_Je reviens à ma mère._
Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en
avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé
tout nu sur les bords du Nil!
Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)--si c'est vous qui
m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la
peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des
gaucheries,--et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors.
Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être
étonné de rien!--A la bonne heure; je vous la passe.--
Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait
que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent
pas la peine!--Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je
serois un sot de me fier à lui.--
Et cet amour, ce respect pour la vérité, qui te conduiroit au bout du
monde pour la retrouver, quand tu crois l'avoir perdue!--Oui, j'aime la
vérité; mais je hais encore plus la dispute.--Et si cette vérité
n'intéresse ni la religion ni la société, j'aime mieux l'abandonner
lâchement, et souscrire aux opinions les plus extravagantes, que
d'entrer en lice pour les attaquer.--
D'ailleurs, je crains le mal par-dessus tout;--et il n'y a pas d'opinion
si sacrée, que je voulusse me laisser égratigner pour elle. Aussi me
suis-je de tout temps promis de ne jamais m'enrôler dans aucune armée de
martyrs, soit que l'on en lève une nouvelle, soit que l'on se contente
de recruter l'ancienne.
Mais il est temps que je retire ma mère de l'attitude pénible où je l'ai
laissée.