CHAPITRE XXXI.

_La Tristrapédie._

«Le premier devoir d'un écrivain, Yorick, dit mon père quand il fut

réveillé, c'est de ne rien avancer sans preuve;--autrement, et s'il se

livre à tous les écarts de son imagination, son ouvrage ne sera qu'un

amas bizarre de faits et d'idées sans liaison, dont l'assemblage sera

monstrueux.

»Mais dans ma Tristrapédie!--je pose en fait que je n'ai pas avancé un

seul mot qui ne soit aussi clair et aussi démontré qu'une proposition

d'Euclide.--Va, Trim, va me chercher ce livre sur mon bureau.--J'ai

souvent eu le projet, continua mon père, de le lire, tant à vous,

Yorick, qu'à mon frère Tobie; et je crains même d'avoir manqué à

l'amitié en différant aussi long-temps. Mais si vous le voulez, nous en

lirons un ou deux chapitres aujourd'hui, autant demain, et ainsi de

suite, jusqu'à ce que nous l'ayons achevé».--Mon oncle Tobie qui étoit

la complaisance même, et Yorick qui étoit sans fiel, approuvèrent par

une inclination; et le caporal, quoiqu'il ne fût pas compris dans le

compliment, mit la main sur sa poitrine, et salua comme les autres.

La compagnie sourit.--Ce garçon, dit Yorick, paroissoit avoir envie de

dormir.--Le pauvre diable, dit mon oncle Tobie, a été si fort occupé

tout le jour au boulingrin;--et moi-même... Je ne sais comment cela

s'est fait; mais je suis bien sûr que cela ne nous arrivera plus.--En

même-temps mon oncle Tobie alluma sa pipe, Yorick rapprocha sa chaise de

la table,--Trim moucha la chandelle,--mon père ranima le feu, prit le

livre, toussa deux fois, et commença.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 39 / 120 题