Voyage de Rome à Naples.--Léopold.--Anecdote de Strozzi.
À toutes ces agitations de ma mobile existence se joignaient une foule
de peines secrètes. Le refroidissement de ma liaison avec Ney, la
conviction que le nouvel ordre du gouvernement allait placer comme une
barrière entre mon coeur et le sien; mes pensées, qui devenaient plus
sérieuses, tout cela me désenchantait le présent, et même décolorait les
souvenirs de mon passé; un pareil attachement avait besoin de toutes les
illusions, de toutes les sympathies, et l'opinion elle-même devait être
pour quelque chose dans mon bonheur. Non seulement, me disais-je, s'il
savait ce qui me conduit à Naples, il me désapprouverait; mais il
trouverait aujourd'hui presque criminelle la pensée qui m'anime, pensée
que naguère il eût applaudie. Il me semblait que Ney perdait à mes yeux,
et je me savais mauvais gré de juger ainsi.
Une autre peine pesait sur mon coeur. Depuis le départ de Léopold, je
n'avais rien su de lui ni de sa malheureuse mère. J'étais à Rome dans
cette triste disposition d'esprit où tout l'avenir nous semble un
désespoir, et le présent un poids accablant. Ressentir encore la même
passion pour Ney, et reconnaître que je ne devais plus y chercher ma
félicité; c'était pour moi un sentiment qui me rendait le mouvement
nécessaire à ma raison, qui se perdait au milieu de tant de combats.
Pour me distraire, je voulus revoir cette Villa-Borghèse et ses jardins
enchantés qu'avait fuis une femme aimable et belle, pour l'honneur et la
joie d'un sacrifice à l'exil d'un frère malheureux. Oh! combien la
princesse Pauline me parut digne des hommages qu'on lui avait prodigués
partout en Italie. Connaissant parfaitement ces beaux lieux, je me
débarrassai de mon _cicerone_, qui importunait ma promenade par la
monotonie de ses descriptions. Il y avait quelques instans que je
marchais au hasard sous le myrte et l'oranger, lorsqu'au détour d'une
allée je rencontre face à face Léopold, ce Léopold qui m'était si cher
depuis notre mutuelle reconnaissance. Il était pâle, défait; un crêpe
funèbre me révéla tout aussitôt le secret de sa douleur et de son
abattement... Léopold avait perdu sa mère. Il prit ma main, et, la
pressant contre son coeur, il me dit: «Je l'ai retrouvée au sein de son
orgueilleuse et opulente famille, je l'ai retrouvée malheureuse et
mourante. J'ai méprisé leur richesse et bravé leur orgueil; je n'ai vu
que ma mère: mes veilles à son lit de souffrance ont du moins consolé sa
dernière heure. Elle s'est éteinte dans mes bras, en me parlant de vous,
en me recommandant de vous chercher, de vous regarder comme ma seule
amie.»
J'ai vu des hommes plus régulièrement beaux que Léopold; mais je ne
crois pas qu'il en existe dont la physionomie anime d'une manière plus
heureuse les avantages; c'était une harmonie des mérites les plus
divers; qu'on se représente, avec une figure de vingt-quatre ans,
l'élégante tournure d'un cavalier français, la parole inspirée d'un
poète, l'air vague et passionné d'un héros de roman.
J'ai promis d'être vraie. Mais en rappelant cette rencontre, je sens que
la promesse me paraît redoutable; car, avec cette franchise, il me
faudra avouer ce que j'éprouvai à la vue de Léopold... qu'on peut aimer
passionnément plus d'une fois. Toutefois, que celles d'entre mon sexe
qui, malgré mes égaremens, m'ont conservé un intérêt bienveillant, ne
prononcent pas anathème sur la coupable; je ne le fus ici que d'un tort
involontaire. Sans montrer à Léopold ce qui se passait dans mon ame, je
lui témoignai seulement, mais avec émotion, le besoin que j'éprouvais de
partir le lendemain même pour Naples.
«--Ah! laissez-moi vous accompagner, dit-il. Je me rendais en France
pour passer ensuite à l'île d'Elbe. Nous ferons le trajet ensemble. Ma
fortune dépasse 15,000 livres de rente; avec cela je puis me dévouer au
malheur, sans ambition, sans espoir de récompense. J'ai besoin de cette
indépendance du sentiment.» Nous partîmes le soir même en poste.
