Arrivée à Marseille.--Retour à Paris.--Tournée de Léopold.--Louise.
Malgré la plus heureuse traversée, je me sentis plus fatiguée de ce
petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restâmes
trois jours à l'hôtel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets à ma
curiosité dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que
l'étude de l'opinion. Là, comme, partout, on avait la pensée d'un
changement. Quand, lors de mon retour à Paris, je fis part à Regnault de
cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout
singulier, m'appela un être précieux, extraordinaire, hors du moule
connu, que sais-je? Je lui parlai de Léopold; il me témoigna l'obligeant
désir de le voir; je le lui présentai le soir même, et il fut si charmé
de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volonté, qu'il me témoigna,
après forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle
connaissance, le vif désir de le voir rentrer au service. «Voilà,
s'écria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dévouement à la
Labédoyère.» Puis le malin interlocuteur ajouta à ses voeux militaires
des insinuations d'une tout autre espèce, avec ce ton de facilité morale
qui ne trouve de mal à rien.
«Léopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours,
ni plus ni moins, M. le comte.
«--Tant mieux (se méprenant tout-à-fait); car Ney ne vous comprendrait
plus.
«--Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me
comprendra toujours.
«--Eh bien! je m'en rapporte à votre première entrevue. Ney ne comprend
plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible
jouissance de ses honneurs.
«--Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien,
au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mérité.
«--Mais Ney vous a ensorcelée;» et Regnault continua un feu roulant de
propos moitié piquans, moitié aimables, auxquels je mis fin par cette
déclaration de principes: «Si Ney me voulait pour le servir le reste de
ma vie, comme domestique même, je ne balancerais pas.» Je sentis
moi-même que je rougissais et que mes paroles allaient au delà de ma
propre pensée. Par une inexplicable complication de sentimens, je
n'exaltais autant mon dévouement passionné pour le maréchal que parce
que l'image de Léopold était auprès de moi.
En arrivant, dans les premiers jours de février 1815, à Paris, j'avais
trouvé une lettre du maréchal. Il me disait: «Je compte prolonger mon
séjour dans ma terre; mais de grâce, mon amie, je vous renouvelle toutes
mes recommandations de prudence.» Il ajoutait: «Je ne compte revenir à
Paris qu'autant que j'y serai appelé.» Le maréchal était, depuis le 12
juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e
division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui répondant,
lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage.
Je me rappelle sa réponse; elle était fort catégorique. Qu'on en juge.
«Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est
notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent être
aimés, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignité. Ne
songeons qu'à la patrie.» Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans
tout ce qu'il fit. Il était convaincu, dans toute la loyale sincérité de
son ame, que le retour de Napoléon serait une immense calamité. Quelques
jours après ses lettres, qui avaient en effet une date déjà ancienne,
Ney arriva de sa terre et continua à vivre heureux au sein de sa
famille. Dès notre première entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de
ces mots qui indiquent que l'on vous connaît un tort. Il me donna à
entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney
m'avait exprimées me fit trouver un charme singulier dans mes relations
avec Léopold. Malgré la différence des âges et des sexes, il y avait une
bien étroite sympathie dans nos manières de voir et de sentir; de part
et d'autre un entier abandon et comme une réaction réciproque des mêmes
pensées. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Léopold
demeurait deux portes plus loin, et dînait toujours chez moi. Nous nous
rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de
la journée, nos espérances du lendemain. Ce que son ame impétueuse
appelait surtout, c'était la renaissance de la gloire militaire; il ne
conspirait que pour un laurier. Hélas! il invoquait la gloire et c'est
la mort qui lui a répondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil,
j'ai pleuré Léopold, comme la plus tendre mère pleurerait un fils adoré,
au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir
point placé le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux
jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les événemens, la douleur nous y
conduira trop vite.
J'oubliais de dire que Léopold, en rentrant en France avec moi, était
resté quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action
touchante dont il avait retardé la confidence. Entre Sisteron et Digne,
près d'un de ces misérables villages dont, l'hiver, les toits de chaume
semblent avoir disparu sous les neiges et où la misère dévore les
campagnes, Léopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse
d'un orme antique qui fermait l'entrée d'un cimetière, il avait vu
assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix
à douze ans, pâle, maigre, mourante, à l'entrée de ce champ de la mort.
Léopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces
paroles, réchauffait ses mains glacées. L'enfant disait: «Oh! mon beau
Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.
«--Je vous donnerai de quoi vous guérir; venez.
«--Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutôt donner un peu
de bouillon à ma mère, et enterrer mon pauvre père mort depuis seize
jours.
«--Venez, Venez, mon enfant.» Et tout en l'emportant il se faisait
raconter les peines de la pauvre petite.
«--Mon père n'est pas enterré, mon bon Monsieur, parce que cela coûte
trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empêchent[21].»
Léopold avait enveloppé la petite dans son manteau, et l'enfant se
sentit ranimer par de douces paroles. «Nous voilà à la maison,» dit la
petite; et tout ce que la misère a d'horreurs s'offrit alors aux regards
attendris de Léopold. Léopold s'était arrêté sur le seuil. «Ma mère, ma
bonne mère, vous vivrez. Voilà un Monsieur qui vient nous donner du pain
et de quoi faire enterrer notre pauvre père.» Ici les sanglots
arrêtèrent la voix enfantine. Léopold avança et vit dans un coin, sur un
peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre à
figure humaine, une femme, une mère jeune encore, dont le sein desséché
offrait le seul et dernier aliment à une petite créature que ses bras
décharnés avaient peine à retenir contre ce sein maternel, son unique
berceau. La moribonde leva sur Léopold un regard éteint. Il fallut un
prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de
liqueur qui la relevèrent un peu. Léopold dit à la petite de le conduire
là où on pourrait trouver les choses nécessaires; ils y coururent. Et
Léopold en me racontant sa bonne action s'écriait: «Si les riches
savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les
malheureux avec deux ou trois napoléons, ils se donneraient plus souvent
un plaisir, qui réveillerait leurs satiétés.» Il s'était, en rentrant
chez la malade, assis auprès d'un foyer allumé par ses soins, et dont la
flamme réchauffait des corps presque glacés. Léopold distribua
prudemment une nourriture saine, convoitée par ces êtres si long-temps
privés de tout. La religion de l'argent règne au hameau comme à la
ville. Aussitôt que les voisins virent la misère fuir la cabane de la
veuve, ils s'en rapprochèrent pour offrir aide et secours. Léopold,
détourné de son chemin, demanda un guide; il était facile à trouver pour
le Monsieur qui dépensait cinq napoléons d'or pour une charité. Léopold
partit comblé de bénédictions. «Je m'aperçus de l'absence de la petite
fille, me dit-il, et j'en fus presque choqué. Pauvre enfant! je la
croyais sans reconnaissance, mais elle me réserva la preuve que les bons
coeurs reçoivent leurs impressions de la nature, et que la délicatesse du
sentiment survit heureusement quelquefois à la dégradation qu'imprime la
misère. Pour revenir à la route, il me fallait (continua Léopold)
repasser près du cimetière où j'avais trouvé la petite fille. Elle m'y
avait devancé; je la vis à la même place, à genoux et dans l'attitude de
la prière. Léopold entendit mêler au nom du seigneur celui du bon
Monsieur. Aussitôt que la pauvre petite me vit, ajoutait Léopold, elle
vint à moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle
s'écria: «Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouvé la pauvre Louise
priant pour l'ame de son père et désirant mourir aussi. C'est ici que
tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux
pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah!
puisque vous êtes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour
l'ame des siens.» À cette voix naïve et divine d'un enfant, les genoux
de Léopold s'étaient inclinés vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le
pavé sacré des églises, il avait eu des élans de religion et de prière
dans un cimetière de campagne.
Je remerciai Léopold de sa bonne oeuvre et du plaisir que son récit
m'avait causé. Déjà ma tête bâtissait le projet d'un pélerinage dans les
Alpes avec le bienfaiteur, et dans l'intérêt de la protégée. L'avenir!
nous le rêvions alors long et heureux; mais les événemens marchèrent, et
leur course rapide, en renversant des trônes, m'ont laissé, avec bien
d'autres peines et d'autres douleurs, le regret qu'un si doux mouvement
de nos coeurs n'ait pu rien produire.