«En 1745, une troupe de bohémiens ou zingari cherchait à camper sur le
littoral du golfe de Naples. En parcourant les sinuosités du rivage, un
groupe de ces vagabonds aperçut une jeune fille qui se cramponnait, avec
tous les efforts de la peur, à l'angle saillant d'un rocher dont la
masse s'avançait sur la mer. La jeune fille s'était élevée autant que sa
frayeur et ses forces l'avaient permis. Cependant ses pieds délicats se
couvraient encore de l'écume grisâtre que les vagues déposaient en se
brisant contre la base du rocher. Ses vêtemens, tombant comme une
draperie humide, faisaient ressortir sur le noir rocher ses formes
gracieuses.
«Nora, s'écria une femme de la troupe des zingari, vois-tu là-bas, vers
le cap Mysène, cette néréide qui paraît fuir un monstre marin? Faut-il
la secourir ou l'adorer en silence?--L'adorer et la sauver,» s'écria un
jeune homme de la troupe. Aussitôt il s'élance dans une barque, et
parvient en peu d'instans près du rocher où la jeune fille luttait
contre la mort. Saisissant d'une main les lierres qui garnissaient le
rocher, debout sur le frêle esquif, le jeune bohémien enlève du bras
droit l'objet de sa courageuse entreprise, et donnant l'élan à sa barque
légère, il vogue vers la plage. La jeune fille était évanouie; elle ne
reprit ses sens que lorsque les femmes auxquelles Serti (nom du
bohémien) l'avait confiée lui eurent prodigué tous les secours
qu'exigeait son état. Placée sur une natte au milieu de vingt ou trente
bohémiennes, un groupe d'hommes, plus nombreux, se tenait à une certaine
distance, dans l'attitude de la crainte et de l'espérance. Voilà le
tableau qui s'offrit à Arabella lorsqu'elle ouvrit les yeux. Aussitôt un
cri de joie fit retentir le rivage, et frappa de son long et bruyant
éclat le cap Mysène: Arabella jette un regard d'effroi sur ses étranges
bienfaiteurs; Arabella porta vivement la main en avant, comme pour
saisir un objet qu'elle croyait voir, et n'ayant rien touché, elle
s'écria d'une voix douloureuse: «Ô vous qui m'avez arrachée à la mort,
rendez-moi la relique sainte, le don de ma mourante mère; mon nom dans
ce monde et mon salut dans l'autre y sont attachés.» Il y avait tant de
simplicité et tant de douleur dans cette exclamation d'Arabella, que la
troupe émue demanda quel était cet objet. C'était un médaillon et une
croix; la mère d'Arabella lui en fit don le jour qui précéda le fatal
événement qui livra sa fille aux hasards d'un monde dont elle avait
espéré lui dérober la connaissance et les dangers en cachant sa vie dans
une sainte retraite.
«Lorsqu'en 1732, le célèbre Antoine Ashley Cooper, comte de Chastesbury,
vint à Naples pour y rétablir une santé affaiblie par les agitations
politiques, ou peut-être aussi pour échapper par l'absence aux dégoûts
journaliers d'un hymen malheureux, le sort lui réserva, sous la cabane
du pauvre, les délicieuses émotions d'une tendresse passionnée. La mère
d'Arabella était à treize ans une de ces beautés qui font croire aux
fables de la mythologie, et elle joignait à ce mérite celui d'une pureté
d'innocence égale à ses charmes. Héléna vivait auprès de son grand-père,
ses parens étant passés aux îles.
