Voyage à l'île d'Elbe.
Tout se préparait pour mon voyage de l'île d'Elbe. Mes instructions, et
plus que cela, la voix de l'amitié, me recommandaient de ne point partir
avant d'avoir vu une personne très intime auprès de la reine Hortense,
et qui ne devait revenir à Paris que dans les premiers jours de
décembre! Mais je n'ai jamais eu beaucoup de patience; et mon coeur
toujours ardent précipita mon départ. Regnault, qui me savait liée avec
Mme Noémi, restée intime et en correspondance avec le roi Murat, insista
beaucoup dans notre dernière entrevue pour que j'obtinsse des
renseignemens précis sur les dispositions secrètes de Joachim.
«Demain, vous saurez tout ce que vous désirez savoir, c'est-à-dire tout
ce que Mme Noémi croira pouvoir me confier.» Je me rendis chez elle
aussitôt, et je la trouvai très affligée et mouillant une lettre de ses
pleurs. Je voulus me retirer, elle m'en empêcha. Je lui dis alors de
quelle part je venais et le but de ma visite. Loin de refuser la
confidence, elle parut charmée de pouvoir la faire. Elle me montra la
lettre dont elle s'occupait lorsque j'étais entrée; elle était de Murat.
Je ne pus m'empêcher de dire à Ney quelque chose de mon voyage. Aux
premiers mots de cet aveu, Ney jeta feu et flammes, me traita de tête
romanesque; que sais-je, plus mal encore. Je le regardais, cherchant à
lire dans ses yeux le sens de ces paroles si sévères; je tremblais
qu'elles ne lui fussent dictées par l'ingratitude: je me trompais. Il
n'obéissait qu'au sentiment d'une amicale sollicitude pour mon sort.
«Vous ne trouverez point la grande-duchesse Élisa à Naples, où vous vous
proposez de vous rendre de l'île d'Elbe.
«--Ah! que je vous sais gré d'appeler encore de leurs anciens titres des
princes malheureux. Dans leurs hautes prospérités, mon cher Ney,
j'aurais bien pu quelquefois escamoter les titres, même un peu exprès;
mais aujourd'hui je ne les sépare jamais de leur souvenir. Ne riez pas.
Cela vous semble puéril; eh bien! c'est pourtant un sentiment et un bien
louable qui me l'inspire. Puis-je ressembler à ces flatteurs que j'ai
vus ramper dans les cours impériales, et qui se dédommagent aujourd'hui
d'une bassesse de dix ans par ces propos de mauvais goût: La Bacchiochi,
la Borghèse, la mère Lætitia Bonaparte... Les princes de la famille de
Napoléon seront toujours, dans mon coeur, sur le trône de la
reconnaissance.
«--Ida!
«--Mon ami! mon frère!
«--Ah! je voudrais pouvoir l'être; vous êtes une si excellente femme! Je
voudrais vous voir heureuse, avec un sort enfin assuré.
«--Ney, il vous est à jamais défendu de vous occuper de ces intérêts-là.
Je vous aime aussi passionnément que jamais; mais, à Paris, je suis
exposée à vous rencontrer avec la maréchale, à ne plus vous revoir, ou à
risquer de troubler votre repos; voilà encore un des motifs qui décident
mon départ. Nous avons failli si souvent, malgré les meilleures
résolutions. Il y avait du moins alors l'excuse de l'absence,
l'éloignement de celle que j'offensais. Ici respirant le même air, la
passion la plus délirante appellerait sur nous de cruelles épreuves,
ferait crier au scandale d'un arrangement coupable. Mon cher Michel,
Madame est plus jeune, plus jolie que votre compagnon de guerre; et
fût-elle mille fois laide, ses droits n'en seraient pas moins les mêmes,
et l'homme que je verrais calculer les heures et les moyens de tromper
par habitude ne serait pas toujours le héros de mon imagination, ni
l'idole de mon coeur. Croyez-moi, mon cher Michel, ce voyage inspiré par
la reconnaissance m'est commandé également par le soin de votre repos,
et le besoin que mon souvenir vous soit toujours cher.» Je n'ose répéter
tout ce qu'il me répondit, car il y aurait trop d'orgueil. Il convint
que j'avais raison; mais en même temps il me fit promettre de ne pas
rendre éternelle une séparation qui lui serait impossible.
