CHAPITRE LXXV.

_Suites fâcheuses de la paix d'Utrecht._

Quelles fâcheuses conséquences n'eut-elle pas, cette paix d'Utrecht? Peu

s'en fallut qu'elle ne dégoûtât à jamais mon oncle Tobie des siéges;--et

quoiqu'il en soit venu à se raviser dans la suite, il est certain que

Calais n'avoit pas laissé dans le cœur de la reine Anne une cicatrice

plus profonde, qu'Utrecht n'en laissa dans le cœur de mon oncle

Tobie.--Du reste de sa vie il ne put entendre sans horreur prononcer le

nom d'_Utrecht_.--Que dis-je? une nouvelle tirée de la gazette d'Utrecht

le faisoit soupirer, comme si son cœur eût voulu se rompre en deux.

Mon père avoit la prétention de trouver le vrai motif de chaque chose;

ce qui en faisoit un voisin très-incommode, soit qu'on voulût rire ou

pleurer.--Il savoit toujours mieux que vous-même vos raisons d'être

triste ou gai.--Il consoloit mon oncle Tobie; mais toujours en lui

faisant entendre que son chagrin ne venoit que d'avoir perdu son

califourchon. «Ne t'inquiète pas, disoit-il, frère Tobie; il faut

espérer que nous aurons bientôt la guerre.--Et si la guerre vient, les

puissances belligérantes auront beau faire, tes plaisirs sont

assurés.--Je les défie, cher Tobie, de gagner du terrein sans prendre de

villes, et de prendre des villes sans faire de siéges.»

Mon oncle Tobie ne recevoit pas volontiers cette espèce d'attaque que

faisoit mon père à son califourchon.--Il trouvoit ce procédé peu

généreux, d'autant qu'en frappant sur le cheval, le coup retomboit sur

le cavalier, et portoit sur l'endroit le plus sensible; de sorte qu'en

ces occasions mon oncle Tobie posoit sa pipe sur la table plus

brusquement, et se disposoit à une défense plus vive qu'à l'ordinaire.--

--Il y a environ deux ans que je dis au lecteur que mon oncle Tobie

n'étoit pas éloquent; et dans la même page je donnai un exemple du

contraire.--Je répète ici la même observation, et j'ajoute un fait qui

la contredit encore.--Il n'étoit pas éloquent;--il lui étoit difficile

de faire de longues phrases,--et il détestoit les belles phrases.--Mais

il y avoit des occasions qui l'entraînoient malgré lui, et l'emportoient

bien loin de ses bornes ordinaires. Alors mon oncle Tobie étoit, à

quelques égards, égal à Tertullien, et à quelques autres, infiniment

supérieur.

Mon père goûta tellement une de ces défenses, que mon oncle Tobie

prononça un soir devant Yorick et lui, qu'il l'écrivit toute entière

avant de se coucher.

J'ai eu le bonheur de retrouver cette défense parmi les papiers de mon

père, avec quelques remarques de sa façon, soulignées et mises entre

deux parenthèses.

Au dos du cahier est écrit: _Justification des principes de mon frère

Tobie, et des motifs qui le portent à désirer la continuation de la

guerre._

Je ne crains pas de le dire, j'ai lu cent fois cette apologie de mon

oncle Tobie;--et je la regarde comme un si beau modèle de défense; elle

fait voir en lui un accord si heureux de douceur, de courage et de bons

principes,--que je la donne au public, mot pour mot, telle que je l'ai

trouvée, en y joignant les remarques de mon père.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 86 / 120 题