CHAPITRE CXXXIX.

Voyage de Rome à Naples.--Léopold.--Anecdote de Strozzi.

À toutes ces agitations de ma mobile existence se joignaient une foule

de peines secrètes. Le refroidissement de ma liaison avec Ney, la

conviction que le nouvel ordre du gouvernement allait placer comme une

barrière entre mon coeur et le sien; mes pensées, qui devenaient plus

sérieuses, tout cela me désenchantait le présent, et même décolorait les

souvenirs de mon passé; un pareil attachement avait besoin de toutes les

illusions, de toutes les sympathies, et l'opinion elle-même devait être

pour quelque chose dans mon bonheur. Non seulement, me disais-je, s'il

savait ce qui me conduit à Naples, il me désapprouverait; mais il

trouverait aujourd'hui presque criminelle la pensée qui m'anime, pensée

que naguère il eût applaudie. Il me semblait que Ney perdait à mes yeux,

et je me savais mauvais gré de juger ainsi.

Une autre peine pesait sur mon coeur. Depuis le départ de Léopold, je

n'avais rien su de lui ni de sa malheureuse mère. J'étais à Rome dans

cette triste disposition d'esprit où tout l'avenir nous semble un

désespoir, et le présent un poids accablant. Ressentir encore la même

passion pour Ney, et reconnaître que je ne devais plus y chercher ma

félicité; c'était pour moi un sentiment qui me rendait le mouvement

nécessaire à ma raison, qui se perdait au milieu de tant de combats.

Pour me distraire, je voulus revoir cette Villa-Borghèse et ses jardins

enchantés qu'avait fuis une femme aimable et belle, pour l'honneur et la

joie d'un sacrifice à l'exil d'un frère malheureux. Oh! combien la

princesse Pauline me parut digne des hommages qu'on lui avait prodigués

partout en Italie. Connaissant parfaitement ces beaux lieux, je me

débarrassai de mon _cicerone_, qui importunait ma promenade par la

monotonie de ses descriptions. Il y avait quelques instans que je

marchais au hasard sous le myrte et l'oranger, lorsqu'au détour d'une

allée je rencontre face à face Léopold, ce Léopold qui m'était si cher

depuis notre mutuelle reconnaissance. Il était pâle, défait; un crêpe

funèbre me révéla tout aussitôt le secret de sa douleur et de son

abattement... Léopold avait perdu sa mère. Il prit ma main, et, la

pressant contre son coeur, il me dit: «Je l'ai retrouvée au sein de son

orgueilleuse et opulente famille, je l'ai retrouvée malheureuse et

mourante. J'ai méprisé leur richesse et bravé leur orgueil; je n'ai vu

que ma mère: mes veilles à son lit de souffrance ont du moins consolé sa

dernière heure. Elle s'est éteinte dans mes bras, en me parlant de vous,

en me recommandant de vous chercher, de vous regarder comme ma seule

amie.»

J'ai vu des hommes plus régulièrement beaux que Léopold; mais je ne

crois pas qu'il en existe dont la physionomie anime d'une manière plus

heureuse les avantages; c'était une harmonie des mérites les plus

divers; qu'on se représente, avec une figure de vingt-quatre ans,

l'élégante tournure d'un cavalier français, la parole inspirée d'un

poète, l'air vague et passionné d'un héros de roman.

J'ai promis d'être vraie. Mais en rappelant cette rencontre, je sens que

la promesse me paraît redoutable; car, avec cette franchise, il me

faudra avouer ce que j'éprouvai à la vue de Léopold... qu'on peut aimer

passionnément plus d'une fois. Toutefois, que celles d'entre mon sexe

qui, malgré mes égaremens, m'ont conservé un intérêt bienveillant, ne

prononcent pas anathème sur la coupable; je ne le fus ici que d'un tort

involontaire. Sans montrer à Léopold ce qui se passait dans mon ame, je

lui témoignai seulement, mais avec émotion, le besoin que j'éprouvais de

partir le lendemain même pour Naples.

