CHAPITRE LV.

_Convoi et Oraison funèbre._

Je rapporterai en peu de mots, dans le prochain chapitre, tout ce qui me

reste à dire sur le jeune Lefèvre; ce qui comprend tout l'espace qui

s'écoula depuis la mort de son père jusqu'à l'époque où mon oncle Tobie

proposa au mien de me le donner pour gouverneur;--et je n'ajouterai que

très-peu de détails à ce chapitre-ci, dans l'impatience où je suis de

retourner à ma propre histoire.--

Mon oncle Tobie, comme gouverneur de Dendermonde, rendit au pauvre

lieutenant tous les honneurs de la guerre;--il accompagna le corps au

tombeau, conduisant lui-même le deuil, et menant le jeune Lefèvre par la

main.

Yorick, de son côté, pour n'être pas en reste, rendit au défunt tous les

honneurs de l'église, et l'enterra en grande pompe au milieu du

chœur.--Il paroît même qu'il prononça son oraison funèbre. Je dis, _il

paroît_; et j'en juge par une note que j'ai trouvée sur l'un de ses

sermons.

C'étoit la coutume d'Yorick, (et je suppose qu'elle lui étoit commune

avec tous ceux de sa profession) de noter sur la première page de chacun

de ses sermons le lieu, le temps, et l'occasion où il avoit été

prêché.--Il y joignoit toujours un petit commentaire sur le sermon

lui-même; et en vérité rarement à sa louange.--Par exemple:--_Sermon sur

la dispersion des Juifs. Je n'en fais pas le moindre cas: je conviens

que c'est un prodige d'érudition; mais d'une érudition triviale, et mise

en œuvre plus trivialement encore._

--_Celui-ci est d'une composition lâche. Je ne sais ce que diantre

j'avois dans la tête quand je le fis._

--N. B. _L'excellence de ce texte, c'est qu'il convient à tous les

sermons; et de ce sermon, c'est qu'il convient à tous les textes._

--_Pour celui-ci, je mérite d'être pendu; j'en ai volé la plus grande

partie;_ et le docteur Pidigunes m'a dénoncé.--_Rien n'est tel qu'un

voleur pour en découvrir un autre._

Sur le dos d'une demi-douzaine je trouve écrit _so so_, et rien de

plus;--et sur les deux autres, _moderato_.--Ils sont tous huit dans un

seul paquet rattaché avec un bout de ficelle verte, qui semble avoir

jadis appartenu au fouet d'Yorick; ce qui me fait conclure que par _so

so_ et par _moderato_, Yorick entendoit à-peu-près la même chose; et en

cela il étoit d'accord avec le dictionnaire italien d'Altieri.--

Il faut pourtant convenir que les deux sermons étiquetés _moderato_ sont

cinq fois meilleurs que les _so so_,--montrent dix fois plus de

connoissance du cœur humain,--renferment soixante et dix fois plus

d'esprit et de feu;--et pour m'élever par une gradation convenable,

découvrent mille fois plus de génie.--Aussi quand je donnerai au public

les sermons _dramatiques_ d'Yorick, quoique je ne compte en admettre

qu'un de tout le nombre des _so so_, je n'hésiterai pas à faire imprimer

les deux _moderato_ dans leur entier.

Je n'entreprendrai pas de deviner ce qu'Yorick pouvoit entendre par ces

mots, _lentamente_, _tenute_, _grave_, et quelquefois _adagio_, tels que

je les trouve sur quelques-uns de ses sermons.--Je serois encore plus

embarrassé d'expliquer: _à l'octava alta_, _con strepito_, _con l'arco_,

_senza l'arco_, et autres termes de musique avec lesquels il en a

désigné d'autres.--Ce que je sais, c'est que ces mots ont sûrement un

sens; et Yorick, qui étoit à-la-fois musicien et prédicateur, les

appliquoit de ses sonates à ses sermons.--Je ne doute même point que

chacun de ces signes qui nous échappent, n'eût pour lui une

signification distincte et précise.

--Parmi tous ses sermons, il y en a un, (et c'est lui qui m'a conduit à

cette longue digression); il est sur la mort, et il a sans doute été

fait à l'occasion du pauvre Lefèvre. Il est écrit d'une plus belle main

que les autres, ce qui annonce une sorte de prédilection en sa faveur.

Du reste, il est négligemment rattaché avec une lisière de laine, et

enveloppé dans une feuille de papier bleu, qui sent encore le droguiste.

Mais je doute que ces marques apparentes d'humilité aient été mises à

dessein, d'autant que tout à la fin du sermon et non au commencement,

(ce qui est contre l'usage invariable d'Yorick), je trouve écrit de sa

main le mot:

_Bravo._

Tout, à la vérité, concourt à radoucir ce que cette expression peut

avoir de choquant.--Le mot est placé à deux pouces et demi au moins de

distance de la dernière ligne, tout en bas de la page, et dans ce coin à

droite qui est ordinairement recouvert par le pouce. Il est écrit avec

une plume de corbeau, en petits caractères, et d'une encre si pâle,

qu'en vérité on peut à peine se douter qu'il est là.--C'est plutôt

l'ombre de la vanité, que la vanité elle-même;--c'est plutôt une secrète

complaisance, un mouvement passager de satisfaction, qui s'élève dans le

cœur du compositeur à son insu, qu'une marque grossière

d'applaudissement qu'on auroit l'effronterie d'offrir au public.--

Je sens bien que, malgré tous ces adoucissemens, j'ai rendu un mauvais

service à Yorick en entrant dans toutes ces particularités, et que

j'aurois dû les taire pour l'honneur de sa modestie;--mais quel homme

n'a pas ses foiblesses?--Yorick n'en étoit pas plus exempt qu'un

autre.--Mais ce qui excuse la sienne en cette occasion, ce qui la réduit

presque à rien, c'est que le mot fut barré quelque temps après par

lui-même par une ligne d'une encre plus noire qui le traverse, comme

s'il s'étoit rétracté, ou qu'il eût été honteux de sa première opinion.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 63 / 120 题