J'avais pour caisse de voyage une grande partie des six mille francs que
je tenais de mon noble marché avec le jeune Léopold. Pour prévenir les
interrogations et les retours dont mon départ eût pu être l'objet, je
fis dire à mes amis que j'avais quitté la capitale. Avant que cela ne
fût en effet, j'écrivis à Regnault qu'au moment où il recevrait ma
lettre, je serais déjà sur la route de Fontainebleau. Car, je l'avoue
par une sorte de réminiscence mélancolique, je voulais m'acheminer par
les lieux mêmes qu'avait parcourus le noble prisonnier de l'Europe, si
long-temps tremblante devant lui, quittant cette belle France, où il
s'était trouvé trop à l'étroit, pour aller prendre possession de sa
petite souveraineté bourgeoise de l'île d'Elbe. Je me sus un gré infini
de cette inspiration mêlée de philosophie et de sentiment; elle me valut
plus d'un plaisir. Dans tous les endroits où je passai, on mettait une
sorte d'affectation orgueilleuse à répéter: ici l'Empereur a dit telle
parole, là il a fait telle chose. Ce qui se réduisait partout à des
détails on ne saurait plus simples, mais que l'on ne rapportait pas
moins avec cette espèce de religion qui annonce l'importance qu'on y
attache. «C'est ici, me dit une jeune fille, à Briare, que, faute de
chevaux, on sépara les voitures: la première voiture partit d'abord;
l'Empereur ne la suivit que dans la nuit.--Non, tu te trompes, Toinette,
l'Empereur partit à midi, je le sais mieux que toi, puisque j'étions à
le voir déjeûner avec les deux coquins d'Allemands ou d'Anglais qui
l'accompagnaient,» répondait une femme plus âgée.
J'arrivai à Nevers dans la nuit. Là on me dit combien Napoléon avait
paru satisfait et consolé par les acclamations qui l'avaient accompagné
pendant toute la route depuis Fontainebleau. «Il n'en était pas de même
des commissaires des alliés, disait une petite femme fort jolie; car à
ceux-là on ne leur a pas épargné les malédictions ni les outrages.--Et,
reprit un paysan, s'ils y repassaient aujourd'hui, ils en verraient de
plus durs encore.»
À Villeneuve-sur-Allier, on disait presqu'avec des larmes: «C'est ici
que d'Empereur a été contraint de se séparer du dernier détachement de
la garde fidèle qui formait son escorte;» et l'on répétait avec
enthousiasme: «Il a refusé les Cosaques et les Autrichiens dont on
voulait entourer un guerrier français: «Qu'ai-je besoin d'escorte? les
acclamations du peuple m'en ont tenu lieu.»
J'avais une lettre de Carnot pour une personne dont la maison de
campagne était située sur la route. On m'avait bien recommandé de la
remettre moi-même. Comme il était nuit, j'envoyai un exprès à l'ami de
Carnot, pour l'inviter à se rendre près de moi; ce qu'il fit aussitôt.
En l'attendant, je pris mes informations ordinaires. Napoléon avait
couché dans cette ville. On ne tarissait pas de détails. L'ami de Carnot
arriva, et multiplia encore pour moi tous ces propos populaires. «Ce
qu'il y a de plus extraordinaire, ajouta-t-il, c'est qu'en passant par
Moulins, l'illustre proscrit fut salué par le cri de _vivent les
alliés!_ et qu'aujourd'hui on est si repentant, qu'on s'efforcera de
vous persuader qu'on n'a crié que _vive l'Empereur!_»
«--Ne blâmez pas, Monsieur, les gens de Moulins; leur retour d'affection
est encore un mérite.»
J'eus lieu de vérifier l'observation, et je dois consigner ici, pour la
vérité historique et l'étude du coeur humain, qu'à Moulins, à Lyon, à
Orange, à Avignon même, on se défendait comme d'une accusation honteuse
d'avoir vociféré l'insulte sur les pas d'un guerrier malheureux.
À Orgon, une vieille mendiante, qui passait pour dire la bonne aventure,
et que je fis venir pour lire dans ma main, par une fantaisie moitié
sérieuse, moitié plaisante, me raconta des choses fort piquantes. «Ils
ont eu, disait-elle, la sottise de pendre en effigie celui qui, à son
tour, pourrait bien les faire pendre tout de bon encore.» Je regardai
cette sorcière d'un air un peu soupçonneux.
«Vous me regardez en vous moquant de moi; eh bien! ce que je vous dis
est exact. Tenez, voilà l'Empereur, dans du marc de café, qui débarque;
et voilà les soldats qui retournent tous vers lui.» Cette sibylle en
haillons me sembla être trop initiée à d'autres mystères, et je mis bien
vite un terme à mes questions. Cependant les gens de l'auberge
m'assurèrent que le jour du passage de l'Empereur elle avait manqué
périr de la main des gens ameutés pour insulter Napoléon; qu'elle ne
cessait pas de prédire son retour. «Moi qui pense très bien et qui suis
bon royaliste, j'ai la conviction que la vieille sorcière est de bonne
foi; elle est la seule à prédire, mais elle n'est pas la seule à croire.
Et, voyez-vous ils sont tous ici comme des bêtes à attendre le revenant.
C'est la troupe qui monte la tête de tout le monde. Il faut que cet
enragé Corse ait jeté un sort sur nos soldats. Si je faisais mon devoir,
je devrais peut-être prévenir notre brigadier de gendarmerie. Presque
tous les sous-officiers ont sous la cocarde blanche la cocarde
tricolore, et les aigles cousus sous les lis.--Je me faisais une autre
idée de l'esprit de l'armée.--Ah! Madame, il est détestable: que
Bonaparte arrive, et il ne restera pas un seul peloton à cette noble
famille, digne pourtant par ses malheurs de plus d'intérêt.--Mais il
n'en est pas de même du reste de la population?
