LE DERNIER MÉDICIS.

«Lorenzo de Médicis était gouverneur de Naples en 1795. Accusé de haute

trahison, il fut enfermé au fort de Gaëte avec l'abbé Capulo, son ami.

De lâches courtisans avaient transformé en crimes quelques discours de

Lorenzo. Il avait osé, par une bravade de paroles seulement, parler à la

cour du roi de Naples de ses droits héréditaires sur la Toscane. Médicis

et Capulo s'évadèrent, et l'on n'entendit plus parler d'eux. On crut que

la politique les avait secrètement sacrifiés à ses sottes terreurs. Vers

le même temps disparut également de la cour de Naples la jeune et belle

Ersilia, fille unique du duc de Contari. On parla pendant quelques jours

de ce singulier événement, et bientôt Ersilia fut oubliée comme il était

arrivé des prisonniers de Gaëte, comme cela arrive de toutes choses.

Médicis et Capulo avaient dû la liberté et la vie à l'amour que le

premier avait fait naître dans le coeur de la fille du duc de Contari.

Elle les avait fait conduire dans une retraite sûre, au sein des rochers

de la sauvage Calabre, où elle vint joindre bientôt Lorenzo pour

partager son obscurité et ses périls. Les biens de Médicis et de l'abbé

Capulo avaient été confisqués, leurs têtes mises à prix: voilà les

destinées que voulait partager la jeune et belle Ersilia, et pour

lesquelles avait été abandonné le palais de son père. Jamais ame plus

pure ne respira sous les traits de la beauté. Ersilia avait emporté les

diamans de sa mère et l'or de ses épargnes; elle échangea les premiers

et ses atours opulens pour le simple vêtement des montagnes siciliennes.

Elle n'en était que plus belle. «Ah!» disait-elle à l'heureux Lorenzo le

soir où il détacha de cette tête charmante le bouquet virginal, «oublie

que je suis fille de tes ennemis; crois que nous sommes nés sous le

chaume hospitalier de ces rochers, et notre félicité sera si grande que

nous bénirons un jour les persécutions qui nous auront seules ainsi

donné ce bonheur.» Lorenzo, quoique déjà arrivé à l'âge où les tristes

rêves de l'ambition remplacent les doux songes de l'amour, s'abandonnait

tout entier à sa tendresse; Ersilia était son univers. L'abbé Capulo,

son ami fidèle, tenta vainement de lui faire partager ses idées de

vengeance et l'espoir de faire sortir de l'infortune même une éclatante

réparation. Après de longues et inutiles provocations de ce genre,

l'abbé Capulo s'éloigna de l'asile des heureux époux. Ils n'apprirent

son absence et ses résolutions que par un pieux solitaire de Monte-Nero,

qui avait béni l'union de Lorenzo et d'Ersilia.

«C'était, vers les premiers jours d'avril 1798 que l'abbé Capulo s'était

séparé de son compagnon d'entreprises et d'infortune; Lorenzo s'en

affligea. Ersilia crut y voir de l'ingratitude. Hélas! il y eut au moins

une funeste imprudence, et une terrible catastrophe vint la révéler.

«Le bon solitaire, depuis l'absence de Capulo, composait seul la société

de Lorenzo et de sa belle compagne. Comme prêtre, il avait peu à

demander à une si vertueuse pénitente: seulement lorsque Ersilia,

adorant un amant dans l'époux à qui elle avait tout sacrifié, se

livrait, dans ses erreurs, à l'excès de cette passion, le pieux mais

indulgent cénobite lui reprochait quelquefois ces trop vifs transports,

et s'efforçait de persuader à la jeune épouse qu'une ardeur pareille

devait remonter vers la seule divinité. Alors Ersilia répondait au

prêtre, surpris bien plus qu'irrité:«Mon père, oh! ne cherchez pas à

réprimer ce sentiment, la vie de ma vie, et l'ame de mon ame. Je vous

répondrais comme l'amante d'Abélard: _Que Lorenzo se place entre mon

Dieu et moi, qu'il lui dispute mon coeur..._» Ersilia était si pure et si

touchante dans l'expression d'une tendresse qui lui avait coûté tant de

sacrifices, que le vieillard terminait ses exhortations par ces mots:

Allez en paix, ma fille; une ame si belle retournera à Dieu: «_Vada in

pace, figlia mia, anima cosi bella tornera a dio._» Hélas! le jour même

la prédiction s'accomplit. C'était dix mois après le départ de Capulo.

