La cour de Naples à la fin de 1814.--Les bohémiens.
J'aurai quelque peine à exprimer ce que m'offrit de pénible le premier
aspect de cette cour encore brillante du beau-frère de Napoléon, mais
dont le souverain n'était plus alors à mes yeux qu'un déserteur de la
gloire malheureuse, un allié de l'Autriche, un ingrat couronné. Jamais
je ne pus décider Léopold à m'accompagner même jusqu'au palais. «Non, me
disait-il, non, mon amie, je ne serais pas maître de mon indignation.
Quoi! celui qui à Czernisa, avec une avant-garde de douze mille hommes
et deux ou trois mille chevaux, résista au choc de quatre-vingt mille
Russes; qui, à la tête de ses carabiniers, culbuta tant de fois
l'ennemi; qui, malgré ses blessures, ne quitta le champ de bataille
qu'après avoir par sa valeur assuré le défilé de Winkowo, je le verrais
ici, complice de ceux que nous avons combattus, non pas céder à la
nécessité, mais s'y complaire! Non, ne me contraignez pas à cet effort.
Je veux contempler les merveilles de Naples, sans gâter mes plaisirs par
la pensée de ceux qui gouvernent.» Ne pouvant agir de même, et ne
pouvant non plus condamner Léopold, je me gardai bien de lui communiquer
le motif de mon voyage; je me contentai de distraire le cerveau du jeune
héros en lui faisant parcourir ces belles contrées.
Depuis le mois de janvier 1814, Joachim, par suite d'un traité
d'alliance offensive et défensive avec les puissances, était de cette
coalition de rois qui avaient envahi la France. Je rencontrai au palais
un Italien de haut rang, très sincèrement attaché au parti français. Il
me disait: «Joachim est perdu; l'Autriche et l'Angleterre le savent.
Tout ce qu'il a fait, sa prise de Bologne, sa rupture avec la France,
tant d'imprudence et d'ingratitude n'avaient pas même pour garantie de
ses nouveaux alliés la signature d'un traité. Ils le sacrifieront,
Madame; je regarde la chose comme infaillible. Ici même, à sa cour, on
le trahit; il est entouré des créatures de Neupperg: on ne fait plus la
guerre sur les champs de bataille; il est des victoires plus savantes et
plus faciles: les diplomates s'en chargent pour le compte des couronnes,
et la diplomatie n'est pas le fort côté de Murat; il périra par elle.
«--Mais Murat paraît cependant tranquille; sa cour n'a perdu ni sa
sécurité ni ses fêtes.
«--Sans doute, mais on danse ici, vous le savez, au pied du Vésuve.»
Tous ces détails d'une infortune prochaine, quoique méritée peut-être,
m'étaient incroyablement pénibles. Je profitai du peu de jours que
j'avais à rester à Naples pour dire un dernier adieu à cette terre
enchantée. Me voilà donc avec Léopold sur la route du Pausylippe,
racontant l'anecdote de la pauvre Romilda, que j'avais apprise dans mon
premier séjour. Son attention flattait singulièrement ma vanité. Il y
avait dans ses regards, avidement attentifs, _quel non soche_ qui donne
un vif désir de bien dire. Nos heures se passaient délicieusement à
jouir d'un présent plein de charme, et à faire des projets pour un
heureux avenir. J'ai déjà dit que j'attachais un grand prix à ce que
Léopold ne pût deviner toutes mes relations avec le maréchal Ney; mais
rien ne surpassait le charme que je trouvais à l'expression de son
enthousiasme pour le héros de la retraite de Smolensk. «J'ai bu à sa
gourde, disait Léopold; et je ne suis pas le seul blessé à qui son
humanité ait conservé la vie.»
Le jour de mon départ approchait: Léopold m'engagea à venir à Ischia
pour traiter de notre passage. À six heures, nous étions sur la plage à
jouir d'une vue que là seul on rencontre... À peine eûmes-nous terminé
avec le patron, qu'une troupe de _zingari_[17] passa près de nous, et,
par la singularité de leur costume, piquèrent vivement notre curiosité.
Une de ces bohémiennes, d'une physionomie spirituelle, et qui eût été
belle sans la hardiesse qui la défigurait jusqu'à la honte, s'approcha
de nous, et prit la main de Léopold, voulant, bon gré mal gré, lui dire
sa bonne aventure. En écoutant ses étranges prédictions, souvent les
regards de Léopold cherchaient les miens; ses traits nobles et fiers
s'animaient d'une espérance passionnée, que lui inspiraient les
malicieuses et adroites suppositions de la zingari. Je crus déconcerter
la Sibylle en lui jetant, en italien, ces paroles: «Vous vous trompez;
Monsieur est mon fils.» Elle me déconcerta à mon tour, en me répondant,
avec un regard creux et pénétrant: «_No, non è il suo figlio, ma pure ne
ha ella molto conoscuto il padre. E chi era? un eroe, un
traditore_[18].» Et aussitôt elle disparut, et rejoignit le groupe assez
nombreux de ses compagnons. J'avais parlé très rapidement, et Léopold ne
comprit que les dernières paroles de la bohémienne. J'étais restée un
peu confuse, il me demanda le sens des paroles de cette femme. «J'ai
entendu les mots de traître, de héros. Oh Dieu! mon amie, le secret de
ma malheureuse mère, le secret de mon malheur serait-il donc sur mon
front?» et il le frappait avec une impatience et une douleur qui
déchiraient l'ame.
