CHAPITRE LVI.

_Départ du jeune Lefèvre._

Après que mon oncle Tobie eut converti en argent la succession de

Lefèvre, et qu'il eut réglé ses comptes avec son régiment, l'aubergiste

et le reste du monde, il ne lui resta entre les mains qu'un vieil

uniforme et une épée de cuivre;--de sorte qu'il ne rencontra aucune

opposition à prendre l'entière administration des biens du jeune

orphelin.

--Il donna l'habit au caporal: «Porte-le, Trim, dit mon oncle Tobie,

jusqu'à ce qu'il tombe en lambeaux... porte-le en mémoire du pauvre

lieutenant.»--Il prit l'épée, et la tirant du fourreau: «Cette épée,

Lefèvre, je la garderai pour toi.--Voilà, mon cher Lefèvre,

continua-t-il, en suspendant l'épée à un clou, voilà toute la fortune

que Dieu t'a laissée; mais s'il t'a donné un cœur et un bras dignes de

la porter,--je n'en demande pas davantage.»

Dès que le jeune Lefèvre eut pris une teinture de fortification, et

qu'il eut appris à insérer un polygone régulier dans un cercle, mon

oncle Tobie le mit dans une école publique, d'où il ne sortoit qu'au

temps de Noël et à la Pentecôte, où mon oncle Tobie ne manquoit jamais

de l'envoyer chercher par le caporal.--Il y demeura jusqu'à son

dix-septième printemps. Mais alors les bruits de guerre, et les

nouvelles de l'empereur qui faisoit marcher une armée contre les Turcs,

enflammant son jeune courage, Lefèvre partit un beau jour sans congé; et

laissant là son grec et son latin, il alla se jeter aux genoux de mon

oncle Tobie, lui demanda l'épée de son père, et le pria de lui laisser

tenter la fortune des armes sous le prince Eugène.--Deux fois mon oncle

Tobie oublia sa blessure, et s'écria: Lefèvre, j'irai avec toi, et tu

combattras à mes côtés.--Deux fois il porta la main sur son aine, et

laissa retomber sa tête avec l'air de l'abattement et du désespoir.

--Mon oncle Tobie descendit l'épée du clou où elle avoit été constamment

suspendue depuis la mort du pauvre lieutenant. Il en porta la pointe

près de son œil en soupirant, et la donna au caporal pour

l'éclaircir.--Il retint Lefèvre quinze jours pour l'équiper, et pour

régler son passage à Livourne.--Puis, en lui remettant son épée: «Si tu

es brave, Lefèvre, dit mon oncle Tobie, elle ne te manquera pas.--Mais

si la fortune, ajouta mon oncle Tobie en rêvant un peu, si la fortune

trahit ton courage... reviens à moi, Lefèvre, s'écria-t-il en

l'embrassant; tu me retrouveras toujours.»--

La plus mortelle injure n'auroit pas déchiré le cœur du jeune Lefèvre,

autant que la tendresse paternelle de mon oncle Tobie. Ils se séparèrent

l'un de l'autre, comme le meilleur des fils du meilleur des pères. Ils

pleurèrent tous deux.--Enfin mon oncle Tobie, en lui donnant son dernier

baiser, lui glissa dans la main une vieille bourse qui contenoit la

bague de sa mère et soixante guinées,--et il pria Dieu de le bénir.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 64 / 120 题