson pêché par lui, qui joint à la poule au riz,

ferait, ce jour-là, un bon repas pour ce misérable enfant.

L'Arlésienne, inquiète et déjà grondeuse, attendait devant la porte.

--Marguerite, cria l'abbé, enlevez la table et portez-la dans la salle,

bien vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite.

La bonne restait effarée, à la pensée que son maître allait dîner avec

ce malfaiteur.

Alors, l'abbé Vilbois, se mit lui-même à desservir et à transporter,

dans l'unique pièce du rez-de-chaussée, le couvert préparé pour lui.

Cinq minutes plus tard, il était assis, en face du vagabond, devant une

soupière pleine de soupe aux choux, qui faisait monter, entre leurs

visages, un petit nuage de vapeur bouillante.

III

Quand les assiettes furent pleines, le rôdeur se mit à avaler sa soupe

avidement par cuillerées rapides. L'abbé n'avait plus faim, et il

humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux, laissant

le pain au fond de son assiette.

Tout à coup il demanda:

--Comment vous appelez-vous?

L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim.

--Père inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma mère

que vous n'aurez probablement pas encore oublié. J'ai, par contre, deux

prénoms, qui ne me vont guère entre parenthèses, «Philippe-Auguste».

L'abbé pâlit et demanda, la gorge serrée:

--Pourquoi vous a-t-on donné ces prénoms?

Le vagabond haussa les épaules.

--Vous devez bien le deviner. Après vous avoir quitté, maman a voulu

faire croire à votre rival que j'étais à lui, et il l'a cru à peu près

jusqu'à mon âge de quinze ans. Mais, à ce moment-là, j'ai commencé à

vous ressembler trop. Et il m'a renié, la canaille. On m'avait donc

donné ses deux prénoms, Philippe-Auguste; et si j'avais eu la chance de

ne ressembler à personne ou d'être simplement le fils d'un troisième

larron qui ne se serait pas montré, je m'appellerais aujourd'hui le

vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils tardivement reconnu du

comte du même nom, sénateur. Moi, je me suis baptisé «Pas de veine».

--Comment savez-vous tout cela?

--Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes

explications, allez. Ah! c'est ça qui vous apprend la vie!

Quelque chose de plus pénible et de plus tenaillant que tout ce qu'il

avait ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le prêtre.

C'était en lui une sorte d'étouffement qui commençait, qui allait

grandir et finirait par le tuer, et cela lui venait, non pas tant des

choses qu'il entendait, que de la façon dont elles étaient dites et

de la figure de crapule du voyou qui les soulignait. Entre cet homme

et lui, entre son fils et lui, il commençait à sentir à présent ce

cloaque des saletés morales qui sont, pour certaines âmes, de mortels

poisons. C'était son fils cela? Il ne pouvait encore le croire. Il

voulait toutes les preuves, toutes; tout apprendre, tout entendre,

tout écouter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui

entouraient sa petite bastide, et il murmura pour la seconde fois: «Oh!

mon Dieu, secourez-moi.»

Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda:

--On ne mange donc plus, l'abbé?

Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un bâtiment

annexé, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son curé,

il la prévenait de ses besoins par quelques coups donnés sur un gong

chinois suspendu près du mur, derrière lui.

Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque

ronde de métal. Un son, faible d'abord, s'en échappa, puis grandit,

s'accentua, vibrant, aigu, suraigu, déchirant, horrible plainte du

cuivre frappé.

La bonne apparut. Elle avait une figure crispée et elle jetait des

regards furieux sur le «maoufatan» comme si elle eut pressenti, avec

son instinct de chien fidèle, le drame abattu sur son maître. En ses

mains elle tenait le loup grillé d'où s'envolait une savoureuse odeur

de beurre fondu. L'abbé, avec une cuiller, fendit le poisson d'un bout

à l'autre, et offrant le filet du dos à l'enfant de sa jeunesse:

--C'est moi qui l'ai pris tantôt, dit-il, avec un reste de fierté qui

surnageait dans sa détresse.

Marguerite ne s'en allait pas.

Le prêtre reprit:

--Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse.

Elle eut presque un geste de révolte, et il dut répéter, en prenant un

air sévère: «Allez, deux bouteilles». Car, lorsqu'il offrait du vin

à quelqu'un, plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille à

lui-même.

Philippe-Auguste, radieux, murmura:

--Chouette. Une bonne idée. Il y a longtemps que je n'ai mangé comme ça.

La servante revint au bout de deux minutes. L'abbé les jugea longues

comme deux éternités, car un besoin de savoir lui brûlait à présent le

sang, dévorant ainsi qu'un feu d'enfer.

Les bouteilles étaient débouchées, mais la bonne restait là, les yeux

fixés sur l'homme.

--Laissez-nous--dit le curé.

Elle fit semblant de ne pas entendre.

Il reprit presque durement:

--Je vous ai ordonné de nous laisser seuls.

Alors elle s'en alla.

Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une précipitation vorace;

et son père le regardait, de plus en plus surpris et désolé de tout

ce qu'il découvrait de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant.

Les petits morceaux que l'abbé Vilbois portait à ses lèvres, lui

demeuraient dans la bouche, sa gorge serrée refusant de les laisser

passer; et il les mâchait longtemps, cherchant, parmi toutes les

questions qui lui venaient à l'esprit, celle dont il désirait le plus

vite la réponse.

Il finit par murmurer:

--De quoi est-elle morte?

--De la poitrine.

--A-t-elle été longtemps malade?

--Dix-huit mois, à peu près.

--D'où cela lui était-il venu?

--On ne sait pas.

Ils se turent. L'abbé songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il

aurait voulu déjà connaître, car depuis le jour de la rupture, depuis

le jour où il avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes,

il n'avait pas non plus désiré savoir, car il l'avait jetée avec

résolution dans une fosse d'oubli, elle, et ses jours de bonheur; mais

voilà qu'il sentait naître en lui tout à coup, maintenant qu'elle était

morte, un ardent désir d'apprendre, un désir jaloux, presque un désir

d'amant.

Il reprit:

--Elle n'était pas seule, n'est-ce pas?

--Non, elle vivait toujours avec lui.

Le vieillard tressaillit.

--Avec lui! Avec Pravallon?

--Mais oui.

Et l'homme jadis trahi calcula que cette même femme qui l'avait trompé

était demeurée plus de trente ans avec son rival.

Ce fut presque malgré lui qu'il balbutia:

--Furent-ils heureux ensemble?

En ricanant, le jeune homme répondit:

--Mais oui, avec des hauts et des bas! Ça aurait été très bien sans

moi. J'ai toujours tout gâté, moi.

--Comment, et pourquoi? dit le prêtre.

--Je vous l'ai déjà raconté. Parce qu'il a cru que j'étais son fils

jusqu'à mon âge de quinze ans environ. Mais il n'était pas bête, le

vieux, il a bien découvert tout seul la ressemblance, et alors il y a

eu des scènes. Moi, j'écoutais aux portes. Il accusait maman de l'avoir

mis dedans. Maman ripostait: «Est-ce ma faute? Tu savais très bien,

quand tu m'as prise, que j'étais la maîtresse de l'autre.» L'autre

c'était vous.

--Ah! ils parlaient donc de moi quelquefois?

--Oui, mais ils ne vous ont jamais nommé devant moi, sauf à la fin,

tout à la fin, aux derniers jours, quand maman s'est sentie perdue. Ils

avaient tout de même de la méfiance.

--Et vous..... vous avez appris de bonne heure que votre mère était

dans une situation irrégulière?

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 26 · 第 2 / 10 段