Peindre tout ce qui se passa en moi pendant ce voyage serait une
peinture presque aussi, périlleuse que la réalité elle-même. Femmes! ô
vous toutes qui me lisez, daignez m'entendre avant de crier haro sur la
pauvre Contemporaine! Oui, j'ai cru qu'on pouvait aimer plus d'une fois.
Je ne veux, je ne cherche point d'excuse; je me résigne à tout dire:
mais lisez avant de me condamner. Je ne voulus ou je ne pus déguiser à
Léopold l'agitation que me causait sa présence. Son âge, si éloigné du
mien, me donnait une sécurité funeste. Ah! je puis en prendre pour
témoins la sincérité de mes aveux et mon invincible dégoût pour tout
mensonge qui profiterait à ma réputation, mais sans repos pour ma
conscience: je ne fus pas entièrement coupable. Trompée par le voile
décevant d'un sentiment pur, je regardais Léopold comme un fils légué à
mon coeur par sa mourante mère; mon ame en embrassait avec chaleur tous
les devoirs, et en multipliait trop vivement à mon insu les expressions.
Dans ces épanchemens, ma raison était loin de prévoir que, déjà à une si
respectable distance de l'âge des amours, j'en inspirerais le brûlant
délire, et qu'un hasard seul me sauverait du remords d'y succomber. En
faisant la route de Rome à Naples, Léopold, qui venait de la parcourir,
m'en étalait dans ses récits les merveilles avec cet enthousiasme du
beau qui va si bien à la jeunesse. «Hélas! s'écriait-il avec émotion, si
j'avais pu arracher ma tendre mère, votre amie, au froid climat de sa
patrie, et la conduire ici sous le beau ciel qui vous vit naître,
partageant ma vie entre vous deux, quelle félicité eût jamais égalé
celle de l'heureux Léopold!» Et l'expression de ses regrets
mélancoliques embellissait encore cette aimable figure; c'était un
mélange des amertumes de l'amour filial et des ambitions d'un autre
amour. Pour combattre le trouble qu'il me causait, je rappelai le
souvenir à mon secours. Léopold avait fait la campagne de Russie et
celle de France; je lui parlai du maréchal Ney. Je ne pouvais me tromper
davantage sur les moyens d'échapper au danger de la séduction. Le jeune
homme qui avait combattu sous les ordres du prince pendant l'immortelle
campagne et la désastreuse retraite de Russie, Léopold se mit à me
peindre avec tant de feu, avec tant d'enthousiasme les services de Ney,
les efforts de nos braves, la catastrophe encore glorieuse qu'aussi bien
que lui je pouvais apprécier, qu'il pénétra en moi comme un délire
d'admiration. Léopold savait que je connaissais le maréchal, mais il
ignorait la nature de cette liaison. Le détromper eût été m'exposer à
ses mépris; et quel courage n'eût-il pas fallu pour consentir
volontairement à voir changer en étonnement glacial, en froide retenue,
la confiance absolue, le reconnaissant enthousiasme, et, je dois le
dire, l'admiration si flatteuse à ma vanité, qui se lisait dans les
regards, le maintien et le langage du jeune homme. Confuse, incertaine,
je n'eus pas le courage de dire: Je ne suis point à moi; j'ai voué ma
vie à un homme que les devoirs les plus respectables, les plus doux,
éloignent de moi, mais que suivent encore dans cet éloignement toutes
les pensées de mon ame. Un pareil aveu d'une femme à un enfant qui la
respecte était au-dessus de mes forces. Léopold m'estimait. C'est en me
parlant de sa mère, en confondant dans ses larmes celle qu'il avait
perdue et celle qui le consolait, qu'il avait pris dans cette intimité
d'un long voyage une reconnaissance exaltée pour un sentiment plus vif
encore.
La femme la plus belle, quand la jeunesse s'est enfuie, se rend bien
compte, à moins de folie, de ce qu'elle perd chaque jour; et si elle
trouve dans son esprit de quoi braver les regrets de sa vanité, il n'en
est pas une qui ne doive avouer qu'à un certain âge on éprouve une sorte
d'orgueil reconnaissant des sentimens passionnés que, par un privilége
singulier, elle peut inspirer à un jeune homme doué de tout ce qui peut
plaire, attacher et flatter, et jamais homme ne réunit plus que Léopold
ce parfait assemblage. Pénétrée depuis l'âge de raison du ridicule et du
danger des attachemens que ne justifie pas la jeunesse, je sentais que
je ne succomberais point. Mais chaque regard sur Léopold, chaque accent
de sa voix, me faisaient comprendre encore plus combien j'aurais de
combats à livrer à mon propre coeur. Il y avait surtout un danger pour
moi dans notre intimité: c'étaient un son de voix et une véhémence
d'action qui semblaient, par une ressemblance inconcevable, me
représenter Ney lui-même.
