L'île d'Elbe.--Napoléon.--Bertrand.--Drouot.--Cambrone.
Ce ne fut pas seulement ce besoin d'activité qui a dévoré toute ma vie,
ce ne fut pas même le sentiment si naturel à mon coeur, de payer un
tribut de reconnaissance et de souvenir à un grand homme malheureux,
dont j'avais été un moment aimée, qui me conduisait à l'île d'Elbe. Mon
voyage avait un autre but dont le récit que je fais ne donnera aucune
idée positive, et on en concevra facilement la raison. Le secret qui
était caché dans cette démarche aventureuse n'était pas le mien, et,
tout piquant qu'il soit, je dois convenir qu'il serait aujourd'hui sans
intérêt pour l'histoire.
J'étais attendue au moment de mon débarquement, qui eut lieu vers le
commencement de la nuit. Un logement assez commode m'avait été préparé
dans une maison de campagne fort retirée, d'où l'on apercevait la petite
île de Rianosa, que Napoléon appelait la dernière de ses conquêtes, et
qui en effet avait cessé, depuis son arrivée, de servir de pied à terre
aux corsaires. Mes premiers regards, au lever du soleil, se fixèrent sur
ce rocher, dont un homme, naguère le plus puissant souverain de
l'Europe, était réduit à faire son Versailles ou sa Thébaïde, selon
qu'il parviendrait à entretenir dans son esprit si vaste et si mobile
les illusions de la grandeur, ou qu'il arriverait, plus sage et plus
heureux, à y substituer l'amour de la philosophie et de la solitude.
Mon passeport me désignait comme une dame polonaise; j'avais adopté pour
moi et pour mes gens le costume de cette nation, si chère à la nôtre. Le
mystère de mon arrivée, les circonstances de ma réception, une certaine
dignité de tournure que donne le monde et à laquelle le théâtre ne gâte
rien, accréditèrent dans l'île un bruit singulier, dont je ne parlerais
pas, si je ne le trouvais rappelé dans l'histoire. Cette méprise jeta
sur moi un éclat qui contrariait mes projets et qui me força à
précipiter leur exécution. Je ne demeurai à l'île d'Elbe que trois
jours.
Les voyageurs et les biographes ne se sont guère occupés de ce site
extraordinaire dans ses rapports avec l'homme extraordinaire qui
l'habitait. Napoléon était si grand dans sa petite île, qu'on croirait à
les lire qu'il la débordait de toutes parts et qu'elle disparaissait
sous ce géant comme la montagne de Polyphème. Mon imagination un peu
plus poétique et toujours disposée à saisir avec empressement les
harmonies de la fable et de l'histoire, fut frappée de la fatalité qui
avait donné pour empire à ce roi de fer de la civilisation moderne, un
royaume de fer. Je me rappelais l'ancien Prométhée, captif sur un
rocher, auprès de ce nouveau Prométhée, souverain d'un volcan. Et qu'on
ne s'imagine pas que cette immense scorie, tombée au milieu de la
Méditerranée du haut d'une planète détruite, comme Napoléon du haut du
trône, ne ressemble en rien à tout ce que l'on croirait connaître
d'analogue sur la terre. La richesse de quelques cultures, l'aspect de
quelques mouvemens de terrains que les révolutions du sol avaient faits
hideux, mais qui se sont embellis en se revêtant de verdure et
d'ombrages, la grâce des eaux qui embrassent ses rochers ou qui viennent
mourir sur ses plages, sont des avantages communs à bien d'autres pays.
Ce qu'elle a de particulier, ce sont ses mines, ses grottes, ses
cavernes, temples secrets et merveilleux où l'on ne pénètre qu'avec
admiration quand on est parvenu à maîtriser la surprise et l'effroi.