Lorenzo étant à la chasse, Ersilia se mit en route pour l'ermitage avec

les petits dons que son amitié délicate destinait au bon vieillard. Elle

était sortie sous l'influence matinale, parée de fleurs, agitée encore

des embrassemens d'un époux aimé, l'ame remplie de bienveillance et des

doux rêves d'un long avenir... Hélas! la main des assassins allait

borner cet avenir de félicité à quelques heures d'illusion terminées par

une mort affreuse. Lorenzo, poussé par un funeste pressentiment,

Lorenzo, inquiet et triste, rentra plus tôt que de coutume. Quoiqu'il

fût prévenu de la démarche d'Ersilia, quoique l'heure probable de son

retour ne fût point passée, il ne rentra point dans sa modeste demeure

pour y déposer son arme, et prit aussitôt le chemin de l'ermitage. Son

coeur battait avec violence: à peine eut-il mis le pied sur le seuil de

cet asile de paix, que le désespoir avec toute sa furie vint s'emparer

de ses sens bouleversés.

«Le corps d'Ersilia, outragé, mutilé par un raffinement d'infame

barbarie, gisait aux pieds de l'autel baigné de son sang; le vénérable

vieillard était immolé près d'elle. Les blessures attestaient une

inutile résistance. Pas une larme ne coula des yeux de Lorenzo.

«Non, je ne pleurerai point, s'écriait-il; c'est du sang qui peut seul

venger un sang si précieux»; et sa rage cherchait en frémissant quelle

victime devait tomber sous sa vengeance. Il ne pouvait douter qu'on n'en

voulût également à ses jours; la vie ne lui était plus rien: mais

Lorenzo, avant de mourir, songeait à être vengé. Persuadé que la piété

des villageois rendrait les derniers honneurs aux restes du pieux

vieillard, il enleva le corps d'Ersilia, et enveloppant ce douloureux

trésor dans son tabero, il prit le chemin d'une grotte connue de lui

seul. Les assassins d'Ersilia épiaient Lorenzo depuis quelques jours;

ils devaient l'attendre à un retour de chasse. Leur ordre était de

l'amener vivant à Naples. Lorenzo dut à ce calcul du crime le temps de

transporter les restes précieux d'Ersilia dans la grotte, et le bonheur

d'attendre, armé, les vils brigands qui avaient juré sa perte. Debout et

seul devant ce corps inanimé, ses cris de vengeance s'éteignirent

quelques instans dans les larmes du désespoir. Il faut que le besoin de

ces grandes représailles soit bien puissant dans le coeur humain pour

avoir fait survivre Lorenzo au terrible spectacle offert à ses yeux, et

pour lui donner le long courage de rendre les derniers et pieux devoirs

à celle qu'il avait uniquement aimée: _Volea vendetta quel sangue ed

ebbe vendetta_. Aux approches de sa demeure, il fut assailli par trois

de ces brigands que stipendia si long-temps le gouvernement napolitain

comme celui de Rome. Médicis en étendit deux à ses pieds, le troisième

prit la fuite, et Médicis trouva sur ceux qu'il venait d'immoler le

secret de leur odieuse mission. L'abbé Capulo avait sinon révélé

l'asile, du moins laissé connaître l'existence de Médicis: dès lors il

fut surveillé, harcelé de fausses promesses, et l'on parvint à saisir

une lettre qu'il adressait à Lorenzo. Une fois la trace découverte,

l'abbé fut sacrifié comme un instrument inutile. On voulut saisir

Médicis vivant et le livrer à ces bourreaux qui, sous le nom de juges,

sont toujours prêts à servir les haines ou les terreurs du pouvoir

contre ceux que les lois seules ne frapperaient pas. Les voeux du crime

ne réussirent que contre la plus innocente des victimes qu'il avait

marquées. Lorenzo, échappant à tous les piéges, parvint, sous divers

déguisemens, à s'embarquer et à rentrer à Naples, toujours inconnu,

toujours attaché à une seule espérance, celle de venger Ersilia.

«L'occasion de satisfaire cette longue attente s'offrit enfin. Errant un

soir aux environs de la grotte du Pausylippe, Lorenzo se trouva en

présence du fils aîné de son persécuteur, unique espérance, digne émule

de son barbare père, qui, loin de sa suite, semblait absorbé par de

sinistres projets; la voix tonnante de Lorenzo lui fit entendre ce cri:

_Mort et vengeance!_... Et l'écho du Pausylippe répéta _vengeance_...

