_Départ du jeune Lefèvre._
Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de
Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste
et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil
uniforme et une épée de cuivre;--de sorte qu'il ne rencontra aucune
opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune
orphelin.
--Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie,
jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux... porte-le en mémoire du pauvre
lieutenant.»--Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée,
Lefèvre, je la garderai pour toi.--Voilà, mon cher Lefèvre,
continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune
que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de
la porter,--je n'en demande pas davantage.»
Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et
qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon
oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au
temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais
de l'envoyer chercher par le caporal.--Il y demeura jusqu'à son
dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les
nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs,
enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et
laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon
oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser
tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.--Deux fois mon oncle
Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu
combattras à mes côtés.--Deux fois il porta la main sur son aine, et
laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.
--Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment
suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe
près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour
l'éclaircir.--Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour
régler son passage à Livourne.--Puis, en lui remettant son épée: «Si tu
es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.--Mais
si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune
trahit ton courage... reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en
l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»--
La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre,
autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent
l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils
pleurèrent tous deux.--Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier
baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la
bague de sa mère et soixante guinées,--et il pria Dieu de le bénir.