Mon départ de Naples.--Embarquement pour la France.--Le dernier des
Medicis.
Il suffit d'avoir connu Naples, d'avoir respiré sous son beau ciel pour
savoir que la magique influence de ces climats électrise les têtes les
plus froides. Qu'on juge de son effet sur deux ames qui n'osaient
s'avouer ce qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. C'est toujours un
mérite pour une femme de résister, cela en devient un plus grand en
Italie. J'éprouve un orgueil si naturel d'avoir obtenu ce triomphe assez
rare dans ma vie, que j'ajoute bien vite, pour en rehausser la vertu,
que la candeur passionnée de Léopold doit ajouter au mérite du
sacrifice. Je ne demande comme éloge à mes lecteurs que de me croire
quand j'ai vaincu, pour prix de la franchise avec laquelle j'avoue
d'ordinaire que j'ai failli. Pour aider un peu à mes vertueuses
dispositions, je jetais autant que possible l'ardente imagination de
Léopold dans la politique; mais après la bizarre journée que nous
venions de passer, il ne prenait pas facilement le change. Le coeur de
Léopold, avide d'émotions, se trompait sur le sentiment que je lui
inspirais. Élevé loin du monde, il avait une éloquence où respirait tout
à la fois l'élève de la nature et le brillant militaire. «Ma mère m'a
légué à votre coeur, disait-il à genoux; que votre noble coeur accepte le
legs de l'amitié. Aimez-moi plus qu'elle, si on peut aimer plus qu'une
mère. Ma vie vous appartient; je n'en veux que si elle devient la vôtre.
«--J'ai accepté le legs, mon cher Léopold; mais seulement dans ce qu'il
peut demander de devoirs et de tendresse envers toi.» Ce toi, qui
échappa de mon coeur comme de celui d'une tendre mère à un fils chéri,
fut une étincelle qui embrasa tout ce qui restait de raison à Léopold.
Nous étions seuls, exposés à tout par la protection des ombres de la
nuit. De temps en temps on entendait les sons de la guitare et les
romances napolitaines, refrains d'un peuple insouciant et heureux...
«Ils chantent leurs amours; ne repousse pas le mien.» Et, en me parlant,
toute la magie de l'amour qui était dans les regards de Léopold se
glissait dans mon ame. Il y a bien des dangers dans la certitude d'un
sentiment vrai qu'on inspire; l'amour-propre flatté se joint à l'émotion
de l'ame, et alors la raison reste sans force. Heureusement que la
mienne, au moment de succomber, fut sauvée par un mot sorti de la bouche
de Léopold, et qu'il se trouva employer pour me vaincre le nom qui seul
pouvait m'arracher à une faiblesse. «N'en doute point, la France
secouera le joug; la victoire sera encore des nôtres: celle qui a chéri
le plus brave parmi les braves, ne rougira pas un jour de m'avoir aimé.»
Léopold, en plaçant lui-même ce noble obstacle d'un grand nom entre ses
désirs et ma faiblesse, me rendit digne de toute son estime en me
donnant le courage d'une résistance qui commençait à fléchir. Je sus me
soumettre à l'aveu que j'avais le plus redouté, sachant que c'était pour
Léopold le plus sûr moyen de le rendre à lui-même. Je lui avouai ma
liaison avec le maréchal Ney, les droits qu'il pouvait toujours se
croire sur mon affection. L'agitation de Léopold fut pénible. «Que ne
parliez-vous, me répétait-il; si je n'eusse conçu un premier espoir, je
serais moins malheureux. Je croyais à votre liberté, et je voulais vous
donner la mienne.
«Mon cher Léopold, vous êtes mon fils. Mon ami, vous aurez toujours une
part précieuse dans mes affections.»
S'il avait pu lire dans mon coeur, le trouble que je lui dérobais eût
trop long-temps prolongé le sien. J'ai donc quelque orgueil d'avoir su
me conserver son estime et sa filiale reconnaissance. Redoutant de
prolonger notre solitaire tête-à-tête, je proposai à Léopold de partir
immédiatement pour Ischia. Nous partîmes en effet avec notre léger
bagage de voyageurs militaires. Nous étions à peine descendus à
l'auberge, qu'il fallut partir. Nous payâmes l'heureuse traversée comme
c'est l'usage, en jetant tous deux encore un regard de regret, et moi de
souvenir vers la brillante Parthénope.
La traversée fut agréable et rapide; les passagers étaient peu nombreux;
c'était juste ce qui convenait le mieux à ma situation. La grande foule
m'eût impatientée; car, comme les voyages de mer me sont antipathiques,
l'incroyable mélancolie où ils me plongent se fût encore accrue des
insipides attentions de tous les inconnus qui en pareil cas vous
assiégent. D'une autre part, l'entière solitude eût continué de
m'exposer aux dangers d'une intimité trop absolue avec Léopold, dangers
auxquels je venais d'échapper à si grande peine. La chute eût été si
facile sur l'élément des naufrages! J'avoue que je songeai à cette
tempête en entrant dans le navire, et je m'aperçus avec un heureux
espoir de vertu, que nos compagnons de route pouvaient, par l'heureuse
ressource des conversations générales, me servir d'utile distraction à
l'empressement toujours passionné de Léopold.
Tous les passagers étaient assis sous une espèce de tente grossière,
jouissant du coup d'oeil de cette mer magnifique qui sert de cimetière à
tant de pays enchantés. Dès que nous eûmes perdu terre, un des voyageurs
poussa un soupir et nous dit: «Je viens de voir furtivement ma patrie,
et il faut de nouveau que je m'en éloigne.» Cet homme avait une
physionomie pittoresque, et comme je n'aime rien tant que les récits des
gens qui paraissent souffrir, parce que je sais que cela les soulage de
raconter; je provoquai l'étranger, et voici l'histoire exacte,
contemporaine, que j'entendis et dont je vais essayer de ne pas
affaiblir l'intérêt.