«--Ah! laissez-moi vous accompagner, dit-il. Je me rendais en France

pour passer ensuite à l'île d'Elbe. Nous ferons le trajet ensemble. Ma

fortune dépasse 15,000 livres de rente; avec cela je puis me dévouer au

malheur, sans ambition, sans espoir de récompense. J'ai besoin de cette

indépendance du sentiment.» Nous partîmes le soir même en poste.

Peindre tout ce qui se passa en moi pendant ce voyage serait une

peinture presque aussi, périlleuse que la réalité elle-même. Femmes! ô

vous toutes qui me lisez, daignez m'entendre avant de crier haro sur la

pauvre Contemporaine! Oui, j'ai cru qu'on pouvait aimer plus d'une fois.

Je ne veux, je ne cherche point d'excuse; je me résigne à tout dire:

mais lisez avant de me condamner. Je ne voulus ou je ne pus déguiser à

Léopold l'agitation que me causait sa présence. Son âge, si éloigné du

mien, me donnait une sécurité funeste. Ah! je puis en prendre pour

témoins la sincérité de mes aveux et mon invincible dégoût pour tout

mensonge qui profiterait à ma réputation, mais sans repos pour ma

conscience: je ne fus pas entièrement coupable. Trompée par le voile

décevant d'un sentiment pur, je regardais Léopold comme un fils légué à

mon coeur par sa mourante mère; mon ame en embrassait avec chaleur tous

les devoirs, et en multipliait trop vivement à mon insu les expressions.

Dans ces épanchemens, ma raison était loin de prévoir que, déjà à une si

respectable distance de l'âge des amours, j'en inspirerais le brûlant

délire, et qu'un hasard seul me sauverait du remords d'y succomber. En

faisant la route de Rome à Naples, Léopold, qui venait de la parcourir,

m'en étalait dans ses récits les merveilles avec cet enthousiasme du

beau qui va si bien à la jeunesse. «Hélas! s'écriait-il avec émotion, si

j'avais pu arracher ma tendre mère, votre amie, au froid climat de sa

patrie, et la conduire ici sous le beau ciel qui vous vit naître,

partageant ma vie entre vous deux, quelle félicité eût jamais égalé

celle de l'heureux Léopold!» Et l'expression de ses regrets

mélancoliques embellissait encore cette aimable figure; c'était un

mélange des amertumes de l'amour filial et des ambitions d'un autre

amour. Pour combattre le trouble qu'il me causait, je rappelai le

souvenir à mon secours. Léopold avait fait la campagne de Russie et

celle de France; je lui parlai du maréchal Ney. Je ne pouvais me tromper

davantage sur les moyens d'échapper au danger de la séduction. Le jeune

homme qui avait combattu sous les ordres du prince pendant l'immortelle

campagne et la désastreuse retraite de Russie, Léopold se mit à me

peindre avec tant de feu, avec tant d'enthousiasme les services de Ney,

les efforts de nos braves, la catastrophe encore glorieuse qu'aussi bien

que lui je pouvais apprécier, qu'il pénétra en moi comme un délire

d'admiration. Léopold savait que je connaissais le maréchal, mais il

ignorait la nature de cette liaison. Le détromper eût été m'exposer à

ses mépris; et quel courage n'eût-il pas fallu pour consentir

volontairement à voir changer en étonnement glacial, en froide retenue,

la confiance absolue, le reconnaissant enthousiasme, et, je dois le

dire, l'admiration si flatteuse à ma vanité, qui se lisait dans les

regards, le maintien et le langage du jeune homme. Confuse, incertaine,

je n'eus pas le courage de dire: Je ne suis point à moi; j'ai voué ma

vie à un homme que les devoirs les plus respectables, les plus doux,

éloignent de moi, mais que suivent encore dans cet éloignement toutes

les pensées de mon ame. Un pareil aveu d'une femme à un enfant qui la

respecte était au-dessus de mes forces. Léopold m'estimait. C'est en me

parlant de sa mère, en confondant dans ses larmes celle qu'il avait

perdue et celle qui le consolait, qu'il avait pris dans cette intimité

d'un long voyage une reconnaissance exaltée pour un sentiment plus vif

encore.

