Déjeûner chez Regnault.
J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un
pélerinage à l'île d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles
retardent souvent les plus ardentes résolutions. L'argent, ce nerf de la
guerre... et des voyages, commençait à être pour quelque chose dans ces
incidens. Pendant que, par première précaution, je cherchais à garnir ma
caisse, je reçus de Regnault une pressante invitation de venir déjeûner
avec lui, avec prière d'arriver avant tout le monde. «Cela sera, me
dis-je, la visite d'adieu.» J'avais mal compté. Arrivée à dix heures,
j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et
je me trouve entourée d'un grand nombre de convives. La comtesse n'était
point à la réunion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre.
J'allais donc assister à un véritable déjeûner de garçons. Moi, je
pouvais être classée comme telle, car j'en avais l'habit. On n'eût pas
fait d'ailleurs une extrême attention à moi, si un parent du général
Cavaignac ne m'eût accaparée pour me parler de Murat, d'Élisa et du
maréchal Bessières, qu'il savait que j'avais très intimement connu;
c'était à n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout
naturellement je me trouvai entraînée sur le terrain glissant de la
politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage
ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, était Charles de
Labédoyère. Il devait repartir la nuit même pour rejoindre son régiment;
il était venu de son propre aveu à Paris, incognito et sans congé. Je le
connaissais déjà, mais ce jour-là cette connaissance devint de l'amitié.
Il avait souvent entendu parler de moi au maréchal Bessières, qui
m'avait vue avec Ney à l'armée; enfin il m'amena presque à des
demi-confidences; Labédoyère me demanda encore si j'avais vu chez
Regnault la jolie Allemande.
«Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.
«--Non, foi de soldat français! reprit-il avec véhémence, ni ne veux la
voir. Un zèle payé, un dévouement aux appointemens, voilà ma plus grande
antipathie; car je n'apprécie que le désintéressement; je n'aime que
l'enthousiasme: le vôtre, par exemple, cet enthousiasme si passionné
pour le maréchal Ney, voilà ce qui m'électriserait.»
À ces mots, je levai les yeux sur Labédoyère, et je trouvai que s'il
était susceptible d'en ressentir, il n'était pas moins fait pour en
inspirer. Le général Cambacérès, frère de l'archi-chancelier, était
aussi des nôtres; je le remarquai plus par son silence que par ses
paroles. Il brûlait d'envie d'être de notre _aparté_; il se rapprochait
petit à petit, jetant par-ci par-là de ces mots qui ont l'air de
demander l'aumône d'une conversation. Il voulut savoir si j'avais eu des
relations avec le maréchal Mortier.
«--Jamais, lui dis-je fort sèchement.» Il interrompait une conversation
si intéressante, que j'en pris de l'humeur. Mais il fallut enfin se
mêler à l'entretien général; c'était un devoir de dévouement. Regnault
s'était joint au général pour appuyer la question du général Cambacérès
sur le maréchal Mortier. Je me contentai de répondre que «je ne
connaissais le maréchal que pour l'avoir vu un instant au passage de la
Bérésina; qu'il s'y conduisit comme dans vingt autres batailles, à
Anclana, à Badajoz et Gebora, en véritable général français.» Ici un
militaire décoré et portant d'énormes moustaches se joignit à nous. J'ai
oublié son nom; il sert aujourd'hui. «Mortier est bon, dit-il, et
certainement il doit regretter l'Empereur. Un duché et une dotation de
cent mille francs, cela peut aider à la reconnaissance; je suis sûr
qu'il est à nous. Je croyais que Madame, ajouta l'officier en me
désignant, avait des relations particulières avec lui.
«--Mon Dieu, Monsieur, vous m'en supposez donc avec toute l'armée?
«--Ce serait fort heureux,» dirent Cambacérès et Regnault à la fois. La
tête commençait à me tourner, un peu par vanité et un peu par crainte.
Je ne pouvais douter qu'on n'eût des projets sur moi, et je voyais
surtout qu'avant de me les confier on voulait savoir ce que j'avais de
confidences à fournir en cautionnement; mais j'avoue que je ne
m'attendais guère à celle que j'allais recevoir.
Six mois s'étaient à peine écoulés, et déjà la plupart de ceux qui
avaient avec précipitation déserté Fontainebleau, ou profité avec joie
de l'abdication impériale pour essayer d'une autre opinion, non
seulement commençaient à revenir aux regrets, mais encore se ralliaient
déjà à tous les mécontens qui avaient conservé avec l'amour du passé
toutes les espérances de l'avenir. Le déjeûner de Regnault était
terriblement politique. Entre la poire et le fromage, on ne changeait
rien moins que toutes les dynasties de l'Europe; et dans tous ces plans
de régénération universelle on voyait une certitude de succès, une
confiance dans la fortune, qui étonnaient mon imagination, pourtant
assez volcanique de sa nature. La voix de Labédoyère tonnait déjà comme
un cri de victoire.
Je crus découvrir au milieu des fumées de cette politique que quelques
personnes pourraient bien avoir le mot de Napoléon, et que celui-ci
n'attendait qu'une occasion pour ressaisir le titre qu'il n'avait laissé
tomber à Fontainebleau que pour le ressaisir plus tard. Regnault, qui
savait si bien que vouloir me faire parler sur Ney eût été me faire de
la peine, n'essaya même pas de glisser son nom au milieu des noms
célèbres dont on faisait l'appel pour compter les chances d'un
changement. Mais l'officier à moustaches n'y mit pas tant de façons, et
me demanda «si le maréchal serait capable de faire un coup de main en
faveur de Napoléon.