«--Mon Dieu! elle devient horrible; sur mille royalistes du
commencement, excepté M. le curé, l'adjoint du maire, un pauvre
chevalier de Saint-Louis; moi et ma femme, il n'en reste plus qui soient
restés fidèles; car, vous l'avouerai-je, mes garçons, les enfans d'un
membre du conseil municipal, sont plus bonapartistes que le Corse
lui-même. Mon pieu! quel malheur que la bonté du roi n'ait pas pris ses
précautions en faisant pendre ce tyran.
«--Si cela avait pu s'arranger, je crois que la mesure eût été plus
tranquillisante; car, de fait, il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.»
Depuis Orgon, et un peu ennuyée, je ne m'arrêtai plus qu'au Luc. Arrivée
là, je me rendis à la maison que la princesse Pauline habitait. Le
général Bertrand avait présenté à cette soeur de Napoléon les
commissaires étrangers qui avaient voituré son frère hors de son empire.
Le coeur de Pauline s'était brisé au récit des dangers que Napoléon avait
courus; aussi avait-elle pris la généreuse résolution d'aller adoucir
son exil à l'île d'Elbe. La personne que je désirais voir là se trouvait
alors au Muy. Je m'y rendis, et de Muy a Fréjus, voulant m'embarquer
aussi à ce port de Saint-Raphen, où l'Empereur avait jeté sa fortune
dans une barque, comme César, et où, quinze ans avant, il avait abordé
en revenant des Pyramides, quand il marchait au trône... On me prévint
que probablement je ne pourrais partir que le lendemain, les vents étant
absolument contraires; j'en eus une impatience extrême. Je ne saurais
rendre le besoin que j'éprouvais de toucher du pied cette île située si
près de ma patrie, occupée d'abord par les Étrusques, soumise aux
Carthaginois, île tant de fois dominée, et que les Romains nommèrent
Ilra, et dont le nom allait recevoir une immortalité égale à celle de
son prisonnier. Après avoir rempli toutes les formalités de mon
embarquement, et en attendant le vent favorable, j'allai, selon mes
habitudes, courir au loin, cherchant une pointe de rocher, une vue de
mer qui pût convenir au ton où étaient montés mon esprit et mon coeur. La
saison, quoique avancée, avait encore de beaux jours, et la soirée était
belle là, comme à Paris une journée de printemps. Pour éviter les
soupçons qu'eût pu faire naître mon travestissement, et un peu aussi
pour me délasser de la fatigue de la cravate, seul inconvénient que je
trouve aux habits de l'autre sexe, j'avais repris mon costume naturel de
femme. Adossée contre une espèce de parapet formé par les sables, les
mains jointes sur la poitrine, ne tenant plus à ce qui m'entourait que
par la pensée, mon coeur souffrait à l'idée de rencontrer à quelques
lieux de là, dans un chétif gouvernement de dix ou douze mille habitans,
sur un sol aride et emprisonné par les flots, le dominateur de l'Europe,
le vainqueur de tant de rois. Je pensais à toute cette famille qu'il
avait dotée de couronnes presque toutes tombées avec la sienne. Je
pensais à tant d'ingratitudes, et, avec un peu d'orgueil, à cette
reconnaissance d'une femme, qui s'élevait jusqu'à la gloire des Drouot,
des Bertrand et des Germanosky; de ces fidèles serviteurs qui avaient
couru après la dotation de l'exil et de l'infortune, pour ne pas laisser
seul au milieu de la mer celui qui avait ceint la couronne de
Charlemagne.
Comme le commerce se mêle de tout, j'ai remarqué une curieuse industrie
à l'auberge de Saint-Raphen où j'étais descendue. On y faisait un grand
débit de figures de plâtre, image de deux opinions contraires, et les
marchands les donnaient tour à tour et suivant les goûts, pour des
portraits de Napoléon ou des bustes de S. M. Louis XVIII, lesquels
ressemblaient bien autant à l'un qu'à l'autre. Mais le mérite de ces
petits ouvrages consistait dans l'élégance d'un piédestal fait d'un
marbre granit grisâtre tirant sur le vert, semé de taches noires et
blanches, produit des mines et principales richesses de ce royaume à
petit format, dont Napoléon Ier était alors souverain.
Enfin on vint m'avertir qu'on allait mettre à la voile. Après deux jours
de navigation on aperçut l'île d'Elbe. À cette vue, saisie d'un élan
passionné, je tendis les bras vers le ciel, appelant la terre que
dévorait mon impatience. Exaltée jusqu'à la démence, j'oubliai que je
laissais en France celui qui avait été l'objet préféré de toute mon ame,
je ne songeais qu'à ceux que j'allais trouver; je m'excusais de cet
oubli de Ney par de beaux raisonnemens que le coeur, le meilleur logicien
que je connaisse, me fournissait en abondance. Je me disais même alors
que fuir loin de Ney était un sacrifice nécessaire à des devoirs qu'il
chérissait. Hélas! ces devoirs dataient de 1801; pourquoi donc ne m'en
étais-je aperçue qu'en abordant à Porto-Ferrajo en 1814? Comme j'ai
promis à mes lecteurs d'être vraie, je garde l'aveu de ce nouveau tort
pour le chapitre suivant.