CHAPITRE LXVI.

_Il se met dans ses meubles._

Aussitôt, dis-je, que la ville étoit ainsi achevée avec tous ses

ouvrages, mon oncle Tobie et le caporal Trim commençoient à ouvrir leur

premiere parallèle.--Non pas au hasard, ni suivant leur caprice; mais

des mêmes points et des mêmes distances que les alliés avoient commencé

les leurs. Ils régloient leurs approches et leurs attaques sur les

détails que mon oncle Tobie recevoit par la voie des journaux; et

pendant toute la durée du siége ils suivoient les alliés pas à pas.

Le duc de Malborough établissoit-il un logement? mon oncle Tobie

établissoit un logement aussi.--Le front d'un bastion étoit-il renversé,

ou une défense ruinée? le caporal prenoit sa pioche, et en faisoit

autant.--C'est ainsi que, gagnant sans cesse du terrein, ils se

rendoient successivement maîtres de tous les ouvrages, jusqu'à ce

qu'enfin la place tombât entre leurs mains.--

Où sont-ils ces hommes rares, ces bons cœurs que le bonheur des autres

rend heureux?--Je les invite à me suivre derrière la haie d'épine du

boulingrin de mon oncle Tobie. La poste est arrivée;--il a reçu la

gazette:--la brêche est praticable;--le duc de Malborough va tenter

l'assaut.--Mon oncle Tobie et le caporal paroissent.--Avec quelle ardeur

ils s'avancent, l'un avec la gazette à la main, l'autre avec la bêche

sur l'épaule!--Quel triomphe modeste se glisse dans les regards de mon

oncle Tobie, au moment qu'il monte sur les remparts!--quel excès de

plaisir brille dans ses yeux, lorsque debout devant le caporal,

l'animant de la voix et du geste, il lui relit dix fois le paragraphe,

de crainte que la brêche ne soit d'un pouce trop large ou trop

étroite!--Mais, dieux! la chamade est battue;--mon oncle Tobie s'élance

sur la brêche, soutenu du caporal:--le caporal lui-même s'avance les

drapeaux à la main;--il les arbore sur les remparts.--Quel moment!

quelle délice! ciel! terre! mer!--Mais à quoi servent les apostrophes?

avec tous les élémens, on ne parviendra jamais à composer une liqueur

aussi enivrante.

C'est ainsi, c'est au milieu de ces extases répétées, c'est dans cette

route délicieuse, que mon oncle Tobie et le caporal passèrent les plus

douces années de leur vie. Si quelquefois leur bonheur étoit troublé par

le vent d'ouest, qui venant à souffler une semaine de suite, retardoit

la malle de Flandre, et tenoit mon oncle Tobie à la torture,--c'étoit

encore là la torture du bonheur.--C'est ainsi, dis-je, que pendant

longues années, et chaque année de ces années, et chaque mois de chaque

année, mon oncle Tobie et Trim s'exercèrent dans l'art des

siéges;--variant sans cesse leurs plaisirs par de nouvelles inventions,

s'excitant à l'envi à de nouveaux moyens de perfection, et trouvant dans

chacune de leurs découvertes une nouvelle source de délices.--

La première campagne s'exécuta du commencement à la fin, suivant la

méthode simple et facile que j'ai rapportée.

--Dans la seconde campagne, qui fut celle où mon oncle Tobie prit Liége

et Ruremonde, il se décida à faire la dépense de quatre beaux

pont-levis, de deux desquels j'ai donné une description si exacte dans

la première partie de cet ouvrage.

--Tout à la fin de la même année, il ajouta deux portes avec des herses.

(Ces dernières furent dans la suite remplacées par des _orgues_, comme

préférables aux _herses_.) Et vers Noël de cette même année, mon oncle

Tobie, qui avoit coutume de se donner un habit complet à cette époque,

préféra de se refuser cette dépense, et de traiter pour une belle

guérite.--

Il y avoit dans le boulingrin une espèce de petite esplanade, que mon

oncle Tobie s'étoit ménagée entre la naissance du glacis, et le coin de

la haie d'ifs; c'est là qu'il tenoit ses conseils de guerre avec le

caporal. La guérite fut placée au coin de la haie d'ifs, et devoit

servir de retraite en cas de pluie.--

Les pont-levis, les portes, la guérite, tout fut peint en blanc, et à

trois couches, pendant le printemps suivant; ce qui mit mon oncle Tobie

en état d'entrer en campagne avec la plus grande splendeur.--

Mon père disoit souvent à Yorick, que si dans toute l'Europe, tout autre

que mon oncle Tobie se fût avisé d'une chose pareille, on l'auroit

regardée comme une des satyres les plus amères et les plus raffinées de

la manière fanfaronne dont Louis XIV, au commencement de la guerre, mais

principalement cette même année, étoit entré en campagne.--«Mais,

ajoutoit mon père, mon frère Tobie! il n'est pas dans sa nature

d'insulter qui que ce soit.--Rare et excellent homme!»

--Revenons à ses campagnes.--

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 75 / 120 题