Me laissant aller à l'élan de mon coeur, je saisis la main de Léopold, je
l'entraînai le long du rivage, marchant rapidement et le forçant de me
suivre, lui prodiguant toutes les consolations de la tendresse, tous les
noms du sentiment passionné que ma raison avait su cacher jusqu'alors.
Nous avançâmes le long de la plage jusqu'au détour d'une embouchure, et
nous y fûmes à l'instant entourés de nouveau de la bande entière des
zingari, qui plantait là son camp nomade. L'effroi alors devint vif pour
moi. Nous étions éloignés de toute habitation; mais un regard sur
Léopold me rassura. Oh! que ce regard renfermait de courage et
d'énergie! La troupe nous offrit le partage d'un repas improvisé, mais
fort abondant. Léopold demanda celle qui nous avait dit la bonne
aventure, pour lui donner le salaire usité. Un homme d'un aspect
vénérable, quoique bizarre, se leva: «Tout salaire est remis en mes
mains.» Nous lui donnâmes quelques onces. À cette générosité presque
magnifique, un léger murmure d'admiration se fit entendre du sein de la
troupe, et des démonstrations respectueuses de reconnaissance nous
forcèrent à nous asseoir au cercle. On exécuta des danses; on nous
rendit toutes sortes d'honneurs. La zingari, qui avait si vivement
stipulé l'impatience de Léopold et excité mon étonnement, se montra
enfin. Je priai le chef de la faire approcher. «Clara, dit le vieillard,
approchez; continuez d'instruire ces étrangers de leurs destinées.» Et
la jeune zingari s'approcha. Il y avait quelque chose de funeste dans
les regards de cette femme. Je voulais l'entendre et sa voix me causait
du malaise. Léopold éprouvait la même agitation, et nous tendîmes nos
mains.
Je ne citerai pas toutes les prédictions; il n'y a pas une de mes
lectrices qui ne sache que le langage de toutes les devineresses se
ressemble. Mais les prédictions de Clara sortaient tellement du genre,
que je ne puis m'empêcher de les citer. «Vous rêvez des jours heureux,
la prospérité et la joie accompagnent vos pas; mais d'affreux chagrins
vous attendent... Votre coeur est infidèle... Le désespoir et la mort,
une horrible calamité, une catastrophe épouvantable... Vous céderez au
délire d'un amour qui vous a entraînée sous de lointains climats.» Je
frémissais involontairement, et, pour augmenter ma frayeur, Léopold me
pressait contre son coeur. Honteuse du sourire malin de la zingari, je
repris un peu d'énergie; je la plaisantai sur son ton emphatique: elle
tint bon dans ses prédictions; et lorsque je lui donnai encore un
sequin, elle me serra la main et me dit: «_Fra m'en d'un anno si
ricordera di me_[19].» Neuf mois après j'étais mourante aux pieds du
maréchal Ney, pour le supplier d'avoir pitié de lui, de sa famille et de
moi, pour se mettre à l'abri de la foudre qui devait éclater sur une
tête chargée de lauriers. Combien de fois, depuis ce moment, mon
ressouvenir s'est reporté sur les prédictions de Clara. Elle avait dit
vrai.
Après Clara, l'ancien de sa troupe s'approcha de nous, et nous invita à
nous asseoir au cercle des matrones, pour entendre lire les chroniques
et statuts des zingari. Sur notre refus, cet homme nous offrit de nous
donner un de leurs livres. Léopold l'acheta, et nous prîmes le chemin du
retour. Nous entrâmes chez une marchande de fruits pour déjeûner, et
aussi pour satisfaire notre impatience de lire le précieux recueil des
mystères cabalistiques. Nous fûmes agréablement surpris de trouver dans
un rouleau de parchemin plusieurs fragmens forts bien écrits de poésie,
traduits de l'arabe, et l'histoire d'Arabella et du beau Serti, que je
traduirai littéralement. Je voulus le lire à Léopold dans le lieu même
où mourut l'héroïne. Léopold fit venir un cabriolet napolitain, et en
deux heures nous étions au couvent des Carmélites, à cinq lieues de
Naples. Après avoir appris des religieuses la vérité de l'histoire des
zingari, nous demandâmes à voir la chapelle consacrée au pardon et à
l'oubli. Là, assis contre le mur de la ruine, fixant la _Madona
adolorata_, dont les traits divins offraient ceux de l'infortunée
Arabella, je lus à Léopold l'histoire de ses amours et de sa fin
funeste.