CHAPITRE IX.

_Trim monte en chaire._

«Notre jeune maître est mort à Londres, dit Obadiah.»

Une robe de chambre de satin vert de ma mère, qui avoit déjà été

décrassée deux fois, fut la première idée que l'exclamation d'Obadiah

excita dans l'esprit de Suzanne.--«Eh bien, dit Suzanne, nous allons

tous être en deuil.»

Divin Locke, où es-tu? et se peut-il que tu manques l'occasion d'écrire

un si beau chapitre sur l'imperfection des mots?--Le mot _deuil_,

quoique prononcé par Suzanne elle-même, manqua son objet, et n'excita

pas en elle une seule idée teinte de noir ou de gris.--Tout étoit vert;

elle ne voyoit que la robe de chambre de satin vert.

«Oh! ma pauvre maîtresse en mourra!» s'écria Suzanne; et déjà elle

voyoit défiler toute la garde-robe de ma mère. Quelle procession!--son

damas rouge,--ses toiles de Perse,--ses lustrines jaunes et

blanches,--son taffetas brun,--ses bonnets de dentelle,--ses manteaux de

lit et ses consolantes jupes de dessous.--Elle n'oublioit pas un

chiffon. «Non, disoit Suzanne, ma maîtresse ne les reverra jamais.»

Nous avions un pataud de marmiton, qui faisoit le facétieux; mon père le

gardoit, je pense, à cause de sa bêtise.--Il avoit été toute l'automne

aux prises avec une hydropisie.--«Notre jeune maître est mort! dit

Obadiah;--il est mort bien certainement.--Et moi je ne le suis pas, dit

le marmiton.»--

«Voici de fâcheuses nouvelles, Trim, cria Suzanne, en essuyant ses yeux

au moment où Trim entra dans la cuisine:--notre jeune maître Robert est

mort et enterré.--(L'enterrement étoit un embellissement de la façon de

Suzanne).--Nous allons être tous en deuil, ajouta Suzanne.»--

«J'espère que non, dit Trim.--Vous espérez que non, reprit vivement

Suzanne.--(L'idée du deuil ne faisoit pas sur la tête de Trim la même

impression que sur celle de Suzanne).--J'espère, dit Trim, expliquant sa

pensée, j'espère en Dieu que la nouvelle n'est pas vraie.--J'ai entendu

lire la lettre de mes deux oreilles, dit Obadiah; et nous allons avoir

une rude besogne pour défricher _Oxmoor_.--Oh! il est bien mort, dit

Suzanne.--Aussi sûr que je suis en vie, dit le marmiton.»--

«Eh bien! dit Trim, en poussant un soupir, je le regrette de tout mon

cœur et de toute mon ame.--Pauvre créature!--pauvre garçon!--pauvre

gentilhomme!»--

«Il étoit en vie à la Pentecôte dernière, dit le cocher.--A la

Pentecôte!--hélas! s'écria Trim, en étendant le bras droit, et prenant

sur le champ la même attitude dans laquelle il avoit lu le sermon,--eh!

que fait la Pentecôte, Jonathan?--(C'étoit le nom du cocher).--Que fait

le temps de Pâques, ou toute autre saison de l'année?--Nous voilà tous

ici, continua le caporal, (en frappant perpendiculairement le plancher

du bout de sa canne, pour donner une idée de stabilité et de

force),--nous voilà tous ici, et en un moment, (ouvrant la main et

laissant tomber son chapeau), nous ne sommes plus.»--

Cette image étoit infiniment frappante.--Suzanne fondit en larmes.--Nous

ne sommes pas des plantes ni des pierres.--Jonathan, Obadiah, la

cuisinière, tout pleura. Le pataud de marmiton lui-même, qui écuroit un

chaudron sur ses genoux, se sentit ému. Toute la cuisine se pressa

autour du caporal.

Or, comme je vois clairement que la constitution de l'église et de

l'état, ou du moins leur durée,--peut-être la durée du monde entier, ou,

ce qui revient au même, la distribution et la balance de la propriété et

du pouvoir, vont dépendre de la manière dont l'on saisira l'éloquence de

ce geste du caporal,--je vous demande votre attention, messieurs, pour

une dixaine de pages; et je vous les donne à reprendre dans tout autre

endroit de l'ouvrage, pour dormir tout à votre aise.

J'ai dit que nous n'étions ni des plantes, ni des pierres, et j'ai bien

dit;--mais j'aurois dû ajouter que nous n'étions pas des anges.--Hélas!

que nous sommes loin de cet état de perfection!--Nous sommes des hommes

grossiers, enveloppés dans la matière, et gouvernés par nos idées, qui

le sont elles-mêmes par nos sens; et je rougis de dire à quel point va

cette influence secrète.--Mais de tous nos sens, je ne crains pas

d'affirmer que la vue (quoique je sache très-bien que la plupart de nos

philosophes soient pour le toucher) que la vue, dis-je, est celui qui a

le commerce le plus intime avec l'ame, qui frappe davantage

l'imagination, et qui lui laisse des impressions plus profondes.--Son

influence surpasse et détruit toutes les autres. Horace l'a dit avant

moi: _Segniùs irritant_, etc.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 16 / 120 题