La femme la plus belle, quand la jeunesse s'est enfuie, se rend bien

compte, à moins de folie, de ce qu'elle perd chaque jour; et si elle

trouve dans son esprit de quoi braver les regrets de sa vanité, il n'en

est pas une qui ne doive avouer qu'à un certain âge on éprouve une sorte

d'orgueil reconnaissant des sentimens passionnés que, par un privilége

singulier, elle peut inspirer à un jeune homme doué de tout ce qui peut

plaire, attacher et flatter, et jamais homme ne réunit plus que Léopold

ce parfait assemblage. Pénétrée depuis l'âge de raison du ridicule et du

danger des attachemens que ne justifie pas la jeunesse, je sentais que

je ne succomberais point. Mais chaque regard sur Léopold, chaque accent

de sa voix, me faisaient comprendre encore plus combien j'aurais de

combats à livrer à mon propre coeur. Il y avait surtout un danger pour

moi dans notre intimité: c'étaient un son de voix et une véhémence

d'action qui semblaient, par une ressemblance inconcevable, me

représenter Ney lui-même.

Nous étions arrivés à une lieue de Caserte. Il nous fallut quitter la

route ordinaire pour arriver à Naples; car depuis que le beau-frère de

Napoléon avait fait divorce avec la gloire, dans la folle et coupable

espérance de conserver un trône précaire par les protections ennemies de

la France, depuis cette époque tout avait changé dans ce beau royaume

que j'avais parcouru si florissant, à l'époque où l'amitié se joignait

aux liens de famille pour rendre plus sacrés les droits des deux frères

couronnés. Mais on sentait à je ne sais quoi de non français que

Joachim, en se débaptisant, s'était comme dépouillé de son ancienne

gloire; on voyait quelque chose d'indécis dans l'éclat extraordinaire

même qu'il donnait à sa cour. Nous nous arrêtâmes à Roucigliano, bourg

brûlé en 1799, et qui fut reconstruit alors (1814). Léopold me disait:

«Mon amie, l'ingratitude porte un malheur certain. Vous verrez si

l'Autriche ne jouera pas Joachim. Il partagera le sort de ces

particuliers qui font bâtir des maisons que d'autres occupent.

«--Comment, mon ami, mais voilà de bien profondes prévisions pour un

jeune homme.

«--Des campagnes comme celles de Moskou et de France vieillissent toutes

les expériences. J'ai souvent approché le roi Murat, et ce que j'en ai

vu me l'eût fait prendre pour un fou, s'il n'eût été un des plus braves

de notre armée de héros.

«--En vous comptant, Léopold.

«--Mais oui, mon amie, oui, en me comptant, car j'étais à la bataille de

la Moskowa et à l'affaire de Fère-Champenoise. J'ai reçu trois

blessures, la croix d'honneur et l'approbation du maréchal Ney.» C'était

encore un bonheur pour moi que dans ces dangereux têtes-à-têtes un

pareil nom se mêlât à tout ce qui aurait pu me le faire oublier. Ma

seule force était dans l'objet de cette admiration qui rendait Léopold

si éloquent.

J'avais parlé à mon compagnon de voyage, par une diversion que je

croyais adroite, de la pauvre Déborah. Il me fit promettre d'aller la

voir au retour, et me pria de lui raconter l'histoire de l'aïeul des

jeunes maîtres de cette pauvre vieille si religieuse dans les voeux de sa

douleur; j'aurais voulu la lui réciter dans la chaumière même où j'avais

reçu l'hospitalité; mais il n'y eut pas moyen d'avoir un refus pour une

prière de Léopold. Je pris donc le manuscrit que j'avais copié la nuit

dans la chaumière de Déborah; et dans un endroit retiré du jardin

immense de l'auberge de Roucigliano, je fis à mon jeune interrogateur le

récit dont on va lire les principales circonstances.

