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Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
originale.
La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
_Le texte de ce volume
est conforme à celui de l'édition originale:_ L'Inutile Beauté.
_Paris, Victor Havard, 1890,
avec addition de:_ Alexandre (_inédit_).
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
L'INUTILE BEAUTÉ
ALEXANDRE
[Illustration]
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
_Tous droits réservés._
À
HENRY CAZALIS
L'INUTILE BEAUTÉ.
I
La victoria fort élégante, attelée de deux superbes chevaux noirs,
attendait devant le perron de l'hôtel. C'était à la fin de juin, vers
cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour
d'honneur, le ciel apparaissait plein de clarté, de chaleur, de gaieté.
La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment où son
mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochère. Il s'arrêta quelques
secondes pour regarder sa femme, et il pâlit un peu. Elle était fort
belle, svelte, distinguée avec sa longue figure ovale, son teint
d'ivoire doré, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs; et elle monta
dans sa voiture sans le regarder, sans paraître même l'avoir aperçu,
avec une allure si particulièrement racée, que l'infâme jalousie dont
il était depuis si longtemps dévoré le mordit au cœur de nouveau. Il
s'approcha, et la saluant:
--Vous allez vous promener? dit-il.
Elle laissa passer quatre mots entre ses lèvres dédaigneuses.
--Vous le voyez bien!
--Au bois?
--C'est probable.
--Me serait-il permis de vous accompagner?
--La voiture est à vous.
Sans s'étonner du ton dont elle lui répondait, il monta et s'assit à
côté de sa femme, puis il ordonna:
--Au bois.
Le valet de pied sauta sur le siège auprès du cocher; et les chevaux,
selon leur habitude, piaffèrent en saluant de la tête jusqu'à ce qu'ils
eussent tourné dans la rue.
Les deux époux demeuraient côte à côte sans se parler. Il cherchait
comment entamer l'entretien, mais elle gardait un visage si
obstinément dur qu'il n'osait pas.
A la fin, il glissa sournoisement sa main vers la main gantée de la
comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste qu'elle fit
en retirant son bras fut si vif et si plein de dégoût qu'il demeura
anxieux, malgré ses habitudes d'autorité et de despotisme.
Alors il murmura:
--Gabrielle!
Elle demanda, sans tourner la tête:
--Que voulez-vous?
--Je vous trouve adorable.
Elle ne répondit rien, et demeurait étendue dans sa voiture avec un air
de reine irritée.
Ils montaient maintenant les Champs-Élysées, vers l'Arc de Triomphe de
l'Étoile. L'immense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait dans
un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre sur lui
en semant par l'horizon une poussière de feu.
Et le fleuve des voitures, éclaboussées de reflets sur les cuivres, sur
les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes, laissait
couler un double courant vers le bois et vers la ville.
Le comte de Mascaret reprit:
--Ma chère Gabrielle.
Alors, n'y tenant plus, elle répliqua d'une voix exaspérée:
--Oh! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je n'ai même plus la
liberté d'être seule dans ma voiture, à présent.
Il simula n'avoir point écouté et continua:
--Vous n'avez jamais été aussi jolie qu'aujourd'hui.
Elle était certainement à bout de patience et elle répliqua avec une
colère qui ne se contenait point:
--Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je ne
serai plus jamais à vous.
Certes, il fut stupéfait et bouleversé, et, ses habitudes de violence
reprenant le dessus, il jeta un--«Qu'est-ce à dire?» qui révélait plus
le maître brutal que l'homme amoureux.
Elle répéta, à voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien entendre
dans l'assourdissant ronflement des roues:
--Ah! qu'est-ce à dire? qu'est-ce à dire? Je vous retrouve donc! Vous
voulez que je vous le dise?
--Oui.
--Que je vous dise tout?
--Oui.
--Tout ce que j'ai sur le cœur depuis que je suis la victime de votre
féroce égoïsme.
Il était devenu rouge d'étonnement et d'irritation. Il grogna, les
dents serrées:
--Oui, dites!
C'était un homme de haute taille, à larges épaules, à grande barbe
rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait
pour un mari parfait et pour un père excellent.
Pour la première fois depuis leur sortie de l'hôtel elle se retourna
vers lui et le regarda bien en face:
--Ah! vous allez entendre des choses désagréables, mais sachez que je
suis prête à tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et vous
aujourd'hui moins que personne.
Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage déjà le secouait. Il
murmura:
--Vous êtes folle!
--Non, mais je ne veux plus être la victime de l'odieux supplice de
maternité que vous m'imposez depuis onze ans! je veux vivre enfin en
femme du monde, comme j'en ai le droit, comme toutes les femmes en ont
le droit.
Redevenant pâle tout à coup, il balbutia:
--Je ne comprends pas.
--Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois mois que j'ai accouché de
mon dernier enfant, et comme je suis encore très belle, et, malgré vos
efforts, presque indéformable, ainsi que vous venez de le reconnaître
en m'apercevant sur votre perron, vous trouvez qu'il est temps que je
redevienne enceinte.
--Mais vous déraisonnez!
--Non. J'ai trente ans et sept enfants, et nous sommes mariés depuis
onze ans, et vous espérez que cela continuera encore dix ans, après
quoi vous cesserez d'être jaloux.
Il lui saisit le bras et l'étreignant:
--Je ne vous permettrai pas de me parler plus longtemps ainsi.
--Et moi, je vous parlerai jusqu'au bout, jusqu'à ce que j'aie fini
tout ce que j'ai à vous dire, et si vous essayez de m'en empêcher,
j'élèverai la voix de façon à être entendue par les deux domestiques
qui sont sur le siège. Je ne vous ai laissé monter ici que pour
cela, car j'ai ces témoins qui vous forceront à m'écouter et à vous
contenir. Écoutez-moi. Vous m'avez toujours été antipathique et je vous
l'ai toujours laissé voir, car je n'ai jamais menti, monsieur. Vous
m'avez épousée malgré moi, vous avez forcé mes parents qui étaient
gênés à me donner à vous, parce que vous êtes très riche. Ils m'y ont
contrainte, en me faisant pleurer.