«--Je pense que... non.
«--Comment, non!
«--Certes; car Ney aime aujourd'hui son repos et, comme toujours, le
bonheur de la France, et il ne pense pas que l'Empereur le puisse
assurer. Croyez-m'en; car le maréchal est la franchise même, et il croit
que les peuples ont plus à perdre qu'à gagner aux révolutions, quelles
qu'elles soient.
«--Tant pis.
«--Je ne vois pas le tant pis.» Puis me tournant vers Labédoyère,
j'ajoutai: «Je veux bien, moi, n'être pas contente de Ney, regretter
qu'il ne partage pas tout mon délire napoléonien; mais quand d'autres se
permettent de lui trouver des torts, il me prend des étourdissemens de
fureur, et je me même de penser autrement.
«--Il est bien heureux.
«--Labédoyère, vous avez trop d'esprit pour me dire de ces choses-là.
Les fadeurs ne vont pas aux moustaches. Je suis comme vous;
l'enthousiasme seul me plaît et me captive. Quand vous me parlez de
l'Empereur, vos paroles toutes militaires me plaisent plus que de froids
complimens. Quant à Ney, j'ai dit vrai; je le trouve changé, et je suis
sûre que le retour de Napoléon lui paraîtrait une calamité pour la
France.
«--C'est impossible.
«--Eh bien! je vous garantis que les choses sont ainsi.
«--Mais il ne peut haïr l'Empereur.
«--Sans doute; mais il aime un peu plus la France que Napoléon. Le coeur
de Michel Ney appartient à son pays avant d'appartenir à qui gouverne.
Il regarde où est le bonheur public, la gloire nationale.» Labédoyère me
regardait parler, et, sans que je m'en fusse aperçue, tous ces messieurs
s'étaient rapprochés de moi, Regnault et Cambacérès en tête, et nous
écoutaient en silence: il fut interrompu par ce compliment de
Labédoyère, moitié sérieux, moitié comiquement emphatique. «Vous
entendez, Messieurs, cette éloquence oratoire, ce feu d'improvisation.
Une proclamation de l'Empereur, lue et commentée par Madame, lui
livrerait une garnison de 6,000 hommes... Il serait difficile d'avoir
plus d'ame, de grâce et d'entraînement.» J'avoue que cette flatterie
plut à mon orgueil qui ne les aime pas. Il y avait encore à cette séance
gastronomique et malveillante deux officiers du 4e régiment
d'artillerie, qui parlaient de l'Empereur avec un enthousiasme que je
trouvai exagéré, moi qui en avais une si forte dose. Ces officiers
étaient en garnison à Grenoble, et assuraient sur leur honneur que
l'esprit du soldat était excellent, ce qui, dans la langue d'une autre
opinion, se serait appelé fort mauvais.
La chaleur de la politique et la fraîcheur du Champagne à la glace
avaient forcé une partie de l'assistance à quitter la place. Nous
restâmes seuls, Regnault, Labédoyère, Cambacérès et moi. On parla avec
plus de tranquillité, et sans aveux ni confidences positives. Malgré mon
peu de perspicacité politique, je vis clairement de quoi il était
question, et je devinai qu'on avait besoin de moi. Regnault savait que
j'avais habité Digne. «Vous y connaissez beaucoup de monde, me dit-il;
vous m'avez avoué, je crois, qu'à Barême vous avez connu M. Manuel fils.
«--Non, c'est à Digne.
«--Vous avez été à Gap aussi?
«--Bien souvent j'ai fouillé tous les rochers de la Provence. J'y ai des
amis et des connaissances... À quoi en voulez-vous venir?
«--À savoir à peu près ce que vous avez remarqué de l'esprit public de
ce pays-là à l'égard de Napoléon.
«--Il y aurait un oui et un non à vous répondre; mais il est une masse
qui lui appartient tout entière de coeur: ce sont les paysans. Ah! c'est
une singulière chose que les peuples.
«--Bonne quand on sait les gouverner,» répondit gravement le général
Cambacérès, et sur cette première phrase complète qu'il eût prononcée,
il se leva, et Regnault le suivit dans son cabinet, où ils restèrent
quelques instans. En sortant le général me salua avec cet air
d'approbation et de remercîment qu'on emploie vis-à-vis de quelqu'un sur
lequel on compte pour un service. Labédoyère me croyait plus avant dans
les secrets politiques que je ne l'étais ni ne voulais l'être. Il me
parla, pendant la brève absence de Regnault et de Cambacérès, de manière
à me prouver une bien grande et toujours imprudente confiance. Regnault
m'expliqua ce qu'il attendait de moi. Il s'agissait d'une petite tournée
pour prendre connaissance de la disposition des esprits.
«Je vous remercie, M. le comte; je ne vise pas à la survivance de la
jolie Allemande. Je ne suis pas assez en fonds pour voyager à mes frais,
et vous savez que, malgré mes sentimens bien raisonnables, je ne suis
pas d'humeur à voyager aux frais du gouvernement.» Regnault fit la mine;
mais Labédoyère me pressa la main d'un air charmé, et je le fus
excessivement d'avoir obtenu son approbation. Je dis alors à Regnault
mon projet d'aller à l'île d'Elbe: il en fut surpris, mais enchanté.
Labédoyère nous quitta. Quand il fut parti, Regnault me renouvela ses
instances avec toutes les cajoleries de gloire, de dévouement, d'amitié;
mais je restai ferme dans mes refus.