CHAPITRE VIII.

_Parallèle de deux Orateurs._

A proprement parler, l'intérieur de notre famille étoit une machine

simple, et composée d'un petit nombre de roues. Mais ces roues étoient

mises en mouvement par tant de ressorts différens, elles agissoient

l'une sur l'autre avec une telle variété de principes et d'impulsions

étranges, que la machine, quoique simple, avoit tout l'honneur et même

les avantages d'une machine compliquée.--On pouvoit y remarquer presque

autant de mouvemens particuliers, que dans la mécanique intérieure d'une

pendule à secondes.

Parmi ces mouvemens il y en avoit un, et c'est celui dont je parle, qui

peut-être n'étoit pas, à tout prendre, aussi singulier que beaucoup

d'autres; mais dont l'effet étoit tel, qu'il ne pouvoit se passer dans

le sallon aucune motion, querelle, harangue, dialogue, projet, ou

dissertation, que sur le champ il n'y en eût la copie, le pendant, la

parodie, dans la cuisine.

Pour entendre ceci, il faut savoir que toutes les fois que quelque

message extraordinaire ou quelque lettre arrivoit au sallon,--ou que

l'entrée d'un domestique sembloit interrompre la conversation, et qu'on

avoit l'air d'attendre qu'il fût sorti pour la continuer,--ou que l'on

appercevoit quelque apparence de nuage sur le front de mon père ou de ma

mère;--enfin, dès que l'on supposoit que l'affaire qui se traitoit dans

le sallon valoit la peine qu'on l'écoutât, la règle étoit de ne pas

fermer entièrement la porte, et de la laisser tant soit peu

entr'ouverte,--de trois ou quatre lignes seulement,--précisément comme

ma mère la trouva en passant dans le corridor.--Le mauvais état des

gonds, (état auquel on se donnoit bien de garde de remédier) servoit de

prétexte et d'excuse à cette manœuvre, laquelle se répétoit aussi

souvent qu'il étoit nécessaire.--On laissoit donc un passage, non pas

aussi large à la vérité que celui des Dardanelles, mais suffisant pour

qu'on pût apprendre par ce moyen tout ce qu'il étoit intéressant de

savoir, et éviter par-là à mon père l'embarras de gouverner lui-même sa

maison.--

Ma mère en profita dans cette occasion.--Obadiah en avoit fait autant,

après avoir laissé sur la table la lettre qui apportoit la nouvelle de

mon frère.--De sorte qu'avant que mon père fût revenu de sa surprise, et

eût commencé sa harangue,--Trim, debout dans la cuisine, s'étoit mis à

pérorer sur le même sujet.

Il y a tel curieux, de ceux qui aiment à observer la nature, qui, s'il

eût eu en sa possession toutes les richesses de Job, en auroit donné la

moitié avec plaisir, pour entendre le caporal Trim et mon père, deux

orateurs si opposés par leur nature et leur éducation, haranguer sur la

même tombe.

Mon père, homme prodigieusement instruit, à l'aide d'une mémoire sûre et

d'une lecture immense, à qui tous les grands philosophes de l'antiquité

étoient familiers, citant sans cesse Caton, Sénèque, Epictète.--

Le caporal,--avec rien,--ne se souvenant de rien,--n'ayant rien lu que

son livre de revue,--et n'ayant de grands noms à citer, que ceux qui

étoient contenus dans le contrôle de sa compagnie.--

L'un, procédant de période en période, par métaphore et par allusion, et

frappant l'imagination de l'auditeur, comme doit faire tout bon orateur,

par l'agrément et les charmes de ses peintures et de ses images.--

L'autre, sans esprit ni antithèse, sans métaphore ni allusion, sans

aucune ressource de l'art, instruit par la nature, conduit par la

nature, alloit droit devant lui comme la nature le menoit;--et la nature

le menoit au cœur.--O Trim! si le ciel eût voulu que tu eusses un

meilleur historien... s'il l'eût voulu... ton historien auroit roulé

carosse.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 15 / 120 题