Vous m'avez donc achetée, et dès que j'ai été en votre pouvoir, dès que
j'ai commencé à devenir pour vous une compagne prête à s'attacher, à
oublier vos procédés d'intimidation et de coercition pour me souvenir
seulement que je devais être une femme dévouée et vous aimer autant
qu'il m'était possible de le faire, vous êtes devenu jaloux, vous,
comme aucun homme ne l'a jamais été, d'une jalousie d'espion, basse,
ignoble, dégradante pour vous, insultante pour moi. Je n'étais pas
mariée depuis huit mois que vous m'avez soupçonnée de toutes les
perfidies. Vous me l'avez même laissé entendre. Quelle honte! Et comme
vous ne pouviez pas m'empêcher d'être belle et de plaire, d'être
appelée dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies
femmes de Paris, vous avez cherché ce que vous pourriez imaginer pour
écarter de moi les galanteries, et vous avez eu cette idée abominable
de me faire passer ma vie dans une perpétuelle grossesse, jusqu'au
moment où je dégoûterais tous les hommes. Oh! ne niez pas! Je n'ai
point compris pendant longtemps, puis j'ai deviné. Vous vous en êtes
vanté même à votre sœur, qui me l'a dit, car elle m'aime et elle a été
révoltée de votre grossièreté de rustre.
Ah! rappelez-vous nos luttes, les portes brisées, les serrures forcées!
A quelle existence vous m'avez condamnée depuis onze ans, une existence
de jument poulinière enfermée dans un haras. Puis, dès que j'étais
grosse, vous vous dégoûtiez aussi de moi, vous, et je ne vous voyais
plus durant des mois. On m'envoyait à la campagne, dans le château de
la famille, au vert, au pré, faire mon petit. Et quand je reparaissais,
fraîche et belle, indestructible, toujours séduisante et toujours
entourée d'hommages, espérant enfin que j'allais vivre un peu comme une
jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous reprenait,
et vous recommenciez à me poursuivre de l'infâme et haineux désir dont
vous souffrez en ce moment, à mon côté. Et ce n'est pas le désir de me
posséder--je ne me serais jamais refusée à vous--c'est le désir de me
déformer.
Il s'est de plus passé cette chose abominable et si mystérieuse
que j'ai été longtemps à la pénétrer (mais je suis devenue fine à
vous voir agir et penser): vous vous êtes attaché à vos enfants de
toute la sécurité qu'ils vous ont donnée pendant que je les portais
dans ma taille. Vous avez fait de l'affection pour eux avec toute
l'aversion que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles
momentanément calmées et avec la joie de me voir grossir.
Ah! cette joie, combien de fois je l'ai sentie en vous, je l'ai
rencontrée dans vos yeux, je l'ai devinée. Vos enfants, vous les aimez
comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires
sur moi, sur ma jeunesse, sur ma beauté, sur mon charme, sur les
compliments qu'on m'adressait, et sur ceux qu'on chuchotait autour
de moi, sans me les dire. Et vous en êtes fier; vous paradez avec
eux, vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des ânes à
Montmorency. Vous les conduisez aux matinées théâtrales pour qu'on
vous voie au milieu d'eux, qu'on dise «quel bon père» et qu'on le
répète.....
Il lui avait pris le poignet avec une brutalité sauvage, et il le
serrait si violemment qu'elle se tut, une plainte lui déchirant la
gorge.
Et il lui dit tout bas:
--J'aime mes enfants, entendez-vous! Ce que vous venez de m'avouer
est honteux de la part d'une mère. Mais vous êtes à moi. Je suis le
maître... votre maître... je puis exiger de vous ce que je voudrai,
quand je voudrai... et j'ai la loi... pour moi!
Il cherchait à lui écraser les doigts dans la pression de tenaille de
son gros poignet musculeux. Elle, livide de douleur, s'efforçait en
vain d'ôter sa main de cet étau qui la broyait; et la souffrance la
faisant haleter, des larmes lui vinrent aux yeux.
--Vous voyez bien que je suis le maître, dit-il, et le plus fort.
Il avait un peu desserré son étreinte. Elle reprit:
--Me croyez-vous pieuse?
Il balbutia, surpris.
--Mais oui.
--Pensez-vous que je croie à Dieu?
--Mais oui.
--Que je pourrais mentir en vous faisant un serment devant un autel où
est enfermé le corps du Christ.
--Non.
--Voulez-vous m'accompagner dans une église.
--Pourquoi faire?
--Vous le verrez bien. Voulez-vous?
--Si vous y tenez, oui.
Elle éleva la voix, en appelant:
--Philippe.
Le cocher, inclinant un peu le cou, sans quitter ses chevaux des yeux,
sembla tourner son oreille seule vers sa maîtresse, qui reprit:
--Allez à l'église Saint-Philippe-du-Roule.
Et la victoria qui arrivait à la porte du bois de Boulogne, retourna
vers Paris.
La femme et le mari n'échangèrent plus une parole pendant ce nouveau
trajet. Puis, lorsque la voiture fut arrêtée devant l'entrée du temple,
Mme de Mascaret, sautant à terre, y pénétra, suivie à quelques pas, par
le comte.
Elle alla, sans s'arrêter, jusqu'à la grille du chœur, et tombant à
genoux contre une chaise cacha sa figure dans ses mains et pria. Elle
pria longtemps, et lui, debout derrière elle, s'aperçut enfin qu'elle
pleurait. Elle pleurait sans bruit, comme pleurent les femmes dans les
grands chagrins poignants. C'était, dans tout son corps, une sorte
d'ondulation qui finissait par un petit sanglot, caché, étouffé sous
ses doigts.
Mais le comte de Mascaret jugea que la situation se prolongeait trop,
et il la toucha sur l'épaule.
Ce contact la réveilla comme une brûlure. Se dressant, elle le regarda
les yeux dans les yeux.
--Ce que j'ai à vous dire, le voici. Je n'ai peur de rien, vous ferez
ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plaît. Un de vos
enfants n'est pas à vous, un seul. Je vous le jure devant le Dieu qui
m'entend ici. C'était l'unique vengeance que j'eusse contre vous,
contre votre abominable tyrannie de mâle, contre ces travaux forcés
de l'engendrement auxquels vous m'avez condamnée. Qui fut mon amant?
Vous ne le saurez jamais! Vous soupçonnerez tout le monde. Vous ne le
découvrirez point. Je me suis donnée à lui sans amour et sans plaisir,
uniquement pour vous tromper. Et il m'a rendue mère aussi, lui. Qui est
son enfant? Vous ne le saurez jamais. J'en ai sept, cherchez! Cela, je
comptais vous le dire plus tard, bien plus tard, car on ne s'est vengé
d'un homme, en le trompant, que lorsqu'il le sait. Vous m'avez forcée à
vous le confesser aujourd'hui, j'ai fini.