«Philippe Strozzi, après de grandes agitations politiques, quitta sa

patrie et vint en France chercher le repos. Sans y avoir pris aucune

part, il fut accusé de complicité dans le meurtre d'Alexandre de

Médicis, tué par Lorenzo dans une partie de débauche. Strozzi vivait

alors retiré dans les États de Venise. Lorenzo y accourut pour lui

apprendre ce meurtre, et Strozzi se laissa entraîner à une tentative

pour le rétablissement de l'ancienne forme de gouvernement en Toscane.

La résolution était arrêtée; mais Strozzi, agent principal, manqua de

fermeté, et, après mille vicissitudes, se décida à quitter sa patrie et

à venir en France réparer par le commerce les brêches faites à sa

fortune. Ce fut pendant son séjour à Lyon, qu'ayant déployé dans une

émeute populaire une présence d'esprit qui sauva la vie au gouverneur et

à sa famille, Strozzi devint l'objet de la vive reconnaissance et de

l'amour passionné d'Isaure, fille unique de ce gouverneur, douée d'une

rare beauté, miroir fidèle de l'ame la plus noble. Strozzi n'avait pas

cet extérieur qui séduit les femmes; mais à l'avantage d'une taille

superbe et d'une figure imposante, il joignait le mérite qui frappe les

grands coeurs, et celui d'Isaure était au niveau du coeur de Strozzi.

Errant à côté de sa jeune amie, aux bords charmans du Rhône, Strozzi osa

rêver un paisible bonheur; il oublia ces projets, les ambitions

périlleuses de la jeunesse, et ne songea qu'à une vie d'amour.

«Strozzi avait été uni à Clarisse de Médicis; mais cet hymen n'avait été

que le fruit d'une combinaison d'État, et quoique Strozzi eût soutenu

avec vigueur les droits de sa première épouse, jamais il n'éprouva pour

elle aucune sympathie. Isaure seule parvint à enchaîner cette ame

ardente et fière. Les fêtes de l'hymen se préparaient, lorsque tout à

coup l'objet d'une tendresse si vive disparut. Non loin de la délicieuse

maison que la famille d'Isaure habitait, aux bords du Rhône, était une

promenade solitaire où souvent Isaure précédait son amant. Elle venait

s'y livrer aux douces rêveries d'un présent enivrant et à toutes les

illusions d'un heureux avenir. Depuis quelque temps elle avait cessé de

s'y rendre, ayant remarqué et fait connaître à Strozzi qu'elle se voyait

observée par deux étrangers d'un fort sinistre aspect. Strozzi, sans

inquiéter Isaure, fit surveiller les lieux, priant sa jeune amie de ne

plus les fréquenter. Toutes ces précautions de la prudence furent prises

en vain; mais _al destino opporsi è vano_[12], Strozzi et la belle

Isaure en firent la cruelle expérience. Le farouche successeur

d'Alexandre, placé au rang suprême par l'entremise de l'Autriche, non

content de l'exil de son illustre ennemi, nourrit l'idée d'une plus

complète vengeance. Isaure fut enlevée la veille du jour fixé pour la

célébration de son mariage avec Strozzi. Des tablettes trouvées sur le

lieu même ne laissèrent aucun doute sur l'auteur du rapt. Peu d'heures

après Strozzi était sur la route de la Toscane. Le retour d'un si

illustre exilé ranima comme par une étincelle électrique les espérances

du parti populaire. Les mots de patrie et de liberté, du droit des

citoyens retentirent. Pour le malheur de Strozzi, ses partisans firent,

au lieu des regrets de l'amour, entrer dans son ame les chimères plus

violentes encore de l'ambition et de la vengeance. À l'aide de Caponi,

il mit sur pied quelques milliers de soldats qu'il conduisit à Bologne,

où il apprit qu'Isaure n'avait pas cessé de vivre. Dès ce moment il

suivit ses projets avec une nouvelle vigueur. Hélas! cet amour

renaissant devint la cause de sa perte et de celle qui l'inspirait.