«Héléna apparut à Ashley Cooper, assise au bord de la mer, tressant des
filets; dès ce moment, l'homme d'État, le littérateur, disparurent;
Ashley se sentit pour aimer un nouvel être. Hélas! l'auteur qui, dans
son meilleur ouvrage[20], a si bien prouvé que _la vertu est le plus
grand bonheur, et le vice le plus grand malheur_, ne sut pas assez
respecter la vertu pour lui sacrifier un coupable délire; il le fit
partager à l'innocente Héléna, qui vécut heureuse, croyant s'être donnée
à son époux; elle était enceinte de huit mois, lorsque la mort d'Ashley
lui révéla seule le titre de celui qu'elle idolâtrait et le malheur de
son état. Aussi superstitieuse que tendre, la malheureuse Héléna crut
s'absoudre de sa faiblesse en disposant du fruit innocent de son erreur,
et le premier baiser de mère que l'infortunée déposa sur le front de sa
fille, fut une promesse de la consacrer aux autels. Ashley Cooper avait
cherché à expier sa séduction en assurant la fortune de la mère et de
l'enfant; mais Héléna, vouée à une vie de pénitence et de pauvreté,
n'accepta que la dot suffisante à l'adoption du cloître.
«Le grand-père d'Héléna vint à mourir, et cet événement hâta l'exécution
de son projet; car Héléna aussi se sentit incliner vers la terre, comme
la fleur des champs près de tomber.
«Le monastère est situé sur les bords de la mer, à plusieurs lieues de
Naples. Résolue de s'y ensevelir avec sa fille, Héléna avait tout
préparé pour s'embarquer avec cette nacelle, héritage de famille, que si
souvent elle avait dirigée sur la mer à l'époque heureuse où la présence
d'Ashley lui faisait trouver son bonheur immense comme la mer qui la
portait. Avant de confier aux vagues sa vie et celle d'Arabella, elle
lui avait remis une croix, signe de sa séparation du monde; une boîte
contenant les preuves de sa naissance, et le portrait de son père. Le
soir même Héléna fut surprise par une défaillance qui l'enleva en peu
d'instans, et qui priva ainsi la jeune Arabella de son unique appui. Les
soins et les respects du monde vinrent consoler la pauvre Arabella; mais
elle fut sourde à la voix du monde, et s'échappa la nuit de l'asile que
la pauvreté hospitalière lui avait ouvert; et, après avoir renouvelé sur
la tombe d'Héléna la promesse filiale, Arabella s'élança dans la
nacelle, pressant sur son sein la croix, symbole de ses voeux, et le
portrait de son père; et la voilà sur les flots, sur ces flots où, tout
à l'heure suspendue, on vient de la voir sauver. Les preuves de sa
naissance et le portrait de son père, engloutis dans la mer, ne purent
lui être rendus; mais, fidèle encore au voeu de sa mère, Arabella pria la
troupe de la guider au monastère des Carmélites.
Le jeune Serti, beau de jeunesse et plus encore de dévouement, employa
toute l'éloquence de ce sentiment pour la détourner de ces projets,
désespoir de celui qui l'avait sauvée. Arabella, baissant ses timides
regards devant les regards brûlans du jeune bohémien, lui opposa ses
sermens. «Sois mienne, lui disait-il, et ton Dieu sera mon Dieu.--Je
suis vouée aux autels, répondait Arabella; mais sois chrétien, sois mon
ami; ils sont si purs les trésors du coeur! J'accepte un amour fraternel,
un amour de charité: que nul sentiment terrestre ne le profane. Je suis
attendue dans un saint asile; j'y prierai pour toi, pour ces pauvres
idolâtres.» La troupe alors se dirigea vers le monastère. On en était
éloigné de plusieurs jours de marche. L'intimité de tous les instans,
l'influence du plus beau climat, les scènes ravissantes du lever de
l'aurore et du soleil couchant, cette respiration de bonheur à côté et
sous l'égide du plus beau des hommes et du plus passionné des amans,
avaient sinon affaibli les pieuses intentions d'Arabella, du moins
troublé sa vocation religieuse, par tous les rêves d'un amour inconnu et
les combats de la jeunesse. Enfin la terre l'emporta sur le ciel.
«Fais-toi chrétien, disait au jeune Serti la vierge chrétienne, et je
suis à toi.»
«Ce changement de volontés devint tout ensemble le bonheur d'un seul et
la joie de tous. La troupe fit halte. En signe d'hommage les tentes
furent ornées de feuillages et de fleurs. On célébra les promesses.
Hélas! une furie, sous les traits d'une femme, conçut l'affreux projet
d'arrêter ces heureux préparatifs par des larmes.