Et elle s'enfuit à travers l'église, vers la porte ouverte sur la rue,
s'attendant à entendre derrière elle le pas rapide de l'époux bravé, et
à s'affaisser sur le pavé sous le coup d'assommoir de son poing.
Mais elle n'entendit rien, et gagna sa voiture. Elle y monta d'un saut,
crispée d'angoisse, haletante de peur, et cria au cocher: «à l'hôtel!»
Les chevaux partirent au grand trot.
II
La comtesse de Mascaret, enfermée en sa chambre, attendait l'heure du
dîner comme un condamné à mort attend l'heure du supplice. Qu'allait-il
faire? Était-il rentré? Despote, emporté, prêt à toutes les violences,
qu'avait-il médité, qu'avait-il préparé, qu'avait-il résolu? Aucun
bruit dans l'hôtel, et elle regardait à tout instant les aiguilles
de sa pendule. La femme de chambre était venue pour la toilette
crépusculaire; puis elle était partie.
Huit heures sonnèrent, et, presque tout de suite, deux coups furent
frappés à la porte.
--Entrez.
Le maître d'hôtel parut et dit:
--Madame la comtesse est servie.
--Le comte est rentré?
--Oui, madame la comtesse. M. le comte est dans la salle à manger.
Elle eut, pendant quelques secondes, la pensée de s'armer d'un petit
revolver qu'elle avait acheté quelque temps auparavant, en prévision
du drame qui se préparait dans son cœur. Mais elle songea que tous les
enfants seraient là, et elle ne prit rien, qu'un flacon de sels.
Lorsqu'elle entra dans la salle, son mari, debout près de son siège,
attendait. Ils échangèrent un léger salut et s'assirent. Alors,
les enfants, à leur tour, prirent place. Les trois fils, avec leur
précepteur, l'abbé Marin, étaient à la droite de la mère; les trois
filles, avec la gouvernante anglaise, Mlle Smith, étaient à gauche. Le
dernier enfant, âgé de trois mois, restait seul à la chambre avec sa
nourrice.
Les trois filles, toutes blondes, dont l'aînée avait dix ans, vêtues de
toilettes bleues ornées de petites dentelles blanches, ressemblaient à
d'exquises poupées. La plus jeune n'avait pas trois ans. Toutes, jolies
déjà, promettaient de devenir belles comme leur mère.
Les trois fils, deux châtains, et l'aîné, âgé de neuf ans, déjà brun,
semblaient annoncer des hommes vigoureux, de grande taille, aux larges
épaules. La famille entière semblait bien du même sang fort et vivace.
L'abbé prononça le bénédicité selon l'usage, lorsque personne n'était
invité, car, en présence des étrangers, les enfants ne venaient point à
table. Puis on se mit à dîner.
La comtesse, étreinte d'une émotion qu'elle n'avait point prévue,
demeurait les yeux baissés, tandis que le comte examinait tantôt les
trois garçons et tantôt les trois filles, avec des yeux incertains
qui allaient d'une tête à l'autre, troublés d'angoisses. Tout à coup,
en reposant devant lui son verre à pied, il le cassa, et l'eau rougie
se répandit sur la nappe. Au léger bruit que fit ce léger accident
la comtesse eut un soubresaut qui la souleva sur sa chaise. Pour la
première fois ils se regardèrent. Alors, de moment en moment, malgré
eux, malgré la crispation de leur chair et de leur cœur, dont les
bouleversait chaque rencontre de leurs prunelles, ils ne cessaient plus
de les croiser comme des canons de pistolet.
L'abbé, sentant qu'une gêne existait dont il ne devinait pas la cause,
essaya de semer une conversation. Il égrenait des sujets sans que ses
inutiles tentatives fissent éclore une idée, fissent naître une parole.
La comtesse, par tact féminin, obéissant à ses instincts de femme du
monde, essaya deux ou trois fois de lui répondre: mais en vain. Elle ne
trouvait point ses mots dans la déroute de son esprit, et sa voix lui
faisait presque peur dans le silence de la grande pièce où sonnaient
seulement les petits heurts de l'argenterie et des assiettes.
Soudain son mari, se penchant en avant, lui dit:
--En ce lieu, au milieu de vos enfants, me jurez-vous la sincérité de
ce que vous m'avez affirmé tantôt.
La haine fermentée dans ses veines la souleva soudain, et répondant à
cette demande avec la même énergie qu'elle répondait à son regard, elle
leva ses deux mains, la droite vers les fronts de ses fils, la gauche
vers les fronts de ses filles, et d'un accent ferme, résolu, sans
défaillance:
--Sur la tête de mes enfants, je jure que je vous ai dit la vérité.
Il se leva, et, avec un geste exaspéré ayant lancé sa serviette sur la
table, il se retourna en jetant sa chaise contre le mur, puis sortit
sans ajouter un mot.
Mais elle, alors, poussant un grand soupir, comme après une première
victoire, reprit d'une voix calmée:
--Ne faites pas attention, mes chéris, votre papa a éprouvé un gros
chagrin tantôt. Et il a encore beaucoup de peine. Dans quelques jours
il n'y paraîtra plus.
Alors elle causa avec l'abbé; elle causa avec Mlle Smith; elle eut pour
tous ses enfants des paroles tendres, des gentillesses, de ces douces
gâteries de mère qui dilatent les petits cœurs.
Quand le dîner fut fini, elle passa au salon avec toute sa maisonnée.
Elle fit bavarder les aînés, conta des histoires aux derniers, et,
lorsque fut venue l'heure du coucher général, elle les baisa très
longuement, puis, les ayant envoyés dormir, elle rentra seule dans sa
chambre.
Elle attendit, car elle ne doutait pas qu'il viendrait. Alors, ses
enfants étant loin d'elle, elle se décida à défendre sa peau d'être
humain comme elle avait défendu sa vie de femme du monde, et elle
cacha, dans la poche de sa robe, le petit revolver chargé qu'elle
avait acheté quelques jours plus tôt.
Les heures passaient, les heures sonnaient. Tous les bruits de l'hôtel
s'éteignirent. Seuls les fiacres continuèrent dans les rues leur
roulement vague, doux et lointain à travers les tentures des murs.
