CHAPITRE LVII.

_Malheur du jeune Lefèvre._

Lefèvre rejoignit l'armée impériale devant Belgrade, à temps pour

essayer la trempe de son épée à la défaite des Turcs.--Il s'y comporta

en digne élève de mon oncle Tobie.--Mais le malheur sembla s'attacher à

lui sans qu'il l'eût mérité, et le poursuivit partout pendant les quatre

années qui suivirent.--Il soutint l'adversité avec courage, et sans se

laisser abattre; mais enfin il tomba malade à Marseille, d'où il écrivit

à mon oncle Tobie qu'il avoit perdu son temps, ses services, sa santé,

et en un mot tout, excepté son épée; et qu'il attendoit le premier

vaisseau pour retourner à lui.

Mon oncle Tobie reçut cette lettre environ six semaines avant l'accident

de Suzanne; de sorte que Lefèvre étoit attendu à toute heure. Il s'étoit

présenté à l'esprit de mon oncle Tobie, dès que mon père avoit parlé

d'un gouverneur pour moi; mais, au détail bizarre de toutes les

perfections que mon père exigeoit, mon oncle Tobie avoit cru devoir

garder le silence,--jusqu'à ce qu'enfin Yorick ayant ramené mon père à

des idées plus raisonnables, et mon père étant convenu que mon

gouverneur devoit être bon, juste, humain et généreux, l'image et

l'intérêt de Lefèvre agirent si puissamment sur mon oncle Tobie, que se

levant aussitôt, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon

père, qui tenoit déjà une des siennes:--«Frère Shandy, s'écria mon oncle

Tobie, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.--Je me joins

au capitaine, dit Yorick.--Je réponds de la bonté de son cœur, dit mon

oncle Tobie.--Et moi de sa bravoure, s'écria le caporal.--Les meilleurs

cœurs, Trim, sont toujours les plus braves, dit mon oncle Tobie.»--

«Sans doute, dit le caporal.--Et monsieur a pu voir également que les

plus mauvais sujets du régiment en étoient les plus lâches.--Et monsieur

peut se souvenir d'un certain sergent, nommé Kumber...»--

«--Nous traiterons ce sujet une autre fois, dit mon père.»--

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 65 / 120 题