CHAPITRE CXLII.

Arrivée à Marseille.--Retour à Paris.--Tournée de Léopold.--Louise.

Malgré la plus heureuse traversée, je me sentis plus fatiguée de ce

petit voyage maritime que d'un mois de marche militaire. Nous restâmes

trois jours à l'hôtel Beauveau, et je ne donnai d'autres objets à ma

curiosité dans les lieux publics, les spectacles et les promenades, que

l'étude de l'opinion. Là, comme, partout, on avait la pensée d'un

changement. Quand, lors de mon retour à Paris, je fis part à Regnault de

cette disposition des esprits, il se frotta les mains d'un air tout

singulier, m'appela un être précieux, extraordinaire, hors du moule

connu, que sais-je? Je lui parlai de Léopold; il me témoigna l'obligeant

désir de le voir; je le lui présentai le soir même, et il fut si charmé

de son enthousiasme de souvenirs et de bonne volonté, qu'il me témoigna,

après forces suppositions sur ce qu'il appelait ma nouvelle

connaissance, le vif désir de le voir rentrer au service. «Voilà,

s'écria-t-il, les officiers qu'il nous faut; c'est un dévouement à la

Labédoyère.» Puis le malin interlocuteur ajouta à ses voeux militaires

des insinuations d'une tout autre espèce, avec ce ton de facilité morale

qui ne trouve de mal à rien.

«Léopold, lui dis-je, est pour moi aujourd'hui ce qu'il sera toujours,

ni plus ni moins, M. le comte.

«--Tant mieux (se méprenant tout-à-fait); car Ney ne vous comprendrait

plus.

«--Vous vous trompez; tant qu'il sera question de gloire, Ney me

comprendra toujours.

«--Eh bien! je m'en rapporte à votre première entrevue. Ney ne comprend

plus aujourd'hui que sa femme, ses enfans, son repos, la paisible

jouissance de ses honneurs.

«--Je trouve plaisante votre indignation contre un guerrier qui a bien,

au prix de son sang, acquis le droit de jouir de ce qu'il a mérité.

«--Mais Ney vous a ensorcelée;» et Regnault continua un feu roulant de

propos moitié piquans, moitié aimables, auxquels je mis fin par cette

déclaration de principes: «Si Ney me voulait pour le servir le reste de

ma vie, comme domestique même, je ne balancerais pas.» Je sentis

moi-même que je rougissais et que mes paroles allaient au delà de ma

propre pensée. Par une inexplicable complication de sentimens, je

n'exaltais autant mon dévouement passionné pour le maréchal que parce

que l'image de Léopold était auprès de moi.

En arrivant, dans les premiers jours de février 1815, à Paris, j'avais

trouvé une lettre du maréchal. Il me disait: «Je compte prolonger mon

séjour dans ma terre; mais de grâce, mon amie, je vous renouvelle toutes

mes recommandations de prudence.» Il ajoutait: «Je ne compte revenir à

Paris qu'autant que j'y serai appelé.» Le maréchal était, depuis le 12

juin 1814, commandant du corps royal de cavalerie, gouverneur de la 6e

division militaire, et pair de France. Je crus devoir, en lui répondant,

lui mander toutes les observations que j'avais faites dans mon voyage.

Je me rappelle sa réponse; elle était fort catégorique. Qu'on en juge.

«Ceux qui veulent un changement veulent perdre la France; la paix est

notre seul besoin. Qu'importe qui gouverne. Pierre ou Paul doivent être

aimés, pourvu qu'ils aiment la France, son repos et sa dignité. Ne

songeons qu'à la patrie.» Et j'ose affirmer qu'il ne vit qu'elle dans

tout ce qu'il fit. Il était convaincu, dans toute la loyale sincérité de

son ame, que le retour de Napoléon serait une immense calamité. Quelques

jours après ses lettres, qui avaient en effet une date déjà ancienne,

Ney arriva de sa terre et continua à vivre heureux au sein de sa

famille. Dès notre première entrevue, Ney m'effraya par quelques uns de

ces mots qui indiquent que l'on vous connaît un tort. Il me donna à

entendre qu'il savait mon voyage. La froideur des opinions que Ney

m'avait exprimées me fit trouver un charme singulier dans mes relations

avec Léopold. Malgré la différence des âges et des sexes, il y avait une

bien étroite sympathie dans nos manières de voir et de sentir; de part

et d'autre un entier abandon et comme une réaction réciproque des mêmes

pensées. J'occupais un assez joli logement, rue de Provence; Léopold

demeurait deux portes plus loin, et dînait toujours chez moi. Nous nous

rendions compte de nos courses; nous mettions en commun nos nouvelles de

la journée, nos espérances du lendemain. Ce que son ame impétueuse

appelait surtout, c'était la renaissance de la gloire militaire; il ne

conspirait que pour un laurier. Hélas! il invoquait la gloire et c'est

la mort qui lui a répondu. Assise sur un champ de bataille et de deuil,

j'ai pleuré Léopold, comme la plus tendre mère pleurerait un fils adoré,

au milieu du carnage de Waterloo. Je me suis sentie heureuse de n'avoir

point placé le remords entre mes regrets et la tombe de ce malheureux

jeune homme. Mais n'anticipons pas sur les événemens, la douleur nous y

conduira trop vite.

