CHAPITRE LXXVI.

_Apologie de mon oncle Tobie._

Je n'ignore pas, frère Shandy, qu'un homme qui suit le métier des armes

est vu de très-mauvais œil dans le monde, quand il montre pour la guerre

un désir pareil à celui que j'ai laissé voir.--En vain se reposeroit-il

sur la justice et la droiture de ses intentions, on le soupçonnera

toujours de vues particulières et intéressées.

Donc, si cet homme est prudent (et la prudence peut très-bien s'allier

avec le courage) il se gardera de témoigner ce désir en présence d'un

ennemi. Quelque chose qu'il ajoutât pour se justifier, un ennemi ne le

croiroit pas.--Il évitera même de s'expliquer devant un ami, de crainte

de perdre quelque chose dans son estime.--Mais si son cœur est

surchargé,--s'il faut que les soupirs secrets qu'il pousse pour les

armes s'échappent,--il réservera sa confidence pour l'oreille d'un

frère, de qui son caractère soit bien connu, ainsi que ses vraies

notions, dispositions et principes sur l'honneur.--

Il ne me siéroit aucunement, frère Shandy, de dire quel je me flatte

d'avoir été sous tous ces rapports,--fort au-dessous, je le sais, de ce

que j'aurois dû, au-dessous peut-être de ce que je crois avoir

été;--mais enfin tel que je suis, vous, mon cher frère Shandy, qui avez

sucé le même lait que moi,--vous avec qui j'ai été élevé depuis le

berceau;--vous, dis-je, à qui, depuis les premiers instans des jeux de

notre enfance, je n'ai caché aucune action de ma vie, et à peine une

seule pensée,--tel que je suis, frère, vous devez me connoître; vous

devez connoître tous mes vices, aussi-bien que mes foiblesses, soit

qu'elles viennent de mon âge, de mon caractère, de mes passions ou de

mon jugement.

Dites-moi donc, mon cher frère Shandy, ce qu'il y a en moi qui ait pu

vous faire penser que votre frère ne condamnoit la paix d'Utrecht que

par des vues indignes?--Si en effet j'ai paru regretter que la guerre ne

fût pas continuée avec vigueur un peu plus long-temps, comment avez-vous

pu vous tromper sur mes motifs? Comment avez-vous pu penser que je

désirasse la ruine, la mort ou l'esclavage d'un plus grand nombre de mes

frères; que je désirasse (uniquement pour mon plaisir) de voir un plus

grand nombre de familles arrachées à leurs paisibles habitations? Dites,

dites, frère Shandy, sur quelle action de ma vie avez-vous pu me juger

si défavorablement?--(_Comment diable! cher Tobie, quelle action!--et

ces cent livres sterling que tu m'as empruntées pour continuer ces

maudits siéges!_)

Si, dès ma plus tendre enfance, je ne pouvois entendre battre un

tambour, que mon cœur ne battît aussi, étoit-ce ma faute? M'étois-je

donné ce penchant? Est-ce la nature ou moi, dont la voix m'appeloit aux

armes?

Quand Guy, comte de Warwick, quand Parisme et Parismène, quand Valentin

et Orson, et les sept champions de la cour d'Angleterre se promenoient

de main en main autour de l'école, n'est-ce pas de mon argent qu'ils

avoient été tous achetés?--Et étoit-ce là, frère Shandy, le fait d'une

ame intéressée?

Quand nous lisions le siége de Troie, ce fameux siége qui a duré dix ans

et huit mois,--(quoique je gage qu'avec un train d'artillerie semblable

à celui que nous avions à Namur, la ville n'eût pas tenu huit jours) y

avoit-il dans toute la classe un écolier plus touché que moi du carnage

des Grecs et des Troyens? N'ai-je pas reçu trois férules, deux dans ma

main droite, et une dans ma main gauche, pour avoir traité Hélène de

salope, en songeant à tous les maux dont elle avoit été cause? Aucun de

vous a-t-il versé plus de larmes pour Hector?--Et quand le roi Priam

venoit au camp des Grecs pour redemander le corps de son fils, et s'en

retournoit en pleurant sans l'avoir obtenu, vous savez, frère, que je ne

pouvois dîner.

Tout cela, frère Shandy, annonçoit-il que je fusse cruel?--Ou, parce que

mon sang bouilloit à l'idée d'un camp, et que mon cœur ne respiroit que

la guerre, falloit-il conclure que je ne pusse pas m'attendrir sur les

calamités qu'elle entraîne?

O frère! pour un soldat, il est un temps pour cueillir des lauriers, et

un autre pour planter des cyprès. (_Eh! d'où diable as-tu su, cher

Tobie, que le cyprès étoit employé par les anciens dans les cérémonies

funèbres?_)

Pour un soldat, frère Shandy, il est un temps, comme il est un devoir,

de hasarder sa propre vie,--de sauter le premier dans la tranchée,

quoique assuré d'y être taillé en pièces;--puis, animé de l'esprit

public, dévoré de la soif de la gloire, de s'élancer le premier sur la

brêche,--de se tenir au premier rang,--et d'y marcher fièrement avec les

enseignes déployées, au bruit des tambours et des trompettes.--Il est un

temps, ai-je dit, frère Shandy, pour se conduire ainsi;--il en est un

autre pour réfléchir sur les malheurs de la guerre,--pour gémir sur les

contrées qu'elle ravage,--pour considérer les travaux et les fatigues

incroyables, que le soldat lui-même qui exerce toutes ces horreurs est

obligé de supporter, pour six sous par jour, dont il est souvent mal

payé.--

Ai-je besoin, cher Yorick, que l'on me répète ce que vous m'avez déjà

dit dans l'oraison funèbre de Lefèvre:--_Qu'une créature telle que

l'homme, si douce, si paisible, née pour l'amour, la pitié, la bonté,

n'étoit pas taillée pour la guerre?_--Mais vous deviez ajouter, Yorick,

que si la nature ne nous y a pas destinés, au moins la nécessité peut

quelquefois nous y contraindre.--En effet, Yorick, qu'est-ce que la

guerre?--qu'est-ce surtout qu'une guerre comme ont été les nôtres,

fondées sur les principes de l'honneur et de la liberté,--sinon les

armes mises à la main d'un peuple innocent et paisible, pour contenir

dans de justes bornes l'ambitieux et le turbulent?--Quant à moi, frère

Shandy, le ciel m'est témoin que le plaisir que j'ai pris à tout ce qui

concerne la guerre, et en particulier cette satisfaction infinie qui a

accompagné les siéges que j'ai exécutés dans mon boulingrin, ne s'est

élevée en moi, (et j'espère aussi dans le caporal) que de la conscience

que nous avions tous deux, qu'en agissant ainsi, nous répondions aux

grandes vues du créateur.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 87 / 120 题