_Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._
Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu
s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;--et
quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que
Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice
plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle
Tobie.--Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le
nom d'_Utrecht_.--Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht
le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.
Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose;
ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou
pleurer.--Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être
triste ou gai.--Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui
faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son
califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut
espérer que nous aurons bientôt la guerre.--Et si la guerre vient, les
puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont
assurés.--Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de
villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.»
Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que
faisoit mon père à son califourchon.--Il trouvoit ce procédé peu
généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur
le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en
ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus
brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.--
--Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie
n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du
contraire.--Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui
la contredit encore.--Il n'étoit pas éloquent;--il lui étoit difficile
de faire de longues phrases,--et il détestoit les belles phrases.--Mais
il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient
bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à
quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment
supérieur.
Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie
prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière
avant de se coucher.
J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon
père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre
deux parenthèses.
Au dos du cahier est écrit: _Justification des principes de mon frère
Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la
guerre._
Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon
oncle Tobie;--et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle
fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons
principes,--que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai
trouvée, en y joignant les remarques de mon père.