Elle attendait, énergique et nerveuse, sans peur de lui maintenant,
prête à tout et presque triomphante, car elle avait trouvé pour lui un
supplice de tous les instants et de toute la vie.
Mais les premières lueurs du jour glissèrent entre les franges du bas
de ses rideaux, sans qu'il fût entré chez elle. Alors elle comprit,
stupéfaite, qu'il ne viendrait pas. Ayant fermé sa porte à clef et
poussé le verrou de sûreté qu'elle y avait fait appliquer, elle se mit
au lit enfin et y demeura, les yeux ouverts, méditant, ne comprenant
plus, ne devinant pas ce qu'il allait faire.
Sa femme de chambre, en lui apportant le thé, lui remit une lettre de
son mari. Il lui annonçait qu'il entreprendrait un voyage assez long,
et la prévenait, en _post-scriptum_, que son notaire lui fournirait les
sommes nécessaires à toutes ses dépenses.
III
C'était à l'Opéra, pendant un entr'acte de _Robert le Diable_.
Dans l'orchestre, les hommes debout, le chapeau sur la tête, le
gilet largement ouvert sur la chemise blanche où brillaient l'or et
les pierres des boutons, regardaient les loges pleines de femmes
décolletées, diamantées, emperlées, épanouies dans cette serre
illuminée où la beauté des visages et l'éclat des épaules semblent
fleurir pour les regards au milieu de la musique et des voix humaines.
Deux amis, le dos tourné à l'orchestre, lorgnaient, en causant, toute
cette galerie d'élégance, toute cette exposition de grâce vraie ou
fausse, de bijoux, de luxe et de prétention qui s'étalait en cercle
autour du grand théâtre.
Un d'eux, Roger de Salins, dit à son compagnon Bernard Grandin:
--Regarde donc la comtesse de Mascaret comme elle est toujours belle.
L'autre, à son tour, lorgna, dans une loge de face, une grande femme
qui paraissait encore très jeune, et dont l'éclatante beauté semblait
appeler les yeux de tous les coins de la salle. Son teint pâle, aux
reflets d'ivoire, lui donnait un air de statue, tandis qu'en ses
cheveux noirs comme une nuit, un mince diadème en arc-en-ciel, poudré
de diamants, brillait ainsi qu'une voie lactée.
Quand il l'eut regardée quelque temps, Bernard Grandin répondit avec un
accent badin de conviction sincère.
--Je te crois qu'elle est belle!
--Quel âge peut-elle avoir maintenant?
--Attends. Je vais te dire ça exactement. Je la connais depuis son
enfance. Je l'ai vue débuter dans le monde comme jeune fille. Elle a...
elle a... trente... trente... trente-six ans.
--Ce n'est pas possible?
--J'en suis sûr.
--Elle en porte vingt-cinq.
--Et elle a eu sept enfants.
--C'est incroyable.
--Ils vivent même tous les sept, et c'est une fort bonne mère. Je vais
un peu dans la maison qui est agréable, très calme, très saine. Elle
réalise le phénomène de la famille dans le monde.
--Est-ce bizarre? Et on n'a jamais rien dit d'elle?
--Jamais.
--Mais, son mari? Il est singulier, n'est-ce pas?
--Oui et non. Il y a peut-être eu entre eux un petit drame, un de ces
petits drames qu'on soupçonne, qu'on ne connaît jamais bien, mais qu'on
devine à peu près.
--Quoi?
--Je n'en sais rien, moi. Mascaret est grand viveur aujourd'hui, après
avoir été un parfait époux. Tant qu'il est resté bon mari, il a eu un
affreux caractère, ombrageux et grincheux. Depuis qu'il fait la fête,
il est devenu très indifférent, mais on dirait qu'il a un souci, un
chagrin, un ver rongeur quelconque, il vieillit beaucoup, lui.
Alors, les deux amis philosophèrent quelques minutes sur les peines
secrètes, inconnaissables, que des dissemblances de caractères, ou
peut-être des antipathies physiques, inaperçues d'abord, peuvent faire
naître dans une famille.
Roger de Salins, qui continuait à lorgner Mme de Mascaret, reprit.
--Il est incompréhensible que cette femme-là ait eu sept enfants.
--Oui, en onze ans. Après quoi elle a clôturé, à trente ans, sa période
de production pour entrer dans la brillante période de représentation,
qui ne semble pas près de finir.
--Les pauvres femmes!
--Pourquoi les plains-tu?
--Pourquoi? Ah! mon cher, songe donc! Onze ans de grossesses pour une
femme comme ça! quel enfer! C'est toute la jeunesse, toute la beauté,
toute l'espérance de succès, tout l'idéal poétique de vie brillante,
qu'un sacrifice à cette abominable loi de la reproduction qui fait de
la femme normale une simple machine à pondre des êtres.
--Que veux-tu? c'est la nature!
--Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut
toujours lutter contre la nature, car elle nous ramène sans cesse à
l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'élégant, d'idéal sur
la terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le
cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la création, en la
chantant, en l'interprétant, en l'admirant en poètes, en l'idéalisant
en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent, mais qui
trouvent aux phénomènes des raisons ingénieuses, un peu de grâce, de
beauté, de charme inconnu et de mystère. Dieu n'a créé que des êtres
grossiers, pleins de germes des maladies, qui, après quelques années
d'épanouissement bestial, vieillissent dans les infirmités, avec toutes
les laideurs et toutes les impuissances de la décrépitude humaine. Il
ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire salement et pour
mourir ensuite, ainsi que les insectes éphémères des soirs d'été. J'ai
dit «pour se reproduire salement»; j'insiste. Qu'y a-t-il, en effet, de
plus ignoble, de plus répugnant que cet acte ordurier et ridicule de la
reproduction des êtres, contre lequel toutes les âmes délicates sont
et seront éternellement révoltées? Puisque tous les organes inventés
par ce créateur économe et malveillant servent à deux fins, pourquoi
n'en a-t-il pas choisi d'autres qui ne fussent point malpropres et
souillés, pour leur confier cette mission sacrée, la plus noble et
la plus exaltante des fonctions humaines. La bouche, qui nourrit le
corps avec des aliments matériels, répand aussi la parole et la pensée.