Strozzi, sans négliger entièrement son rôle de chef de parti, lui

dérobait bien des instans dans le seul intérêt de sa tendresse. Isaure

était entre les mains de Cosmo de Médicis. Les troupes de l'empereur

encombraient Florence, Pise et Livourne. Un soir, après avoir reçu une

lettre mystérieuse, Strozzi quitte son camp de Montemurlo avec quelques

hommes d'élite, court arracher Isaure à son ennemi et revient au poste

de l'honneur au moment où Médicis faisait attaquer le camp par trois

mille hommes. Malgré des prodiges de bravoure de la part des conjurés et

les efforts acharnés de Strozzi, les soldats de Cosmo remportèrent une

victoire complète. Désarmé et tombé entre les mains d'un des capitaines

de Cosmo, Strozzi demanda pour toute grâce de n'être point conduit à

Florence, et n'obtint qu'un refus. Cosmo se vengea moins en ennemi qu'en

bourreau. Doublement homicide, il ajouta au supplice de Strozzi le

meurtre de celle dont il n'avait pu, par des menaces, corrompre la

vertu. À l'instant où Strozzi fut livré à son ennemi, la malheureuse

Isaure était également tombée au pouvoir de Médicis. Cette fois ce fut

pour apprendre que le malheur pouvait encore augmenter pour elle. Le

barbare osa mettre la tête de Strozzi au prix de son opprobre. «Fière

beauté, avait-il dit à Isaure, tu verras s'épuiser goutte à goutte le

sang du rival que j'abhorre sous les mains des bourreaux et dans

l'horreur des tortures, ou toi-même tu lui annonceras en ma présence que

tu préfères les embrassemens du souverain à la tendresse du proscrit. Sa

vie dépend de ta réponse.» Une rapide pensée saisit le coeur d'Isaure.

«Je cède, j'obéis, je t'appartiendrai, Médicis, répondit-elle;

conduis-moi près de Strozzi.

«--Demain, tu le verras en présence du tribunal; songe qu'un mot, un

regard, un geste contraire, seront l'arrêt d'une mort lente et honteuse.

«--La honte, il n'y en aurait que pour les assassins du héros. Mais je

veux sa vie; comptez sur moi, _saro vostra_.»

«Pendant que la malheureuse Isaure était en présence de son tyran,

Strozzi, plongé dans un cachot, se croyait moins malheureux par l'idée

d'avoir assuré la fuite de ce qu'il avait de plus cher. «Isaure, chère

et malheureuse Isaure, s'écriait-il, va revoir les lieux charmans où

Strozzi osa rêver le bonheur. Va, chère Isaure, répéter sous le ciel de

ta patrie un nom cher à ton coeur, _non ignoto, forse non ignudo di

qualche gloria_[13]. Fuis, chère Isaure!»

Bientôt un des juges bourreaux vient interroger Strozzi sur le lit de

torture. «C'est toi qui as été l'assassin d'Alexandre; vois qui t'accuse

et te méprise.» Un rideau se lève, et le fond de la salle montre au

malheureux Strozzi, Isaure, éclatante de parure et de beauté, assise

près de Médicis. Strozzi, enchaîné, s'écria en secouant ses fers: _Son

queste vili le battaglie vostre_[14].» Le coeur de Strozzi devina le

mensonge de ce nouveau malheur. Sûr qu'il était du coeur d'Isaure, son

regard découvrit sous la pompe royale le deuil d'un fidèle amour.

