CHAPITRE CXLI.

Mon départ de Naples.--Embarquement pour la France.--Le dernier des

Medicis.

Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respiré sous son beau ciel pour

savoir que la magique influence de ces climats électrise les têtes les

plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient

s'avouer ce qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un

mérite pour une femme de résister, cela en devient un plus grand en

Italie. J'éprouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez

rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu,

que la candeur passionnée de Léopold doit ajouter au mérite du

sacrifice. Je ne demande comme éloge à mes lecteurs que de me croire

quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue

d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu à mes vertueuses

dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de

Léopold dans la politique; mais après la bizarre journée que nous

venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le coeur de

Léopold, avide d'émotions, se trompait sur le sentiment que je lui

inspirais. Élevé loin du monde, il avait une éloquence où respirait tout

à la fois l'élève de la nature et le brillant militaire. «Ma mère m'a

légué à votre coeur, disait-il à genoux; que votre noble coeur accepte le

legs de l'amitié. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une

mère. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vôtre.

«--J'ai accepté le legs, mon cher Léopold; mais seulement dans ce qu'il

peut demander de devoirs et de tendresse envers toi.» Ce toi, qui

échappa de mon coeur comme de celui d'une tendre mère à un fils chéri,

fut une étincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison à Léopold.

Nous étions seuls, exposés à tout par la protection des ombres de la

nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les

romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux...

«Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien.» Et, en me parlant,

toute la magie de l'amour qui était dans les regards de Léopold se

glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un

sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatté se joint à l'émotion

de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la

mienne, au moment de succomber, fut sauvée par un mot sorti de la bouche

de Léopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul

pouvait m'arracher à une faiblesse. «N'en doute point, la France

secouera le joug; la victoire sera encore des nôtres: celle qui a chéri

le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aimé.»

Léopold, en plaçant lui-même ce noble obstacle d'un grand nom entre ses

désirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me

donnant le courage d'une résistance qui commençait à fléchir. Je sus me

soumettre à l'aveu que j'avais le plus redouté, sachant que c'était pour

Léopold le plus sûr moyen de le rendre à lui-même. Je lui avouai ma

liaison avec le maréchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se

croire sur mon affection. L'agitation de Léopold fut pénible. «Que ne

parliez-vous, me répétait-il; si je n'eusse conçu un premier espoir, je

serais moins malheureux. Je croyais à votre liberté, et je voulais vous

donner la mienne.

«Mon cher Léopold, vous êtes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une

part précieuse dans mes affections.»

S'il avait pu lire dans mon coeur, le trouble que je lui dérobais eût

trop long-temps prolongé le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su

me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de

prolonger notre solitaire tête-à-tête, je proposai à Léopold de partir

immédiatement pour Ischia. Nous partîmes en effet avec notre léger

bagage de voyageurs militaires. Nous étions à peine descendus à

l'auberge, qu'il fallut partir. Nous payâmes l'heureuse traversée comme

c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de

souvenir vers la brillante Parthénope.

La traversée fut agréable et rapide; les passagers étaient peu nombreux;

c'était juste ce qui convenait le mieux à ma situation. La grande foule

m'eût impatientée; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques,

l'incroyable mélancolie où ils me plongent se fût encore accrue des

insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous

assiégent. D'une autre part, l'entière solitude eût continué de

m'exposer aux dangers d'une intimité trop absolue avec Léopold, dangers

auxquels je venais d'échapper à si grande peine. La chute eût été si

facile sur l'élément des naufrages! J'avoue que je songeai à cette

tempête en entrant dans le navire, et je m'aperçus avec un heureux

espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse

ressource des conversations générales, me servir d'utile distraction à

l'empressement toujours passionné de Léopold.

Tous les passagers étaient assis sous une espèce de tente grossière,

jouissant du coup d'oeil de cette mer magnifique qui sert de cimetière à

tant de pays enchantés. Dès que nous eûmes perdu terre, un des voyageurs

poussa un soupir et nous dit: «Je viens de voir furtivement ma patrie,

et il faut de nouveau que je m'en éloigne.» Cet homme avait une

physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les récits des

gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de

raconter; je provoquai l'étranger, et voici l'histoire exacte,

contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas

affaiblir l'intérêt.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 33 / 38 题