La chair se restaure par elle, et c'est par elle, en même temps, que
se communique l'idée. L'odorat, qui donne aux poumons l'air vital,
donne au cerveau tous les parfums du monde: l'odeur des fleurs, des
bois, des arbres, de la mer. L'oreille, qui nous fait communiquer
avec nos semblables, nous a permis encore d'inventer la musique, de
créer du rêve, du bonheur, de l'infini et même du plaisir physique
avec des sons! Mais on dirait que le Créateur, sournois et cynique,
a voulu interdire à l'homme de jamais anoblir, embellir et idéaliser
sa rencontre avec la femme. L'homme, cependant, a trouvé l'amour, ce
qui n'est pas mal comme réplique au Dieu narquois, et il l'a si bien
paré de poésie littéraire que la femme souvent oublie à quels contacts
elle est forcée. Ceux, parmi nous, qui sont impuissants à se tromper
en s'exaltant, ont inventé le vice et raffiné les débauches, ce qui
est encore une manière de berner Dieu et de rendre hommage, un hommage
impudique, à la beauté.
Mais l'être normal fait des enfants ainsi qu'une bête accouplée par la
loi.
Regarde cette femme! n'est-ce pas abominable de penser que ce bijou,
que cette perle née pour être belle, admirée, fêtée et adorée, a passé
onze ans de sa vie à donner des héritiers au comte de Mascaret?
Bernard Grandin dit en riant:
--Il y a beaucoup de vrai dans tout cela; mais peu de gens te
comprendraient.
Salins s'animait.
--Sais-tu comment je conçois Dieu, dit-il: comme un monstrueux organe
créateur inconnu de nous, qui sème par l'espace des milliards de
mondes, ainsi qu'un poisson unique pondrait des œufs dans la mer. Il
crée parce que c'est sa fonction de Dieu; mais il est ignorant de ce
qu'il fait, stupidement prolifique, inconscient des combinaisons de
toutes sortes produites par ses germes éparpillés. La pensée humaine
est un heureux petit accident des hasards de ses fécondations, un
accident local, passager, imprévu, condamné à disparaître avec la
terre, et à recommencer peut-être ici ou ailleurs, pareil ou différent,
avec les nouvelles combinaisons des éternels recommencements. Nous lui
devons, à ce petit accident de l'intelligence, d'être très mal en ce
monde qui n'est pas fait pour nous, qui n'avait pas été préparé pour
recevoir, loger, nourrir et contenter des êtres pensants, et nous lui
devons aussi d'avoir à lutter sans cesse, quand nous sommes vraiment
des raffinés et des civilisés, contre ce qu'on appelle encore les
desseins de la Providence.
Grandin, qui l'écoutait avec attention, connaissant de longue date les
surprises éclatantes de sa fantaisie, lui demanda:
--Alors, tu crois que la pensée humaine est un produit spontané de
l'aveugle parturition divine?
--Parbleu! une fonction fortuite des centres nerveux de notre
cerveau, pareille aux actions chimiques imprévues dues à des mélanges
nouveaux, pareille aussi à une production d'électricité, créée par des
frottements ou des voisinages inattendus, à tous les phénomènes enfin
engendrés par les fermentations infinies et fécondes de la matière qui
vit.
Mais, mon cher, la preuve en éclate pour quiconque regarde autour de
soi. Si la pensée humaine, voulue par un créateur conscient, avait
dû être ce qu'elle est devenue, si différente de la pensée et de la
résignation animales, exigeante, chercheuse, agitée, tourmentée,
est-ce que le monde créé pour recevoir l'être que nous sommes
aujourd'hui aurait été cet inconfortable petit parc à bestioles, ce
champ à salades, ce potager sylvestre, rocheux et sphérique où votre
Providence imprévoyante nous avait destinés à vivre nus, dans les
grottes ou sous les arbres, nourris de la chair massacrée des animaux,
nos frères, ou des légumes crus poussés sous le soleil et les pluies?
Mais il suffit de réfléchir une seconde pour comprendre que ce monde
n'est pas fait pour des créatures comme nous. La pensée éclose et
développée par un miracle nerveux des cellules de notre tête, toute
impuissante, ignorante et confuse qu'elle est et qu'elle demeurera
toujours, fait de nous tous, les intellectuels, d'éternels et
misérables exilés sur cette terre.
Contemple-la, cette terre, telle que Dieu l'a donnée à ceux qui
l'habitent. N'est-elle pas visiblement et uniquement disposée, plantée
et boisée pour des animaux? Qu'y a-t-il pour nous? Rien. Et pour
eux, tout: les cavernes, les arbres, les feuillages, les sources, le
gîte, la nourriture et la boisson. Aussi les gens difficiles comme
moi n'arrivent-ils jamais à s'y trouver bien. Ceux-là seuls qui se
rapprochent de la brute sont contents et satisfaits. Mais les autres,
les poètes, les délicats, les rêveurs, les chercheurs, les inquiets.
Ah! les pauvres gens!
Je mange des choux et des carottes, sacrebleu, des oignons, des navets
et des radis, parce que nous avons été contraints de nous y accoutumer,
même d'y prendre goût, et parce qu'il ne pousse pas autre chose, mais
c'est là une nourriture de lapins et de chèvres, comme l'herbe et le
trèfle sont des nourritures de cheval et de vache. Quand je regarde les
épis d'un champ de blé mûr, je ne doute pas que cela n'ait germé dans
le sol pour des becs de moineaux ou d'alouettes, mais non point pour ma
bouche. En mastiquant du pain, je vole donc les oiseaux, comme je vole
la belette et le renard en mangeant des poules. La caille, le pigeon
et la perdrix ne sont-ils pas les proies naturelles de l'épervier; le
mouton, le chevreuil et le bœuf, celle des grands carnassiers, plutôt
que des viandes engraissées pour nous être servies rôties avec des
truffes qui auraient été déterrées spécialement pour nous, par les
cochons.
Mais, mon cher, les animaux n'ont rien à faire pour vivre ici-bas. Ils
sont chez eux, logés et nourris, ils n'ont qu'à brouter ou à chasser
et à s'entre-manger, selon leurs instincts, car Dieu n'a jamais prévu
la douceur et les mœurs pacifiques; il n'a prévu que la mort des êtres
acharnés à se détruire et à se dévorer.
Quant à nous! Ah! ah! il nous en a fallu du travail, de l'effort, de la
patience, de l'invention, de l'imagination, de l'industrie, du talent
et du génie pour rendre à peu près logeable ce sol de racines et de
pierres. Mais songe à ce que nous avons fait, malgré la nature, contre
la nature, pour nous installer d'une façon médiocre, à peine propre, à
peine confortable, à peine élégante, pas digne de nous.