«Parmi les jeunes bohémiennes dont les talens, les charmes et l'adresse
contribuaient le plus à la prospérité de la troupe, se trouvait une
jeune Sicilienne, jolie, séduisante, passionnée. Habile dans tous les
rôles, Hermangarda avait joué la pudeur, l'innocence; Serti avait été
momentanément sa dupe et sa victime; mais depuis bien long-temps
l'illusion était détruite, et la plus désespérante indifférence avait
remplacé un hommage passager. Consolée comme se consolent le vice et
l'inconstance, Hermangarda aurait oublié Serti, si son orgueil blessé
n'eût excité en son coeur un sentiment jaloux que cette femme osait
appeler de l'amour. Affiliée à la troupe trois ans avant que Serti
enfant y fût introduit, Hermangarda connaissait le secret de sa
naissance. Elle avait six ans de plus que lui. Son projet fut d'abord de
tout révéler à Serti et de le rendre à sa noble famille. Mais le goût
d'une honteuse indépendance l'emporta. L'opposition d'Arabella remplit
son ame de toutes les fureurs de l'orgueil et de la jalousie. L'infame
Hermangarda résolut de se venger d'un dédain dont son opprobre était la
seule cause. On savait dans la troupe que la mère d'Arabella avait
laissé sa fortune à sa fille, mais à la condition de prononcer ses voeux.
Son mariage allait tout changer; Hermangarda écrivit à la supérieure du
couvent auquel la jeune fille était destinée, pour lui révéler cette
désertion prochaine de l'autel pour un hymen idolâtre. Au moment où le
plus beau soleil se levait comme pour éclairer et _festeggiare_ les
noces de Serti et d'Arabella, des archers munis d'ordre arrivent pour
arrêter Arabella. Révolte alors de la troupe, à la suite de laquelle
Serti, qui avait combattu en désespéré, est conduit avec douze de ses
compagnons dans les prisons de Naples, tandis qu'une escorte de sbires
entraîne Arabella au monastère des Carmélites, où la suit la vieille et
fidèle Nora, qui avait élevé l'enfance de Serti. Conduite en présence de
l'abbesse, Arabella avoua tout, parla avec la même innocence de son
amour involontaire pour Serti, des voeux de sa mère mourante, de sa
naissance et de son naufrage. Elle aimait; elle répugnait à enterrer
dans un cloître des jours que l'amour réclamait. Une obscure prison fut
le prix de sa résistance, et son plus cruel supplice était la haine de
son odieuse rivale, qui avait su se faire recevoir au même couvent et
s'attribuer le soin de la prisonnière. Le jugement des bohémiens
rebelles se poursuivait à Naples. Les plus marquans, parmi lesquels
figurait Serti, furent destinés à servir d'exemple et condamnés à mourir
sur l'échafaud. Hermangarda, instruite de tout, apprit à la malheureuse
Arabella que son amant allait périr. À ces mots l'infortunée ne résista
plus; elle demanda à voir la supérieure, parla des dons de sa mère et
promit de s'engager par les voeux qu'elle avait repoussés, n'y mettant
qu'une condition, la grâce de Serti et de ses camarades. «Vous le
pouvez, ma mère, s'écriait Arabella. Sauvez-le, sauvez ces malheureux;
ils ne sont coupables que de pitié pour l'infortune. Serti est chrétien,
que l'autel le protége; les autres cèderont à la voix d'une religion
protectrice.» La malheureuse Arabella baignait de pleurs les mains de
celle qui n'écoutait pas sans trouble des douleurs profanes. La
supérieure envoya chercher un saint ermite, le consulta, et l'homme de
Dieu partit pour Naples, porteur de paroles de paix et de miséricorde.
