_Son arsenal se monte._
Il faut que je fasse ici un petit aveu au lecteur. Quoique dans
l'histoire de la première campagne de mon oncle Tobie le mot _ville_
soit souvent répété, la vérité est qu'il n'y avoit alors dans le
polygone rien qui ressemblât à une ville. Cet embellissement n'eut lieu
que dans l'été qui suivit la peinture des ponts et de la guérite;
c'est-à-dire, dans la troisième campagne de mon oncle Tobie;--et ce fut
au caporal qu'en vint la première idée.
Par l'effort de son bras et sous les ordres de mon oncle Tobie, il avoit
pris Amberg, Bonn, et Rhimberg, et Huis, et Limbourg; il vint alors avec
raison à penser que c'étoit une dérision de se vanter de la prise d'un
si grand nombre de villes, sans avoir une seule ville à montrer pour
attester tant de conquêtes. Il proposa donc à mon oncle Tobie de se
faire bâtir une petite ville à son usage, en planches de sapin qui
seroient assemblées, peintes, montées et placées dans le polygone, de
manière à faire l'illusion la plus complette.--
Mon oncle Tobie sentit d'abord l'excellence du projet, et l'agréa sur le
champ; il y joignit même deux idées nouvelles et assez bizarres, mais
dont il étoit presque aussi vain, que s'il eût eu l'honneur de la
première invention.
--Il voulut d'abord que la ville fût bâtie dans le genre de celles
qu'elle devoit le plus vraisemblablement représenter;--avec des fenêtres
grillées, et le toît des maisons tourné vers la rue, etc. comme à Gand,
à Bruges, et dans tout le reste du Brabant et de la Flandre.--
Il voulut de plus, au lieu d'avoir ses maisons réunies, comme le caporal
le proposoit, que chacune d'elles fût isolée et indépendante, afin de
pouvoir être accrochée ou décrochée à volonté, de manière à exécuter
tous les plans de villes possibles.--
On se mit aussitôt à l'ouvrage; les charpentiers furent appelés; et mon
oncle Tobie et le caporal, témoins assidus de leurs travaux, n'en
détournoient les yeux que pour s'applaudir réciproquement dans leurs
regards du succès de leur invention.