CHAPITRE XIV.

_Itinéraire du Commerce._

L'opinion de mon oncle Tobie, madame, étoit, si vous vous en rappelez,

que si le préteur Cornélius Gallus étoit mort dans les bras de sa femme,

il n'y avoit pas eu de péché.--Ma mère n'en avoit entendu qu'un seul

mot, et ce mot l'avoit prise par la partie la plus foible de son sexe...

j'espère que vous ne prenez pas le change.--Je veux dire, la

_curiosité_.--Elle arrangea à sa guise tout le sujet de la

conversation;--et une fois son imagination préoccupée, vous pouvez

croire que mon père ne dit pas un mot qui ne fût attribué par ma mère

soit à elle, soit aux affaires de sa famille.

Et je vous prie, madame, où demeure la femme qui n'en eût pas fait

autant?

Du genre de mort étrange de Cornélius, mon père avoit fait une

transition à la mort de Socrate; et il donnoit à mon oncle Tobie un

extrait de la harangue de ce philosophe devant ses juges.--Elle étoit

irrésistible, non pas la harangue de Socrate, mais la tentation que mon

père avoit d'en parler.--Il avoit lui-même écrit la vie de Socrate,

l'année qui précéda sa retraite du commerce.--Je crains même que cette

raison n'ait contribué à le lui faire quitter plutôt; si bien que

personne n'étoit en état de pérorer sur ce sujet avec autant de pompe,

d'abondance et de facilité que lui.

Il se livra donc à toute son éloquence; et s'adressant à mon oncle

Tobie, comme s'il eût été Socrate devant l'aréopage, il emboucha la

trompette héroïque.--Pas une période qui fût terminée par un mot plus

court, que _transmigration_ ou _annihilation_.--Pas une moindre pensée

que celle d'_être_ ou de ne _pas être_.--Dans l'exorde, pas une idée qui

ne fût entièrement neuve.--Comparant la mort à un sommeil long et

tranquille,--sans rêves, sans réveil.--Disant que _nous et nos enfans

étions nés pour mourir, mais qu'aucun de nous n'étoit né pour être

esclave_.--Non, je me trompe, ceci est tiré du discours d'Eléazar, tel

qu'il est rapporté par Joseph (_Histoire de la guerre des Juifs_).

Eléazar avoue qu'il a pris cette pensée des philosophes Indiens. Il est

à présumer qu'Alexandre le grand, dans son expédition des Indes, au

retour de la Perse qu'il avoit soumise, s'empara de cette maxime, ainsi

qu'il fit de bien d'autres choses.--Ce fut lui qui la rapporta en Grèce,

sinon par lui-même, (car on sait qu'il mourut en chemin en Babylone)--au

moins par ses lieutenans.--De la Grèce elle arriva à Rome;--de Rome elle

passa en France, et de France en Angleterre.--Je n'imagine pas quel

autre chemin elle pourroit avoir suivi par terre.

Par eau, elle a pu facilement descendre le Gange jusqu'au sinus

gangique, ou baie de Bengale,--et de-là dans la mer des Indes.--Suivant

ensuite la voie du commerce, (comme on ne connoissoit pas alors le

passage par le Cap de Bonne-Espérance), elle aura été portée avec

d'autres drogues et épices par la mer Rouge à Jedda, à la Mecque, ou

même à Tor ou Suez, villes situées au fond du golfe;--et de-là, par les

caravanes, à Coptos, qui n'en est distant que de trois jours de

marche;--de Coptos, le Nil l'aura amenée droit à Alexandrie, où elle

sera débarquée précisément au pied du grand escalier de la bibliothèque

d'Alexandrie.--Et c'est dans ce magasin qu'on aura été la chercher.

Bonté du ciel!--combien les savans de nos jours ont étendu le commerce!

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 22 / 120 题