La démarche du vieillard fut couronnée du succès; Serti obtint sa grâce;
ses compagnons seuls furent exilés du royaume de Naples. Conduit par son
vénérable guide, Serti arriva au monastère. L'entrevue des deux amans
eut lieu en présence de toute la communauté, et leurs touchans regrets,
leur cruelle et déchirante promesse d'une séparation éternelle, émurent
et attendrirent tous les coeurs. L'implacable Hermangarda, jalouse même
de leur désespoir, résolut dans sa rage d'y mêler l'effroi d'une
terrible catastrophe. Serti, formé à la religion chrétienne par le pieux
ermite qui l'avait sauvé du supplice, Serti se fortifiait dans la
résolution de quitter le monde d'où s'exilait Arabella. Tout le couvent
compatissait au sort des deux amans, et plus d'une jeune soeur, en voyant
le jeune homme jeter des regards tendres et douloureux sur la grille qui
le séparait de son amie, concevait bien plus l'erreur d'Arabella que son
retour aux voeux de sa mère. On permettait aux amans, que d'indissolubles
voeux allaient séparer pour jamais, on leur permettait la consolation de
s'écrire quelquefois, et ces lettres étaient encore du bonheur.
Hermangarda sut se rendre maîtresse d'une de ces lettres, et ce fatal
aliment de sa jalouse rage inspira à cette furie un autre crime encore.
«Ô mon Arabella, disait Serti dans ce dernier écrit, tu l'ordonnes, et
je ne sais que t'obéir. Je quitte ce monde où tu ne vivrais point pour
moi avec la même indifférence que j'eusse posé ma tête sous le glaive.
Moins fort contre ta perte que contre le trépas, je sens ma vie
s'éteindre. Hélas! mourir sans t'avoir pu nommer mon épouse, voilà la
douleur qui me tue! Que ne donnerais-je pas pour te voir une fois encore
comme dans ces heures délicieuses d'innocence et d'amour, où le présent
était une félicité enivrante et l'avenir un rêve si doux... Hélas! des
grilles, des cilices, de lugubres voiles, voilà notre avenir et mon
désespoir.» Cette lettre ne parvint point à Arabella qu'elle eût
consolée. Hermangarda, qui avait su dérober la lettre, inventa le
mensonge d'une réponse indiquant un rendez-vous pour la nuit dans le
jardin du couvent.
«Cette proposition flattait trop la passion du malheureux Serti pour lui
laisser la faculté de réfléchir que croire à ce rendez-vous c'était
flétrir la pureté d'une religieuse tendresse. Il s'y rendit...
L'obscurité d'un épais ombrage, la fougue d'une passion mal domptée, les
illusions de l'amour-propre, une trompeuse conformité de taille, tout
concourut à l'égarement de Serti. La voix d'Hermangarda, son rire
insultant, déchirèrent seuls le voile de cette décevante entrevue, quand
elle eut été consommée. «Va, perfide, s'écria la mégère, tu as renié tes
amis, tu as renié ton Dieu pour prendre celui d'Arabella; mais les
béatitudes de ta sainte seront troublées par la connaissance de ta chute
et de ton infidélité. J'aurai la joie de te voir abandonné, méprisé par
elle.
«--Non, infame! s'écria le coupable et malheureux Serti; je suis bien
vil puisque j'ai pu descendre jusqu'à toi; mais le crime involontaire ne
souille point l'ame. Je suis déjà lavé du malheur de t'avoir connue par
une passion qui m'excuse et qui me venge. Fuis, si tu veux échapper à
ton juste châtiment.» À ces mots Serti se détourne avec horreur pour
s'éloigner; mais Hermangarda, rapide comme le génie du mal, s'élance et
enfonce un poignard dans le coeur de l'amant d'Arabella, qui tombe aux
pieds de la furie, dont la rage s'augmente, au lieu de s'épuiser, à la
vue de son forfait. Fille d'enfer, elle arrache le coeur encore palpitant
de sa victime, et, traversant les galeries du cloître, elle arrive au
saint lieu que sa rivale arrose de ses larmes. Une voix qui n'a plus
rien d'humain fait retentir les voûtes de l'église et tire Arabella de
sa pieuse extase pour la plonger dans un abîme de désespoir et de deuil.