Et plus nous sommes civilisés, intelligents, raffinés, plus nous devons
vaincre et dompter l'instinct animal qui représente en nous la volonté
de Dieu.
Songe qu'il nous a fallu inventer la civilisation, toute la
civilisation, qui comprend tant de choses, tant, tant, de toutes
sortes, depuis les chaussettes jusqu'au téléphone. Songe à tout ce que
tu vois tous les jours, à tout ce qui nous sert de toutes les façons.
Pour adoucir notre sort de brutes, nous avons découvert et fabriqué
de tout, à commencer par des maisons, puis des nourritures exquises,
des sauces, des bonbons, des pâtisseries, des boissons, des liqueurs,
des étoffes, des vêtements, des parures, des lits, des sommiers, des
voitures, des chemins de fer, des machines innombrables; nous avons,
de plus, trouvé les sciences et les arts, l'écriture et les vers. Oui,
nous avons créé les arts, la poésie, la musique, la peinture. Tout
l'idéal vient de nous, et aussi toute la coquetterie de la vie, la
toilette des femmes et le talent des hommes qui ont fini par un peu
parer à nos yeux, par rendre moins nue, moins monotone et moins dure
l'existence de simples reproducteurs pour laquelle la divine Providence
nous avait uniquement animés.
Regarde ce théâtre. N'y a-t-il pas là dedans un monde humain créé par
nous, imprévu par les Destins éternels, ignoré d'Eux, compréhensible
seulement par nos esprits, une distraction coquette, sensuelle,
intelligente, inventée uniquement pour et par la petite bête mécontente
et agitée que nous sommes?
Regarde cette femme, Mme de Mascaret. Dieu l'avait faite pour vivre
dans une grotte, nue, ou enveloppée de peaux de bêtes. N'est-elle pas
mieux ainsi? Mais, à ce propos, sait-on pourquoi et comment sa brute
de mari, ayant près de lui une compagne pareille et, surtout après
avoir été assez rustre pour la rendre sept fois mère, l'a lâchée tout à
coup pour courir les gueuses?
Grandin répondit:
--Eh! mon cher, c'est probablement là l'unique raison. Il a fini par
trouver que cela lui coûtait trop cher, de coucher toujours chez lui.
Il est arrivé, par économie domestique, aux mêmes principes que tu
poses en philosophe.
On frappait les trois coups pour le dernier acte. Les deux amis se
retournèrent, ôtèrent leur chapeau et s'assirent.
IV
Dans le coupé qui les ramenait chez eux après la représentation de
l'Opéra, le comte et la comtesse de Mascaret, assis côte à côte, se
taisaient. Mais voilà que le mari, tout à coup, dit à sa femme:
--Gabrielle!
--Que me voulez-vous?
--Ne trouvez-vous pas que ça a assez duré!
--Quoi donc?
--L'abominable supplice auquel, depuis six ans, vous me condamnez.
--Que voulez-vous, je n'y puis rien.
--Dites-moi lequel, enfin?
--Jamais.
--Songez que je ne puis plus voir mes enfants, les sentir autour de
moi, sans avoir le cœur broyé par ce doute. Dites-moi lequel, et je
vous jure que je pardonnerai, que je le traiterai comme les autres.
--Je n'en ai pas le droit.
--Vous ne voyez donc pas que je ne peux plus supporter cette vie, cette
pensée qui me ronge, et cette question que je me pose sans cesse, cette
question qui me torture chaque fois que je les regarde. J'en deviens
fou.
Elle demanda:
--Vous avez donc beaucoup souffert?
--Affreusement. Est-ce que j'aurais accepté, sans cela, l'horreur de
vivre à votre côté, et l'horreur, plus grande encore, de sentir, de
savoir parmi eux qu'il y en a un, que je ne puis connaître, et qui
m'empêche d'aimer les autres.
Elle répéta:
--Alors, vous avez vraiment souffert beaucoup?
Il répondit d'une voix contenue et douloureuse:
--Mais, puisque je vous répète tous les jours que c'est pour moi un
intolérable supplice. Sans cela, serais-je revenu? serais-je demeuré
dans cette maison, près de vous et près d'eux, si je ne les aimais pas,
eux. Ah! vous vous êtes conduite avec moi d'une façon abominable. J'ai
pour mes enfants la seule tendresse de mon cœur; vous le savez bien. Je
suis pour eux un père des anciens temps, comme j'ai été pour vous le
mari des anciennes familles, car je reste, moi, un homme d'instinct,
un homme de la nature, un homme d'autrefois. Oui, je l'avoue, vous
m'avez rendu jaloux atrocement, parce que vous êtes une femme d'une
autre race, d'une autre âme, avec d'autres besoins. Ah! les choses que
vous m'avez dites, je ne les oublierai jamais. A partir de ce jour,
d'ailleurs, je ne me suis plus soucié de vous. Je ne vous ai pas tuée
parce que je n'aurais plus gardé un moyen sur la terre de découvrir
jamais lequel de nos... de vos enfants n'est pas à moi. J'ai attendu,
mais j'ai souffert plus que vous ne sauriez croire, car je n'ose plus
les aimer, sauf les deux aînés peut-être; je n'ose plus les regarder,
les appeler, les embrasser; je ne peux plus en prendre un sur mes
genoux sans me demander: «N'est-ce pas celui-là?» J'ai été avec vous
correct et même doux et complaisant depuis six ans. Dites-moi la vérité
et je vous jure que je ne ferai rien de mal.
Dans l'ombre de la voiture, il crut deviner qu'elle était émue, et
sentant qu'elle allait enfin parler.
--Je vous prie, dit-il, je vous en supplie...
Elle murmura:
--J'ai été peut-être plus coupable que vous ne croyez. Mais je ne
pouvais pas, je ne pouvais plus continuer cette vie odieuse de
grossesses. Je n'avais qu'un moyen de vous chasser de mon lit. J'ai
menti devant Dieu, et j'ai menti, la main levée sur la tête de mes
enfants, car je ne vous ai jamais trompé.
Il lui saisit le bras dans l'ombre, et le serrant comme il avait fait
au jour terrible de leur promenade au bois, il balbutia:
--Est-ce vrai?
--C'est vrai.
