_Méprise de ma mère._
Mon père avoit une manière à-peu-près semblable à celle de Job.--Je fais
cette comparaison, d'après la persuasion religieuse où je suis qu'il a
existé un très-saint et très-malheureux personnage du nom de Job.--Mais
n'admirez-vous pas l'audace de ces petits incrédules, qui se trouvant
embarrassés à fixer l'ère précise où ce grand homme a vécu,--ne sachant,
par exemple, s'il faut le placer avant ou après les patriarches,--aiment
mieux, pour trancher toute difficulté, décider qu'il n'a jamais existé?
Est-ce là un raisonnement? C'est une barbarie; c'est faire justement à
autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.--Mais je reviens
à la manière de mon père.
Quand les choses tournoient mal pour lui, et surtout dans le premier
mouvement de son impatience,--pourquoi suis-je né? s'écrioit-il. Eh! que
fais-je sur la terre? Je voudrois être mort.--C'étoit-là ses moindres
imprécations.--Mais quand sa peine devenoit excessive, et qu'elle
passoit toute mesure,--monsieur, vous auriez cru entendre Socrate
lui-même.--Tout respiroit en lui le mépris de la vie, et l'indifférence
sur les moyens d'en sortir.
Ma mère avoit peu lu; mais d'après ce que je viens de dire, l'extrait du
discours de Socrate ne devoit pas lui paraître étranger. Elle le prit à
la lettre. Elle écoutoit avec attention et recueillement, et auroit
écouté ainsi jusqu'au bout,--si mon père ne s'étoit jeté, sans trop
savoir pourquoi, dans cette partie du plaidoyer, où le grand philosophe
récapitule ses liaisons, ses alliances, ses enfans; mais sans se flatter
que le tableau puisse le sauver, ou faire impression sur ses
juges.--«J'ai des amis, s'écrioit mon père;--j'ai des parens; j'ai trois
malheureux enfans!»--
«Comment donc! monsieur Shandy, dit ma mère en ouvrant la porte, c'est
un de plus que je ne vous connoissois.»--
«Par le ciel! c'est un de moins,» dit mon père, en se levant et en
quittant la chambre.--