CHAPITRE LXV.

_Campagne de mon oncle Tobie._

Si le lecteur n'a pas l'idée la plus parfaite de ce demi-arpent de terre

qui se trouvoit au fond du jardin potager de mon oncle Tobie, et qui fut

pour lui le théâtre de tant d'heures délicieuses, je déclare que c'est

entièrement la faute de son imagination, et non pas la mienne. Je suis

certain d'en avoir donné une description si exacte, que j'en avois

presque honte.--

Un jour dans ses momens de loisir, le destin s'amusoit à regarder dans

le vaste dépôt où sont inscrits tous les événemens des temps futurs.--En

jetant les yeux sur un gros livre relié en fer, il vit à quels grands

projets étoit destiné ce petit coin de terre, qui devoit être un jour le

boulingrin de mon oncle Tobie.--Il fit aussitôt signe à la nature; c'en

fut assez.--La nature y répandit une demi-pelletée de ses engrais les

plus doux, auxquels elle joignit justement assez d'argile pour conserver

la forme des angles et de tous les points saillans, et en même-temps

trop peu pour que la terre pût coller à la bêche, et rendre le théâtre

de tant de gloire impraticable par le mauvais temps.

Quand mon oncle Tobie se retira à la campagne, il y porta, comme on a pu

voir, les plans de presque toutes les places fortifiées d'Italie et de

Flandre. Ainsi devant quelque ville que le duc de Malborough ou les

alliés allassent se placer, ils y trouvoient mon oncle Tobie tout

préparé.--Et voici quelle étoit sa méthode; elle paroîtra au lecteur la

plus simple du monde.--

--Tout aussitôt qu'une ville étoit investie,--plutôt même, si le projet

étoit connu, mon oncle Tobie prenoit son plan; et, au moyen d'une

échelle, il lui étoit facile de l'adapter à la grandeur exacte de son

boulingrin.--Il s'agissoit ensuite de transporter les lignes du papier

sur le terrein; c'est ce qui s'exécutoit au moyen d'un gros peloton de

ficelle, et d'un certain nombre de petits piquets que l'on enfonçoit en

terre à tous les angles saillans et rentrans.--Ensuite, prenant le

profil de la place et de ses ouvrages, pour déterminer la profondeur et

l'inclinaison des fossés, le talus du glacis, et la hauteur précise de

toutes les banquettes, parapets, etc.--mon oncle Tobie mettoit le

caporal à l'ouvrage, et l'ouvrage se poursuivoit tranquillement.--

La nature du sol,--la nature de l'ouvrage lui-même, et par-dessus tout

l'excellente nature de mon oncle Tobie, assis près du caporal du matin

au soir, et causant familiérement avec lui sur les faits du temps

passé;--tout cela réduisoit le travail à n'en avoir presque que le

nom.--

Dès que la place étoit ainsi achevée, et mise en un état de défense

convenable, elle étoit investie; et mon oncle Tobie, aidé du caporal,

commençoit à ouvrir la première parallèle.--De grace, qu'on ne vienne

pas m'interrompre ici; qu'un demi-savant ne vienne pas me dire que j'ai

fait occuper tout le terrein par le corps de la place et de ses

ouvrages, et qu'il ne m'en reste plus pour cette première parallèle, qui

ne doit s'ouvrir qu'à trois cents toises au moins du corps principal de

la place!--Ne restoit-il pas à mon oncle Tobie tout son potager

adjacent? C'est là, et ordinairement entre deux planches de choux, qu'il

établissoit ses première et seconde parallèles.--Je considérerai tout au

long les avantages et les inconvéniens de cette méthode, quand j'écrirai

plus en détail l'histoire des campagnes de mon oncle Tobie et du

caporal, dont ceci n'est, à proprement parler, qu'un extrait; et ce seul

examen occupera au moins trois pages. On peut juger par-là de

l'importance et de l'étendue des campagnes elles-mêmes.--Aussi

j'appréhende que ce ne soit en quelque sorte les profaner, que d'en

donner, comme je fais, des lambeaux, dans un ouvrage aussi frivole que

celui-ci; ne vaudroit-il pas cent fois mieux les faire imprimer à part?

J'y songerai; et, en attendant, reprenons notre esquisse.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 74 / 120 题