Muni de deux pistolets, Lorenzo en tendit un à son ennemi qui, aussi

lâche qu'inhumain, et sans attendre l'arrêt du sort, tira sur Médicis

qui riposta avec plus d'adresse, et l'écho répéta encore, mais pour la

dernière fois: _Vengeance!_

«Lorenzo parvint à sortir de Naples et retourna en Calabre. La piété des

montagnards avait élevé un modeste tombeau au pieux cénobite; mais

personne n'osait habiter la cellule du vieillard assassiné. Médicis s'y

établit, il y vécut chéri des pauvres dont il soulageait la misère, en

leur demandant de révérer les mânes d'Ersilia. Mais de nouveau poussé

par cette impossibilité d'être qui s'attache aux grandes infortunes,

Lorenzo quitta sa solitude vers le commencement des désordres qui eurent

lieu en Calabre. Il parcourut l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, la

Pologne, portant avec lui la vague et pénible inquiétude d'une

proscription qui pourtant avait cessé d'être redoutable, car tous les

pouvoirs avaient à Naples et ailleurs changé de main. L'ambition sembla

remplir un moment les regrets de son coeur, en le jetant dans

d'inextricables intrigues; il admirait Napoléon et le haïssait comme

vainqueur de sa patrie; mais il ne conspira jamais contre lui. Médicis,

après sept années, revit les lieux où il avait déposé les restes

d'Ersilia, dont le souvenir, se réveillant, avait de nouveau assoupi les

rêves de l'ambition. Le calme avait alors remplacé l'anarchie, Joachim

occupait déjà le trône des Siciles. Médicis, jeune encore, n'avait eu

besoin que de se nommer pour être comblé de faveur dans cette même cour

où, quinze années avant, on avait lancé l'arrêt de sa proscription et de

la mort d'Ersilia; mais il resta fidèle à sa mémoire, vécut près de ses

restes chéris. En 1812, Lorenzo disparut de nouveau, laissant dans la

grotte de l'ermitage beaucoup de lettres empreintes de toute la

sensibilité d'une ame élevée; la terreur habite de nouveau cette

solitude. Les montagnards conservent le souvenir des vertus et des

malheurs des nobles infortunés. L'ermitage est sous la sauvegarde de la

vénération publique. Des mains pieuses cultivent en secret les fleurs

qui exhalent leurs doux parfums sur la tombe d'Ersilia et du dernier

Médicis.»

Léopold, au récit de cette histoire, laissait éclater sur sa mobile

physionomie tout le tumulte d'une ame qui comprenait la vengeance, car

il comprenait l'amour.

De mon côté, j'étais pour ainsi dire suspendue à un double intérêt,

celui de l'histoire terrible qui nous était racontée, et celui de

l'effet incroyable qu'elle semblait produire sur Léopold. On ne peut se

faire d'idée d'un récit fait pendant un voyage de mer. Cette immensité

de deux déserts qui vous entourent, ce silence qui donne aux paroles

d'un orateur des milliers de lieues pour écho, la bruyante et subite

rumeur des vagues qui se fait entendre par instans, et qui, se mêlant à

la voix humaine, semble un murmure lointain qui lui répond, il y a là,

je puis dire, une des sources les plus abondantes d'émotions neuves et

frappantes. Il existe une éloquence supérieure à l'éloquence elle-même,

c'est celle qui naît d'un lieu extraordinaire, d'un moment critique,

d'un personnage singulier. C'est ainsi que les mots les plus simples

deviennent les plus sublimes, parce qu'ils sont d'ordinaire l'expression

et en quelque sorte le cri du coeur humain ou de la nature aux prises

avec quelque situation violente ou quelque sentiment original et unique.

Indépendamment de l'intérêt de ce qu'il nous avait raconté, l'étranger

avait dû nous captiver surtout par l'influence du spectacle qui nous

entourait et la disposition des coeurs qui l'écoutaient. Nous voulûmes en

vain en savoir davantage sur sa destinée; il resta morne et silencieux,

et comme accablé sous le poids des douleurs qu'il nous avait fait

partager. Lors du débarquement, il disparut sans que nous ayons pu même

lui adresser nos adieux.

Plusieurs fois, pendant cette traversée, j'avais éprouvé un inexprimable

malaise, une sourde confusion de souffrances physiques et d'agitations

morales. Le mouvement seul, quand il était plus violent, me soulageait,

comme par une secousse de douleur moins vague et moins pénible. Léopold,

alors, de momens en momens pressait sa belle tête contre mon coeur:

_vivre et mourir ici!_ s'écriait-il, et, à ces mots je retombais plus

souffrante. Enfin, nous touchâmes terre; mais on venait de signaler je

ne sais quel bâtiment suspect, et nous fûmes sur le point de subir la

quarantaine. Je vais dans le prochain chapitre rendre compte de mon

court séjour à Marseille et de mon départ pour Paris, où le cours des

événemens me préparait les plus enivrantes surprises, et peu après,

hélas! d'éternelles douleurs.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 34 / 38 题