«Vois, s'écrie Hermangarda, vois, pieuse rivale, ce qui te reste du beau
Serti. Tu ne prétendis jamais qu'à son coeur; je te le cède: reçois-le
des mains de ton ennemie.» À ces mots elle jette son effroyable don aux
pieds d'Arabella, s'apprête à la frapper elle-même, quand les
religieuses, accourues au bruit, paraissent. À la faveur de l'émotion
causée par un hideux spectacle, Hermangarda prend la fuite. Long-temps
elle échappa à toutes les recherches. Arabella répondait à ceux qui la
pressaient d'implorer la justice. «La mort d'une criminelle ne rendrait
pas la vie à l'innocence... Ô mon époux, mon frère, tu pardonnas sans
doute à ton assassin. Qu'elle vive pour se repentir. Mon devoir est de
prier et de pardonner aussi.»
«Arabella vécut trois années dans toutes les saintes austérités du
cloître; elle avait fait ériger au lieu où périt son amant une chapelle
consacrée _au pardon et au souvenir_, sous l'invocation _della Madona
adolorata_. Dans sa pieuse douleur, Arabella y passait les silencieuses
heures de la nuit à prier pour l'ame de son amant. Au troisième
anniversaire de la sanglante catastrophe, une figure pâle et menaçante
apparaît au milieu des cyprès dont la chapelle était entourée, lance la
flamme de ses regards sur la triste Arabella. Jalouse encore de la
résignation de sa victime, Hermangarda veut la poursuivre jusque dans
ses douleurs. Un cri se fait entendre: «Tu pries et tu pleures,
Arabella; c'est ici même que Serti trouva la mort, infidèle et parjure;
c'est dans mes bras qu'il te trahit. Interroge la vieille Nora, elle te
dira tout...» Hors d'elle-même, Arabella se contente de répondre: «Serti
a pu me trahir pour une misérable... mais il mourut avec repentir, avec
foi, pardonnant à son assassin. Ô Dieu de clémence! ma mourante voix
répète aussi _pardon et oubli_.» Le lendemain, les religieuses
trouvèrent Arabella morte, étendue aux pieds de l'image sainte.
Hermangarda fut enfin arrêtée par la justice, et finit son exécrable vie
dans les tortures. Au milieu du supplice, elle faisait entendre cet
horrible cri: «Pourquoi ai-je fini d'un coup et par la mort les maux de
mes ennemis: oh! qu'une longue vie eût été meilleure à empoisonner!»
Nous étions assis dans les ruines de la chapelle qu'une pieuse fondation
soutenait encore. Attendris par ce récit naïf des peines de deux amans,
nous interrogeâmes une soeur qui y vint faire sa prière, sur la vérité de
cette histoire: «Elle est vraie, nous dit-elle; voyez la madona qui
domine les ronces et le lière, elle offre les traits d'Arabella; les
coeurs souffrans viennent ici en foule confier leurs peines ou leurs
faiblesses. Souvent alors les traits célestes de la Vierge semblent
s'animer d'un doux sourire, et des voix aériennes murmurent doucement
_pardon et oubli_.» La soeur nous raconta encore qu'un Anglais de grande
distinction était venu offrir des sommes immenses pour obtenir les
restes d'Arabella, mais en vain, parce que la bénédiction de la maison
tenait à la présence de ces mortelles et précieuses dépouilles. Notre
rencontre nous valut alors une énumération de miracles faite d'un ton si
peu noble et si peu senti que l'émotion en fut affaiblie. Nous déposâmes
la fleur du souvenir sur l'autel du Pardon, et nous reprîmes un peu
tristes la route de Naples.
Eu arrivant à notre hôtel, on nous avertit de nous tenir prêts, qu'on
était venu embarquer les effets, et que si le vent ne changeait pas nous
partirions au jour. Notre résolution fut bientôt prise; profitant de la
douceur de la nuit et de la température, nous fîmes porter notre souper
sur la terrasse. L'air tempéré du mois d'octobre nous caressait comme un
souffle du printemps. Tous les arbustes qui ornaient la terrasse étaient
fleuris, Léopold était dans une sorte de ravissement... mais je veux
réserver à un autre chapitre les détails de cette soirée qui ajoute un
sentiment nouveau à tous ceux qui agitèrent ma bizarre existence.