J'oubliais de dire que Léopold, en rentrant en France avec moi, était

resté quelques jours de plus en Provence. Il me raconta une action

touchante dont il avait retardé la confidence. Entre Sisteron et Digne,

près d'un de ces misérables villages dont, l'hiver, les toits de chaume

semblent avoir disparu sous les neiges et où la misère dévore les

campagnes, Léopold allait au pas de son cheval. Sur la racine noueuse

d'un orme antique qui fermait l'entrée d'un cimetière, il avait vu

assise, dans l'attitude d'une profonde douleur, une petite fille de dix

à douze ans, pâle, maigre, mourante, à l'entrée de ce champ de la mort.

Léopold sauta de cheval et, encourageant la pauvre petite par ses douces

paroles, réchauffait ses mains glacées. L'enfant disait: «Oh! mon beau

Monsieur, ne me touchez pas les mains, je suis si pauvre et si malade.

«--Je vous donnerai de quoi vous guérir; venez.

«--Ah! mon beau Monsieur, si cela se peut, faites plutôt donner un peu

de bouillon à ma mère, et enterrer mon pauvre père mort depuis seize

jours.

«--Venez, Venez, mon enfant.» Et tout en l'emportant il se faisait

raconter les peines de la pauvre petite.

«--Mon père n'est pas enterré, mon bon Monsieur, parce que cela coûte

trop cher d'aller au chef-lieu, et ici les neiges en empêchent[21].»

Léopold avait enveloppé la petite dans son manteau, et l'enfant se

sentit ranimer par de douces paroles. «Nous voilà à la maison,» dit la

petite; et tout ce que la misère a d'horreurs s'offrit alors aux regards

attendris de Léopold. Léopold s'était arrêté sur le seuil. «Ma mère, ma

bonne mère, vous vivrez. Voilà un Monsieur qui vient nous donner du pain

et de quoi faire enterrer notre pauvre père.» Ici les sanglots

arrêtèrent la voix enfantine. Léopold avança et vit dans un coin, sur un

peu de paille, sous un lambeau de vieille tapisserie, un spectre à

figure humaine, une femme, une mère jeune encore, dont le sein desséché

offrait le seul et dernier aliment à une petite créature que ses bras

décharnés avaient peine à retenir contre ce sein maternel, son unique

berceau. La moribonde leva sur Léopold un regard éteint. Il fallut un

prompt secours. Il la souleva, lui fit avaler quelques gouttes de

liqueur qui la relevèrent un peu. Léopold dit à la petite de le conduire

là où on pourrait trouver les choses nécessaires; ils y coururent. Et

Léopold en me racontant sa bonne action s'écriait: «Si les riches

savaient, mon amie, de combien de secours on peut pourvoir les

malheureux avec deux ou trois napoléons, ils se donneraient plus souvent

un plaisir, qui réveillerait leurs satiétés.» Il s'était, en rentrant

chez la malade, assis auprès d'un foyer allumé par ses soins, et dont la

flamme réchauffait des corps presque glacés. Léopold distribua

prudemment une nourriture saine, convoitée par ces êtres si long-temps

privés de tout. La religion de l'argent règne au hameau comme à la

ville. Aussitôt que les voisins virent la misère fuir la cabane de la

veuve, ils s'en rapprochèrent pour offrir aide et secours. Léopold,

détourné de son chemin, demanda un guide; il était facile à trouver pour

le Monsieur qui dépensait cinq napoléons d'or pour une charité. Léopold

partit comblé de bénédictions. «Je m'aperçus de l'absence de la petite

fille, me dit-il, et j'en fus presque choqué. Pauvre enfant! je la

croyais sans reconnaissance, mais elle me réserva la preuve que les bons

coeurs reçoivent leurs impressions de la nature, et que la délicatesse du

sentiment survit heureusement quelquefois à la dégradation qu'imprime la

misère. Pour revenir à la route, il me fallait (continua Léopold)

repasser près du cimetière où j'avais trouvé la petite fille. Elle m'y

avait devancé; je la vis à la même place, à genoux et dans l'attitude de

la prière. Léopold entendit mêler au nom du seigneur celui du bon

Monsieur. Aussitôt que la pauvre petite me vit, ajoutait Léopold, elle

vint à moi, me prit les mains, et avec l'accent le plus touchant elle

s'écria: «Ici, mon bon Monsieur, vous avez trouvé la pauvre Louise

priant pour l'ame de son père et désirant mourir aussi. C'est ici que

tous les jours je prierai pour vous le bon Dieu de vous conserver aux

pauvres que vous n'oubliez pas, quoique vous soyez bien riche. Ah!

puisque vous êtes si bon, priez une fois avec la pauvre Louise pour

l'ame des siens.» À cette voix naïve et divine d'un enfant, les genoux

de Léopold s'étaient inclinés vers la terre; lui qui ne fatiguait pas le

pavé sacré des églises, il avait eu des élans de religion et de prière

dans un cimetière de campagne.

Je remerciai Léopold de sa bonne oeuvre et du plaisir que son récit

m'avait causé. Déjà ma tête bâtissait le projet d'un pélerinage dans les

Alpes avec le bienfaiteur, et dans l'intérêt de la protégée. L'avenir!

nous le rêvions alors long et heureux; mais les événemens marchèrent, et

leur course rapide, en renversant des trônes, m'ont laissé, avec bien

d'autres peines et d'autres douleurs, le regret qu'un si doux mouvement

de nos coeurs n'ait pu rien produire.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 35 / 38 题