Nous étions arrivés à une lieue de Caserte. Il nous fallut quitter la
route ordinaire pour arriver à Naples; car depuis que le beau-frère de
Napoléon avait fait divorce avec la gloire, dans la folle et coupable
espérance de conserver un trône précaire par les protections ennemies de
la France, depuis cette époque tout avait changé dans ce beau royaume
que j'avais parcouru si florissant, à l'époque où l'amitié se joignait
aux liens de famille pour rendre plus sacrés les droits des deux frères
couronnés. Mais on sentait à je ne sais quoi de non français que
Joachim, en se débaptisant, s'était comme dépouillé de son ancienne
gloire; on voyait quelque chose d'indécis dans l'éclat extraordinaire
même qu'il donnait à sa cour. Nous nous arrêtâmes à Roucigliano, bourg
brûlé en 1799, et qui fut reconstruit alors (1814). Léopold me disait:
«Mon amie, l'ingratitude porte un malheur certain. Vous verrez si
l'Autriche ne jouera pas Joachim. Il partagera le sort de ces
particuliers qui font bâtir des maisons que d'autres occupent.
«--Comment, mon ami, mais voilà de bien profondes prévisions pour un
jeune homme.
«--Des campagnes comme celles de Moskou et de France vieillissent toutes
les expériences. J'ai souvent approché le roi Murat, et ce que j'en ai
vu me l'eût fait prendre pour un fou, s'il n'eût été un des plus braves
de notre armée de héros.
«--En vous comptant, Léopold.
«--Mais oui, mon amie, oui, en me comptant, car j'étais à la bataille de
la Moskowa et à l'affaire de Fère-Champenoise. J'ai reçu trois
blessures, la croix d'honneur et l'approbation du maréchal Ney.» C'était
encore un bonheur pour moi que dans ces dangereux têtes-à-têtes un
pareil nom se mêlât à tout ce qui aurait pu me le faire oublier. Ma
seule force était dans l'objet de cette admiration qui rendait Léopold
si éloquent.
J'avais parlé à mon compagnon de voyage, par une diversion que je
croyais adroite, de la pauvre Déborah. Il me fit promettre d'aller la
voir au retour, et me pria de lui raconter l'histoire de l'aïeul des
jeunes maîtres de cette pauvre vieille si religieuse dans les voeux de sa
douleur; j'aurais voulu la lui réciter dans la chaumière même où j'avais
reçu l'hospitalité; mais il n'y eut pas moyen d'avoir un refus pour une
prière de Léopold. Je pris donc le manuscrit que j'avais copié la nuit
dans la chaumière de Déborah; et dans un endroit retiré du jardin
immense de l'auberge de Roucigliano, je fis à mon jeune interrogateur le
récit dont on va lire les principales circonstances.
«Philippe Strozzi, après de grandes agitations politiques, quitta sa
patrie et vint en France chercher le repos. Sans y avoir pris aucune
part, il fut accusé de complicité dans le meurtre d'Alexandre de
Médicis, tué par Lorenzo dans une partie de débauche. Strozzi vivait
alors retiré dans les États de Venise. Lorenzo y accourut pour lui
apprendre ce meurtre, et Strozzi se laissa entraîner à une tentative
pour le rétablissement de l'ancienne forme de gouvernement en Toscane.
La résolution était arrêtée; mais Strozzi, agent principal, manqua de
fermeté, et, après mille vicissitudes, se décida à quitter sa patrie et
à venir en France réparer par le commerce les brêches faites à sa
fortune. Ce fut pendant son séjour à Lyon, qu'ayant déployé dans une
émeute populaire une présence d'esprit qui sauva la vie au gouverneur et
à sa famille, Strozzi devint l'objet de la vive reconnaissance et de
l'amour passionné d'Isaure, fille unique de ce gouverneur, douée d'une
rare beauté, miroir fidèle de l'ame la plus noble. Strozzi n'avait pas
cet extérieur qui séduit les femmes; mais à l'avantage d'une taille
superbe et d'une figure imposante, il joignait le mérite qui frappe les
grands coeurs, et celui d'Isaure était au niveau du coeur de Strozzi.
