CHAPITRE LIV.

_Fin de l'Histoire de Lefèvre._

Le lendemain matin, le soleil brilloit dans tout son éclat à tous les

yeux du village, excepté à ceux de Lefèvre et de son fils affligé.--La

pesante main de la mort pressoit les paupières du pauvre lieutenant; et

les ressorts qui chassent le sang aux extrémités, et le rappellent sans

cesse au cœur, perdoient en lui la force et le mouvement.--

En ce moment, mon oncle Tobie, qui s'étoit levé une heure plutôt que de

coutume, entra dans la chambre du lieutenant. Il s'assit à côté de son

lit, et sans préface ni apologie, sans nul égard pour toutes les modes

et coutumes, il ouvrit son rideau, comme auroit fait un ancien ami ou un

camarade; et aussitôt il lui demanda comment il se portoit,--s'il avoit

reposé la nuit,--de quoi il se plaignoit,--où étoit son mal,--ce qu'il

pouvoit faire pour le soulager;--et, sans lui donner le temps de

répondre à une seule question, il lui dit le petit plan qu'ils avoient

concerté pour lui la veille avec le caporal.

«--Vous viendrez chez moi, Lefèvre, dit mon oncle Tobie,--dans ma

maison,--tout-à-l'heure;--et nous enverrons chercher un médecin, pour

voir ce qu'il y a à faire;--nous aurons aussi un apothicaire;--le

caporal sera votre garde,--et moi, Lefèvre, votre domestique.»

Il y avoit dans mon oncle Tobie une franchise qui n'étoit pas l'effet,

mais la cause de sa familiarité.--Elle vous introduisoit sur le champ

dans son ame, et vous faisoit voir toute la bonté de son naturel.--A

cela, il se joignoit dans ses regards, dans sa voix et dans ses

manières, je ne sais quoi d'humain, qui, dans tous les momens, invitoit

le malheureux à s'approcher et à chercher un asile auprès de lui.--Avant

que mon oncle Tobie eût achevé la moitié des offres obligeantes qu'il

faisoit au père, le fils s'étoit insensiblement pressé contre lui; puis

étendant ses foibles bras, il avoit saisi l'habit de mon oncle Tobie à

la hauteur de la poitrine, et l'attiroit doucement vers lui... Le sang

et les esprits de Lefèvre, déjà froids et engourdis, et qui s'étoient

retirés dans leur dernière citadelle,--le cœur,--firent un effort pour

se rallier.--Le nuage qui couvroit ses yeux les quitta pour un

moment.--Il regarda mon oncle Tobie avec l'expression de la

reconnoissance, du regret et du désir:--il jeta un autre regard sur son

fils;--et ce lien qu'il établit entr'eux, (tout foible qu'il étoit) n'a

jamais été rompu.

La nature, après cet effort, reflua sur elle-même.--Le nuage reprit sa

place.--Le pouls frémit,--s'arrêta;--se releva,--s'affaissa,--s'arrêta

encore;--hésita, s'arrêta... Acheverai-je?--Non.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 62 / 120 题