CHAPITRE XXX.

_On s'y perd._

«Cher Yorick, dit mon père en souriant,--(Yorick avoit rompu la ligne,

et le peu de largeur de la porte l'ayant forcé de défiler, il étoit

entré le premier) cher Yorick, dit mon père, il me semble que notre

Tristram accomplit bien durement tous ses rites religieux.--Jamais il

n'y eut fils de Juif, de chrétien, de Turc ou d'infidelle, initié d'une

manière aussi oblique et aussi maussade.»--

«Mais j'espère, dit Yorick, qu'il n'y a point de danger.--Il faut,

continua mon père, qu'il se soit passé quelque chose d'étrange dans

quelque recoin de l'écliptique, au moment de sa formation.--Sur ce

point, dit Yorick, c'est vous que je prendrois pour juge.--Ce sont les

astrologues, dit mon père, qu'il faudroit consulter. Mais certainement

les aspects des planètes qui auroient dû être favorables, ne se sont pas

rencontrés comme ils devoient; l'opposition de leur ascendance a

manqué,--ou les génies qui président à la naissance étoient occupés

ailleurs.--Enfin il est sûr que quelque chose a été de travers, soit

au-dessus, soit au-dessous de nous.»--

«Cela se pourroit bien, répondit Yorick.»

«Mais, s'écria mon oncle Tobie, y a-t-il du danger pour

l'enfant?--Les Troglodites disent que non, répliqua mon père.--Et les

théologiens...--Dans quel chapitre, demanda Yorick?»--

«Je ne suis pas sûr duquel, dit mon père.--Mais ils nous disent, frère

Tobie, que cette méthode est très-bonne.--Pourvu, dit Yorick, que vous

fassiez voyager votre fils en Egypte.--Je l'espère bien, dit mon

père.»--

«Tout cela, dit mon oncle Tobie, est de l'arabe pour moi.--Il le seroit

pour bien d'autres, dit Yorick.»--

«Ilus, continua mon père, fit circoncire un matin toute son armée.--Sans

cour martiale! sans conseil de guerre! s'écria mon oncle Tobie.--Je

sais, continua mon père, en s'adressant à Yorick, et sans faire

attention à la remarque de mon oncle Tobie,--je sais que les savans ne

sont pas d'accord sur Ilus.--Les uns le prennent pour Saturne, d'autres

pour l'Être suprême; quelques-uns même veulent que ce fut simplement un

général de Pharao-néco.--Fût-ce Pharao-néco lui-même, dit mon oncle

Tobie, je ne sais par quel article du code militaire il pourroit se

justifier.»--

«Les controversistes, poursuivit mon père, assignent vingt-deux raisons

en faveur de la circoncision.--A la vérité, d'autres qui ont soutenu

l'avis opposé, ont montré combien la plupart de ces raisons étoient

foibles.--Mais nos meilleurs théologiens polémiques.»...--

«Je voudrois, interrompit Yorick, qu'il n'y en eût pas un dans le

royaume, les subtilités de l'école ne servent qu'à embrouiller l'esprit;

et une once de théologie-pratique vaut mieux que tout l'ergotage des

théologiens polémiques.--Ne puis-je savoir, demanda mon oncle Tobie à

Yorick, ce que c'est qu'un théologien polémique?--Ma foi! capitaine

Shandy, répondit Yorick, c'est une espèce de charlatan qui ne vaut guère

mieux que ceux qui montent sur les tréteaux; et j'ai dans ma poche le

récit d'un combat singulier entre Gymnast et le capitaine Tripet, où

l'on en trouve la meilleure définition que j'aie jamais vue.--Je

voudrois entendre ce récit, reprit vivement mon oncle Tobie.--Tout à

l'heure, si vous voulez, dit Yorick.--Mais le caporal m'attend à la

porte, continua mon oncle Tobie; et comme je suis sûr que la relation

d'un combat rendra le pauvre garçon plus joyeux que son souper,--de

grâce, frère, permettez-lui d'entrer.--De tout mon cœur, dit mon père.»

Trim entra droit et heureux comme un empereur; et quand il eut fermé la

porte, Yorick tira son livre de la poche droite de son habit, commença

sa lecture, et l'acheva sans être interrompu.--Tout le monde dormit dès

la dixième ligne.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 38 / 120 题