Certaines galeries de ces mines paraissent illuminées par les fées. Le
fer qu'on en retire se modèle en écailles légères et brillantes qui se
croisent dans tous les sens, et qui reflètent avec un éclatant cliquetis
de lumières et de couleurs toutes les nuances de l'arc-en-ciel,
paillettes étincelantes d'or et de feu, qui éblouissent comme la gloire
et qui sont fragiles comme elle.
Napoléon passait une grande partie de ses journées à visiter ses petits
États, et il mettait dans ces excursions l'ardeur qu'il était accoutumé
à mettre dans toutes ses actions et dans toutes ses pensées. Il voyait
là, comme dans l'Europe qui venait d'échapper à ses mains, la place d'un
champ de bataille auprès de celle d'un palais, et il rêvait sur les
points les plus fertiles de son rocher des dotations pour ses
capitaines. Je gagnai sa cavalcade au galop, à l'instant où il allait
atteindre le point culminant de son île. «Eh quoi! s'écria-t-il comme
s'il ne m'avait pas attendue, _fama volat_ jusqu'à Barataria?...--Où
voulez-vous qu'elle s'arrête? lui répondis-je,--Venez, venez,
reprit-il», et nous parvînmes au sommet de la montagne. La mer, presqu'à
nos pieds, nous enveloppait de toutes parts d'une ceinture bleue.
Quelques frégates croisaient au loin. «Voilà mon empire, dit Napoléon
avec un sourire dédaigneux, sous lequel il cachait un soupir.--Attendez,
repartis-je, en parcourant d'un regard tout le cercle de l'horizon... Il
est immense comme le monde. Voilà la France et voilà l'Italie...
L'Afrique n'est-elle pas de ce côté?--Bien, bien, reprit-il en riant.
Oh! cela est magnifique! C'est un rêve de mon enfance, une idée qui
m'occupait quand ma mère me parlait du roi Théodore. Je m'imaginais
quelquefois que je deviendrais le roi des îles de la Méditerranée!
C'était là une destinée admirable. Détruire les pirates comme Pompée,
chasser les barbaresques dans l'intérieur de l'Afrique, anéantir la
traite; civiliser l'Égypte, repousser les Turcs en Asie, rendre une
patrie et des institutions aux Grecs, maintenir la balance dans le monde
entre les puissances maritimes, en réprimant l'orgueil des Anglais,
voilà ce qui me convenait, voilà ce qu'on aurait dû m'offrir dans
l'intérêt du genre humain; mais il aurait fallu me comprendre et juger
l'avenir. Cette bande de rois a traité avec moi comme avec un adversaire
sans importance. Si j'en avais agi envers eux de la même manière, je les
tiendrais tous à Porto-Ferrajo ou à Rianna. Mon grand tort a été de me
mêler avec les rois; ma mission était de les défaire. Cette diplomatie
m'a un peu étourdi. Il ne m'a manqué qu'une heureuse inspiration pour
faire accepter à un d'entre eux la clef de chambellan. Je croyais à la
reconnaissance et à la bonne foi, je me trompais. J'avais dit que le
trône se composait de quatre ais de sapin, recouverts de velours. Cela
n'était pas mal; mais il ne fallait pas en descendre sans mettre le feu
dessous.»
Nous rejoignîmes la suite de l'Empereur; je l'accompagnai _au palais_,
puisqu'il était convenu de donner ce nom à la résidence très modeste qui
lui avait été assignée, et dans laquelle il paraissait attendre
impatiemment l'exécution de ses plans pour des constructions plus
dignes, et qui devaient ne rien envier aux Tuileries. Je n'avais eu
besoin que de l'entendre un moment pour être bien convaincue que ces
édifices ne s'achèveraient pas; et qui pouvait en douter en Europe,
sinon l'administration imbécille d'un pays voisin? Quoi! Napoléon était
à l'île d'Elbe, en face de ses anciens peuples; il y était libre, il y
était investi encore des titres et des honneurs de la souveraineté, il y
était entouré d'hommes à toute épreuve, infatigables en sacrifices et en
dévouement; il n'avait qu'une main à étendre pour ressaisir son armée
qui n'avait pas changé de forme, qui ne pouvait pas se persuader qu'elle
eût changé de maître; il n'avait qu'un cri à pousser pour réveiller la
révolution, qu'un pas à faire pour marcher devant elle, et on feignait
de s'imaginer qu'il sacrifierait un avenir qui lui appartenait toujours
aux douceurs d'une royauté casanière, ou plutôt d'une magistrature de
village! En vérité, on a peine à concevoir que l'idée d'emprisonner
Napoléon dans les domaines du roi d'Yvetot, sans autre garantie que sa
volonté, ait pu entrer dans les calculs politiques d'un cabinet. Il faut
que le plaisir de jouer à la royauté soit bien enivrant pour produire de
pareilles illusions.
