_La Tristrapédie._
«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut
réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;--autrement, et s'il se
livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un
amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera
monstrueux.
»Mais dans ma Tristrapédie!--je pose en fait que je n'ai pas avancé un
seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition
d'Euclide.--Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.--J'ai
souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous,
Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à
l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en
lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de
suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».--Mon oncle Tobie qui étoit
la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par
une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le
compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.
La compagnie sourit.--Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de
dormir.--Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé
tout le jour au boulingrin;--et moi-même... Je ne sais comment cela
s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.--En
même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de
la table,--Trim moucha la chandelle,--mon père ranima le feu, prit le
livre, toussa deux fois, et commença.