Errant à côté de sa jeune amie, aux bords charmans du Rhône, Strozzi osa
rêver un paisible bonheur; il oublia ces projets, les ambitions
périlleuses de la jeunesse, et ne songea qu'à une vie d'amour.
«Strozzi avait été uni à Clarisse de Médicis; mais cet hymen n'avait été
que le fruit d'une combinaison d'État, et quoique Strozzi eût soutenu
avec vigueur les droits de sa première épouse, jamais il n'éprouva pour
elle aucune sympathie. Isaure seule parvint à enchaîner cette ame
ardente et fière. Les fêtes de l'hymen se préparaient, lorsque tout à
coup l'objet d'une tendresse si vive disparut. Non loin de la délicieuse
maison que la famille d'Isaure habitait, aux bords du Rhône, était une
promenade solitaire où souvent Isaure précédait son amant. Elle venait
s'y livrer aux douces rêveries d'un présent enivrant et à toutes les
illusions d'un heureux avenir. Depuis quelque temps elle avait cessé de
s'y rendre, ayant remarqué et fait connaître à Strozzi qu'elle se voyait
observée par deux étrangers d'un fort sinistre aspect. Strozzi, sans
inquiéter Isaure, fit surveiller les lieux, priant sa jeune amie de ne
plus les fréquenter. Toutes ces précautions de la prudence furent prises
en vain; mais _al destino opporsi è vano_[12], Strozzi et la belle
Isaure en firent la cruelle expérience. Le farouche successeur
d'Alexandre, placé au rang suprême par l'entremise de l'Autriche, non
content de l'exil de son illustre ennemi, nourrit l'idée d'une plus
complète vengeance. Isaure fut enlevée la veille du jour fixé pour la
célébration de son mariage avec Strozzi. Des tablettes trouvées sur le
lieu même ne laissèrent aucun doute sur l'auteur du rapt. Peu d'heures
après Strozzi était sur la route de la Toscane. Le retour d'un si
illustre exilé ranima comme par une étincelle électrique les espérances
du parti populaire. Les mots de patrie et de liberté, du droit des
citoyens retentirent. Pour le malheur de Strozzi, ses partisans firent,
au lieu des regrets de l'amour, entrer dans son ame les chimères plus
violentes encore de l'ambition et de la vengeance. À l'aide de Caponi,
il mit sur pied quelques milliers de soldats qu'il conduisit à Bologne,
où il apprit qu'Isaure n'avait pas cessé de vivre. Dès ce moment il
suivit ses projets avec une nouvelle vigueur. Hélas! cet amour
renaissant devint la cause de sa perte et de celle qui l'inspirait.
Strozzi, sans négliger entièrement son rôle de chef de parti, lui
dérobait bien des instans dans le seul intérêt de sa tendresse. Isaure
était entre les mains de Cosmo de Médicis. Les troupes de l'empereur
encombraient Florence, Pise et Livourne. Un soir, après avoir reçu une
lettre mystérieuse, Strozzi quitte son camp de Montemurlo avec quelques
hommes d'élite, court arracher Isaure à son ennemi et revient au poste
de l'honneur au moment où Médicis faisait attaquer le camp par trois
mille hommes. Malgré des prodiges de bravoure de la part des conjurés et
les efforts acharnés de Strozzi, les soldats de Cosmo remportèrent une
victoire complète. Désarmé et tombé entre les mains d'un des capitaines
de Cosmo, Strozzi demanda pour toute grâce de n'être point conduit à
Florence, et n'obtint qu'un refus. Cosmo se vengea moins en ennemi qu'en
bourreau. Doublement homicide, il ajouta au supplice de Strozzi le
meurtre de celle dont il n'avait pu, par des menaces, corrompre la
vertu. À l'instant où Strozzi fut livré à son ennemi, la malheureuse
Isaure était également tombée au pouvoir de Médicis. Cette fois ce fut
pour apprendre que le malheur pouvait encore augmenter pour elle. Le
barbare osa mettre la tête de Strozzi au prix de son opprobre. «Fière
beauté, avait-il dit à Isaure, tu verras s'épuiser goutte à goutte le
sang du rival que j'abhorre sous les mains des bourreaux et dans
l'horreur des tortures, ou toi-même tu lui annonceras en ma présence que
tu préfères les embrassemens du souverain à la tendresse du proscrit. Sa
vie dépend de ta réponse.» Une rapide pensée saisit le coeur d'Isaure.
«Je cède, j'obéis, je t'appartiendrai, Médicis, répondit-elle;
conduis-moi près de Strozzi.
