CHAPITRE XII.

_Trim achève._

Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit senti un peu choqué, rompit la

chaîne des idées du caporal, en retirant ainsi brusquement sa main de

dessus son épaule.--

Ou le caporal commença à soupçonner qu'il avoit été sur les brisées du

docteur, et qu'il avoit parlé plutôt comme un chapelain que comme un

soldat.--

Ou bien... ou bien... car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit

et d'invention, on pourroit aisément remplir dix pages de

suppositions.--Que les physiologistes ou tous autres curieux

déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause;--il

n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue:

«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu

me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer ses doigts, mais avec un

air que lui seul pouvoit donner au sentiment,--un jour de bataille, je

ne m'en soucie non plus que de cela.--Pourvu toutefois qu'elle ne me

prenne pas en traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut tué en lavant

son fusil.--Qu'est-ce en effet que la mort? Une détente lâchée,--un

pouce ou deux de bayonnette dans le poumon ou dans le cœur;--tout cela

revient au même.

»Regardez le long de la ligne,--à main droite,--voyez:--le coup

part,--Richard tombe;--non, c'est Jacques:--eh bien, s'il est mort, il

ne souffre plus.--Mais qu'importe lequel? Daigne-t-on s'en informer en

marchant à l'ennemi?--Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne

sent pas même le coup qui donne la mort.--La mort! il ne s'agit que de

la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui

va au-devant d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, ajouta le caporal,

et je sais ce que c'est.--Dans un champ de bataille, Obadiah, en vérité,

ce n'est rien.--Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine.--Pour

moi, dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siége.--A

mon avis, dit Suzanne, c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.--Si

elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, il fallût me fourrer

dans le plus chétif havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le ferois

tout à l'heure; mais cela est dans la nature.»

«La nature est la nature, dit Jonathan.--Et c'est ce qui fait, s'écria

Suzanne, que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.--Elle n'en

reviendra jamais.--Moi, dit le caporal, de toute la maison, c'est le

capitaine que je plains davantage.--Madame soulagera sa douleur en

pleurant, et monsieur à force d'en parler.--Mais mon pauvre maître, il

gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai soupirer dans son lit

pendant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant le Fevre.--Si

j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige trop, et qu'il devroit se

faire une raison.--C'est plus fort que moi, Trim, dira mon maître. C'est

un accident si triste; je ne saurois l'ôter de là, dira-t-il en montrant

son cœur.--Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour

lui-même?--J'espère, Trim, répondra-t-il vivement, que je ne crains rien

au monde que de faire le mal.--Eh bien! ajoutera-t-il, quelque chose qui

arrive, j'aurois soin du fils de le Fevre.--Et avec cette pensée, comme

avec une potion calmante, monsieur s'endormira.»

J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit

Suzanne.--C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur

naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.--«Oui, sans doute, dit le

caporal; et aussi brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un

peloton.--Jamais le roi n'a eu un meilleur officier, ni Dieu un meilleur

serviteur.--Il marcheroit sur la bouche d'un canon, quand il verroit la

mêche allumée, prête à mettre le feu.--Eh bien, ôtez-le de-là, ce même

homme est doux comme un enfant, il ne voudroit pas faire de mal à un

poulet.»

J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce gentilhomme-là pour sept livres

sterlings par an, que tout autre pour huit.--«Grand merci pour les vingt

schelings, Jonathan.--Oui, Jonathan, ajouta le caporal, en lui secouant

la main, c'est comme si tu avois mis cet argent dans ma poche. Pour mon

compte, je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma mort, et je lui

dois bien cette marque d'attachement.--O le bon maître! il est pour moi

comme un ami, comme un frère;--et si j'étois sûr que mon pauvre frère

Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir,--quand j'aurois

dix mille livres sterlings, je les laisserois au capitaine jusqu'au

dernier scheling.»

Trim ne put retenir ses larmes en donnant à son maître cette preuve

testamentaire de son affection.--Toute la cuisine fut émue.--Conte-nous

l'histoire du pauvre lieutenant, dit Suzanne.--De tout mon cœur, dit le

caporal.

Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et le caporal Trim, formèrent

un cercle autour du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte

de la _cuisine_, le caporal commença en ces termes.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 20 / 120 题