Mais lui, soulevé d'angoisse, gémit:
--Ah! je vais retomber en de nouveaux doutes qui ne finiront plus! Quel
jour avez-vous menti, autrefois ou aujourd'hui? Comment vous croire à
présent? Comment croire une femme après cela? Je ne saurai plus jamais
ce que je dois penser. J'aimerais mieux que vous m'eussiez dit: «C'est
Jacques, ou c'est Jeanne.»
La voiture pénétrait dans la cour de l'hôtel. Quand elle se fut arrêtée
devant le perron, le comte descendit le premier et offrit, comme
toujours, le bras à sa femme pour gravir les marches.
Puis, dès qu'ils atteignirent le premier étage:
--Puis-je vous parler encore quelques instants, dit-il?
Elle répondit:
--Je veux bien.
Ils entrèrent dans un petit salon, dont un valet de pied, un peu
surpris, alluma les bougies.
Puis, quand ils furent seuls, il reprit:
--Comment savoir la vérité? Je vous ai suppliée mille fois de parler,
vous êtes restée muette, impénétrable, inflexible, inexorable, et
voilà qu'aujourd'hui vous venez me dire que vous avez menti. Pendant
six ans vous avez pu me laisser croire une chose pareille! Non, c'est
aujourd'hui que vous mentez, je ne sais pourquoi, par pitié pour moi,
peut-être?
Elle répondit avec un air sincère et convaincu:
--Mais sans cela j'aurais eu encore quatre enfants pendant les six
dernières années.
Il s'écria:
--C'est une mère qui parle ainsi?
--Ah! dit-elle, je ne me sens pas du tout la mère des enfants qui
ne sont pas nés, il me suffit d'être la mère de ceux que j'ai et de
les aimer de tout mon cœur. Je suis, nous sommes des femmes du monde
civilisé, monsieur. Nous ne sommes plus et nous refusons d'être de
simples femelles qui repeuplent la terre.
Elle se leva; mais il lui saisit les mains.
--Un mot, un mot seulement, Gabrielle. Dites-moi la vérité?
--Je viens de vous la dire. Je ne vous ai jamais trompé.
Il la regardait bien en face, si belle, avec ses yeux gris comme
des ciels froids. Dans sa sombre coiffure, dans cette nuit opaque
des cheveux noirs luisait le diadème poudré de diamants, pareil à
une voie lactée. Alors, il sentit soudain, il sentit par une sorte
d'intuition que cet être-là n'était plus seulement une femme destinée
à perpétuer sa race, mais le produit bizarre et mystérieux de tous
nos désirs compliqués, amassés en nous par les siècles, détournés de
leur but primitif et divin, errant vers une beauté mystique, entrevue
et insaisissable. Elles sont ainsi quelques-unes qui fleurissent
uniquement pour nos rêves, parées de tout ce que la civilisation a mis
de poésie, ce luxe idéal, de coquetterie et de charme esthétique autour
de la femme, cette statue de chair qui avive, autant que les fièvres
sensuelles, d'immatériels appétits.
L'époux demeurait debout devant elle, stupéfait de cette tardive et
obscure découverte, touchant confusément la cause de sa jalousie
ancienne, et comprenant mal tout cela.
Il dit enfin:
--Je vous crois. Je sens qu'en ce moment vous ne mentez pas; et,
autrefois en effet, il m'avait toujours semblé que vous mentiez.
Elle lui tendit la main.
--Alors, nous sommes amis?
Il prit cette main et la baisa, en répondant:
--Nous sommes amis. Merci, Gabrielle.
Puis il sortit, en la regardant toujours, émerveillé qu'elle fût encore
si belle, et sentant naître en lui une émotion étrange, plus redoutable
peut-être que l'antique et simple amour!
NOTE.
_L'Inutile Beauté_ a paru en feuilleton dans l'_Écho de Paris_ du 2
au 7 avril 1890.
Le 6 mars 1890, Maupassant écrit à son éditeur, Victor Havard: «Vous
allez recevoir ma nouvelle, _L'Inutile Beauté_, dont j'ai changé
toute la fin. Je vous prie de m'envoyer de nouvelles épreuves.»
Maupassant semble avoir beaucoup hésité sur le titre à donner à cette
nouvelle. Elle s'appela d'abord _Lequel_? Puis l'éditeur Havard
proposa: _Père et Mari_. Maupassant lui répondit (20 mars 1890):
«Le titre que vous m'avez demandé me dégoûte affreusement. Je n'en
veux pas. Et je suis fort embarrassé.» Enfin sa lettre du 25 mars
le montre décidé: «Nous mettrons bien entendu _L'Inutile Beauté_ en
tête, en prenant ce titre dont tout le monde me félicite.»
Voici ce qu'il écrivait d'autre part à son éditeur (17 mars 1890):
«Quant à votre volume, soyez sûr que _L'Inutile Beauté_ a cent fois
la valeur du _Champ d'Oliviers_. Celui-ci plaira davantage à la
sensibilité bourgeoise, mais la sensibilité bourgeoise a des nerfs
au lieu de jugement. _L'Inutile Beauté_ est la nouvelle la plus rare
que j'aie jamais faite. Ce n'est qu'un symbole. Rappelez-vous votre
emballement pour _Mont-Oriol_ que je n'aimais pas, moi, et qui ne
vaut point grand'chose. Envoyez-moi le plus vite possible, à Paris,
la mise en pages. J'ai les yeux tout à fait malades et je corrige
très lentement.»
LE CHAMP D'OLIVIERS.
I
Quand les hommes du port, du petit port provençal de Garandou, au fond
de la baie Pisca, entre Marseille et Toulon, aperçurent la barque de
l'abbé Vilbois qui revenait de la pêche, ils descendirent sur la plage
pour aider à tirer le bateau.
L'abbé était seul dedans, et il ramait comme un vrai marin, avec une
énergie rare malgré ses cinquante-huit ans. Les manches retroussées
sur des bras musculeux, la soutane relevée en bas et serrée entre les
genoux, un peu déboutonnée sur la poitrine, son tricorne sur le banc à
son côté, et la tête coiffée d'un chapeau cloche en liège recouvert de
toile blanche, il avait l'air d'un solide et bizarre ecclésiastique des
pays chauds, fait pour les aventures plus que pour dire la messe.
De temps en temps, il regardait derrière lui pour bien reconnaître le
point d'abordage, puis il recommençait à tirer, d'une façon rythmée,
méthodique et forte, pour montrer, une fois de plus, à ces mauvais
matelots du Midi, comment nagent les hommes du Nord.