«--Demain, tu le verras en présence du tribunal; songe qu'un mot, un
regard, un geste contraire, seront l'arrêt d'une mort lente et honteuse.
«--La honte, il n'y en aurait que pour les assassins du héros. Mais je
veux sa vie; comptez sur moi, _saro vostra_.»
«Pendant que la malheureuse Isaure était en présence de son tyran,
Strozzi, plongé dans un cachot, se croyait moins malheureux par l'idée
d'avoir assuré la fuite de ce qu'il avait de plus cher. «Isaure, chère
et malheureuse Isaure, s'écriait-il, va revoir les lieux charmans où
Strozzi osa rêver le bonheur. Va, chère Isaure, répéter sous le ciel de
ta patrie un nom cher à ton coeur, _non ignoto, forse non ignudo di
qualche gloria_[13]. Fuis, chère Isaure!»
Bientôt un des juges bourreaux vient interroger Strozzi sur le lit de
torture. «C'est toi qui as été l'assassin d'Alexandre; vois qui t'accuse
et te méprise.» Un rideau se lève, et le fond de la salle montre au
malheureux Strozzi, Isaure, éclatante de parure et de beauté, assise
près de Médicis. Strozzi, enchaîné, s'écria en secouant ses fers: _Son
queste vili le battaglie vostre_[14].» Le coeur de Strozzi devina le
mensonge de ce nouveau malheur. Sûr qu'il était du coeur d'Isaure, son
regard découvrit sous la pompe royale le deuil d'un fidèle amour.
«Isaure, s'écria-t-il, qui t'a livrée à cet affreux pouvoir?» La belle
et noble Française avec élan: «La plus vile des trahisons m'a livrée au
tyran qui a cru me corrompre par l'espoir de ta liberté. Strozzi, noble
amant, époux d'Isaure, époux aimé, ta mort est jurée; car ton ennemi
tremble encore au seul aspect de l'homme qu'il tient enchaîné; Strozzi,
je ne te veux pas survivre; reçois mes derniers adieux et le serment
d'une mourante de n'avoir été qu'à toi.» Isaure n'achève pas. Un cri de
rage échappe au tyran. Le rideau tombe...
Un son étouffé comme le dernier soupir d'une agonie qui s'exhale, vint
révéler à Strozzi tout son malheur, un malheur plus cruel que son propre
supplice. Replongé dans son cachot, l'infortuné trompa la dernière
espérance de son persécuteur en se donnant lui-même la mort, après avoir
tracé avec son épée ensanglantée le nom d'Isaure et ces mots:
Isaura, vengo;
Si non ho saputo vivere, so morire[15].
On dit depuis à Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et
entretenu ces récits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et
de Strozzi, Médicis implora vainement le bienfait du sommeil;
qu'aussitôt que les horloges de Pitti annonçaient l'heure anniversaire
de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, parée d'habits
de fête, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Médicis,
murmurer à ses oreilles: _M'hoi voluto tua, e son con te_[16].» Et qu'au
milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait à la
tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.»
Il faut connaître le délicieux climat et les environs de Naples pour
pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre
l'incroyable effet d'une pareille histoire, écoutée la nuit dans une
solitude par deux coeurs déjà émus. Comment peindre l'agitation de
Léopold! Assis à mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dévoraient
mes paroles. «Mon amie, ma seule amie, s'écria-t-il en m'entourant de
ses bras, allons à la chaumière de la pauvre Deborah, oublions Naples,
la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre:
elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mère et
votre coeur... voilà ma vie, je n'en puis avoir d'autre.» Et
l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tête contre mon coeur.
Le mien battait avec violence; il était au plus fort des combats... car
rien, non rien n'était beau de passion comme Léopold dans cette
singulière extrémité. Forte contre les dangers extérieurs, j'ai
naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du
sentiment. Avec Léopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mêlait
de la faiblesse de mère. Son caractère avait de l'énergie; mais son
coeur, de la douceur, de la faiblesse même, surcroît de périls... Je
sentais ce péril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le
ridicule. Il fallait fuir peut-être; et c'est pour cela, sans doute, que
je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point à perte. Après tant
de fautes et de chutes, je me dois la justice de déclarer que celle qui
paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans
le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir présent,
d'un mot prononcé, d'un nom... pour me rendre tout possible, même la
résistance et la vertu. Mon courage et ma force égalent les positions
les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans
mon court séjour à Naples.