«Isaure, s'écria-t-il, qui t'a livrée à cet affreux pouvoir?» La belle

et noble Française avec élan: «La plus vile des trahisons m'a livrée au

tyran qui a cru me corrompre par l'espoir de ta liberté. Strozzi, noble

amant, époux d'Isaure, époux aimé, ta mort est jurée; car ton ennemi

tremble encore au seul aspect de l'homme qu'il tient enchaîné; Strozzi,

je ne te veux pas survivre; reçois mes derniers adieux et le serment

d'une mourante de n'avoir été qu'à toi.» Isaure n'achève pas. Un cri de

rage échappe au tyran. Le rideau tombe...

Un son étouffé comme le dernier soupir d'une agonie qui s'exhale, vint

révéler à Strozzi tout son malheur, un malheur plus cruel que son propre

supplice. Replongé dans son cachot, l'infortuné trompa la dernière

espérance de son persécuteur en se donnant lui-même la mort, après avoir

tracé avec son épée ensanglantée le nom d'Isaure et ces mots:

Isaura, vengo;

Si non ho saputo vivere, so morire[15].

On dit depuis à Florence (et les imaginations ardentes ont nourri et

entretenu ces récits populaires), on dit que depuis la mort d'Isaure et

de Strozzi, Médicis implora vainement le bienfait du sommeil;

qu'aussitôt que les horloges de Pitti annonçaient l'heure anniversaire

de la mort d'Isaure, on voyait une femme jeune et belle, parée d'habits

de fête, un poignard dans le sein, s'attacher aux pas de Médicis,

murmurer à ses oreilles: _M'hoi voluto tua, e son con te_[16].» Et qu'au

milieu des pompes de la cour, une main sanglante s'unissait à la

tremblante main de l'assassin de Strozzi et d'Isaure.»

Il faut connaître le délicieux climat et les environs de Naples pour

pouvoir comprendre leur puissance sur l'imagination, pour comprendre

l'incroyable effet d'une pareille histoire, écoutée la nuit dans une

solitude par deux coeurs déjà émus. Comment peindre l'agitation de

Léopold! Assis à mes pieds sur un gazon, ses regards de feu dévoraient

mes paroles. «Mon amie, ma seule amie, s'écria-t-il en m'entourant de

ses bras, allons à la chaumière de la pauvre Deborah, oublions Naples,

la France, l'univers. Nous aussi, fuyons les ambitions de la terre:

elles ont toutes des poignards; une cabane, le souvenir de ma mère et

votre coeur... voilà ma vie, je n'en puis avoir d'autre.» Et

l'enthousiaste jeune homme posa sa belle et noble tête contre mon coeur.

Le mien battait avec violence; il était au plus fort des combats... car

rien, non rien n'était beau de passion comme Léopold dans cette

singulière extrémité. Forte contre les dangers extérieurs, j'ai

naturellement beaucoup plus d'abandon que de force dans les attaques du

sentiment. Avec Léopold l'abandon s'augmentait, parce qu'il s'y mêlait

de la faiblesse de mère. Son caractère avait de l'énergie; mais son

coeur, de la douceur, de la faiblesse même, surcroît de périls... Je

sentais ce péril immense, dont j'entrevis les peines, les remords et le

ridicule. Il fallait fuir peut-être; et c'est pour cela, sans doute, que

je n'en fis rien. Tant d'imprudence ne me fut point à perte. Après tant

de fautes et de chutes, je me dois la justice de déclarer que celle qui

paraissait si imminente n'eut point lieu. Je dois dire encore que, dans

le plus grand oubli de mes devoirs, il suffit d'un souvenir présent,

d'un mot prononcé, d'un nom... pour me rendre tout possible, même la

résistance et la vertu. Mon courage et ma force égalent les positions

les plus difficiles, et j'eus la joie d'un de ces rares triomphes dans

mon court séjour à Naples.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 30 / 38 题