La barque lancée toucha le sable et glissa dessus comme si elle allait
gravir toute la plage en y enfonçant sa quille; puis elle s'arrêta
net, et les cinq hommes qui regardaient venir le curé s'approchèrent,
affables, contents, sympathiques au prêtre.
--Eh ben! dit l'un avec son fort accent de Provence, bonne pêche,
monsieur le curé?
L'abbé Vilbois rentra ses avirons, retira son chapeau cloche pour se
couvrir de son tricorne, abaissa ses manches sur ses bras, reboutonna
sa soutane, puis ayant repris sa tenue et sa prestance de desservant du
village, il répondit avec fierté:
--Oui, oui, très bonne, trois loups, deux murènes et quelques girelles.
Les cinq pêcheurs s'étaient approchés de la barque, et penchés
au-dessus du bordage, ils examinaient, avec un air de connaisseurs, les
bêtes mortes, les loups gras, les murènes à tête plate, hideux serpents
de mer, et les girelles violettes striées en zigzag de bandes dorées de
la couleur des peaux d'oranges.
Un d'eux dit:
--Je vais vous porter ça dans votre bastide, monsieur le curé.
--Merci, mon brave.
Ayant serré les mains, le prêtre se mit en route, suivi d'un homme et
laissant les autres occupés à prendre soin de son embarcation.
Il marchait à grands pas lents, avec un air de force et de dignité.
Comme il avait encore chaud d'avoir ramé avec tant de vigueur, il se
découvrait par moments en passant sous l'ombre légère des oliviers,
pour livrer à l'air du soir, toujours tiède, mais un peu calmé par
une vague brise du large, son front carré, couvert de cheveux blancs,
droits et ras, un front d'officier bien plus qu'un front de prêtre.
Le village apparaissait sur une butte, au milieu d'une large vallée
descendant en plaine vers la mer.
C'était par un soir de juillet. Le soleil éblouissant, tout près
d'atteindre la crête dentelée de collines lointaines, allongeait en
biais sur la route blanche, ensevelie sous un suaire de poussière,
l'ombre interminable de l'ecclésiastique dont le tricorne démesuré
promenait dans le champ voisin une large tache sombre qui semblait
jouer à grimper vivement sur tous les troncs d'oliviers rencontrés,
pour retomber aussitôt par terre, où elle rampait entre les arbres.
Sous les pieds de l'abbé Vilbois, un nuage de poudre fine, de cette
farine impalpable dont sont couverts, en été, les chemins provençaux,
s'élevait, fumant autour de sa soutane qu'elle voilait et couvrait, en
bas, d'une teinte grise de plus en plus claire. Il allait, rafraîchi
maintenant et les mains dans ses poches, avec l'allure lente et
puissante d'un montagnard faisant une ascension. Ses yeux calmes
regardaient le village, son village où il était curé depuis vingt
ans, village choisi par lui, obtenu par grande faveur, où il comptait
mourir. L'église, son église, couronnait le large cône des maisons
entassées autour d'elle, de ses deux tours de pierre brune, inégales
et carrées, qui dressaient dans ce beau vallon méridional leurs
silhouettes anciennes plus pareilles à des défenses de château fort,
qu'à des clochers de monument sacré.
L'abbé était content, car il avait pris trois loups, deux murènes et
quelques girelles.
Il aurait ce nouveau petit triomphe auprès de ses paroissiens, lui,
qu'on respectait surtout, parce qu'il était peut-être, malgré son âge,
l'homme le mieux musclé du pays. Ces légères vanités innocentes étaient
son plus grand plaisir. Il tirait au pistolet de façon à couper des
tiges de fleurs, faisait quelquefois des armes avec le marchand de
tabac, son voisin, ancien prévôt de régiment, et il nageait mieux que
personne sur la côte.
C'était d'ailleurs un ancien homme du monde, fort connu jadis, fort
élégant, le baron de Vilbois, qui s'était fait prêtre, à trente-deux
ans, à la suite d'un chagrin d'amour.
Issu d'une vieille famille picarde, royaliste et religieuse, qui depuis
plusieurs siècles donnait ses fils à l'armée, à la magistrature ou
au clergé, il songea d'abord à entrer dans les ordres sur le conseil
de sa mère, puis sur les instances de son père il se décida à venir
simplement à Paris, faire son droit, et chercher ensuite quelque grave
fonction au Palais.
Mais pendant qu'il achevait ses études, son père succomba à une
pneumonie à la suite de chasses au marais, et sa mère, saisie par le
chagrin, mourut peu de temps après. Donc, ayant hérité soudain d'une
grosse fortune, il renonça à des projets de carrière quelconque pour se
contenter de vivre en homme riche.
Beau garçon, intelligent bien que d'un esprit limité par des croyances,
des traditions et des principes, héréditaires comme ses muscles de
hobereau picard, il plut, il eut du succès dans le monde sérieux, et
goûta la vie en homme jeune, rigide, opulent et considéré.
Mais voilà qu'à la suite de quelques rencontres chez un ami il devint
amoureux d'une jeune actrice, d'une toute jeune élève du Conservatoire
qui débutait avec éclat à l'Odéon.
Il en devint amoureux avec toute la violence, avec tout l'emportement
d'un homme né pour croire à des idées absolues. Il en devint amoureux
en la voyant à travers le rôle romanesque où elle avait obtenu, le
jour même où elle se montra pour la première fois au public, un grand
succès.
Elle était jolie, nativement perverse, avec un air d'enfant naïf qu'il
appelait son air d'ange. Elle sut le conquérir complètement, faire
de lui un de ces délirants forcenés, un de ces déments en extase
qu'un regard ou qu'une jupe de femme brûle sur le bûcher des Passions
Mortelles. Il la prit donc pour maîtresse, lui fit quitter le théâtre,
et l'aima, pendant quatre ans, avec une ardeur toujours grandissante.
Certes, malgré son nom et les traditions d'honneur de sa famille, il
aurait fini par l'épouser, s'il n'avait découvert, un jour, qu'elle le
trompait depuis longtemps avec l'ami qui la lui avait fait connaître.
Le drame fut d'autant plus terrible qu'elle était enceinte, et qu'il
attendait la naissance de l'enfant pour se décider au mariage.
Quand il tint entre ses mains les preuves, des lettres, surprises dans
un tiroir, il lui reprocha son infidélité, sa perfidie, son ignominie,
avec toute la brutalité du demi-sauvage qu'il était.