La cour de Napoléon n'était pas nombreuse; elle ne se composait que
d'une trentaine de personnes, dont le plus grand nombre me parut sortir
des rangs de l'armée polonaise; mais on remarquait autour de lui
quelques hommes qu'on ne peut avoir vus sans se les rappeler toute sa
vie, et dont le nom, déjà fameux alors, a pris depuis une place encore
plus honorable dans l'histoire.
Le maréchal de camp Cambrone, qu'une belle conduite et une belle parole
ont immortalisé à Waterloo, attirait peu l'attention des voyageurs qui
affluaient dans l'île d'Elbe. Une physionomie martiale, mais qui n'avait
rien de distingué, parmi tant de physionomies héroïques, ne suffisait
pas là pour exciter une émotion profonde, et pour fixer un souvenir.
L'ame y était distraite par des impressions d'un ordre trop élevé pour
s'arrêter à des observations de détails aussi vulgaires. J'ai le regret
de ne l'avoir point remarqué.
Il n'en est pas de même du grand maréchal du palais, ce général Bertrand
dont le nom retentissait encore à mon oreille sur les côtes de
l'Adriatique, dans ces provinces illyriennes dont il avait été le
gouverneur, et où il avait laissé des sentimens si unanimes d'estime et
de reconnaissance. Je me trouvai heureuse de le voir, tel à peu près que
je me l'étais représenté, et de trouver en lui le type d'un philosophe
et celui d'un héros. L'expression de sa figure était plus douce
qu'imposante, mais on voyait aisément que sa douceur même était la
concession d'une ame forte et austère, qui s'était élevée à l'indulgence
par la réflexion. Son front chauve portait l'empreinte des méditations
sérieuses et de longues veilles; car aucune passion violente, aucune
ambition exaltée, ne pouvaient avoir imposé les signes d'une vieillesse
prématurée à cette physionomie d'ailleurs si reposée, si calme, si jeune
de candeur et de courtoisie. Naturellement pensif, et peut-être
mélancolique, il aimait à sourire au milieu des femmes et à jouer avec
les enfans. Dans une conversation solide et même dans celles où
l'opinion avait une assez grande part pour excuser quelque prévention et
quelque emportement, ses discours étaient sans aigreur, ses souvenirs
sans amertume, ses espérances et ses projets sans mélanges d'aucun
sentiment haineux ou vindicatif. Il était trop religieusement attaché à
ses affections et à ses devoirs pour ne pas comprendre les devoirs et
les affections des autres, et pour ne pas excuser jusqu'aux erreurs d'un
sentiment noble et désintéressé. Il était sage comme il était bon, par
un instinct propre à son caractère et qui ne lui coûtait point d'effort.
La physionomie morale du général Drouot ressemblait beaucoup à celle-ci,
mais elle paraissait plus méthodique, et, si l'on osait s'exprimer ainsi
en parlant d'une vertu aussi naturelle, on l'aurait crue plus composée.
Il avait quelque chose de réservé, de chaste et de mystique, qui faisait
naître involontairement l'idée de la sainte profession à laquelle avait
été, dit-on, réservée sa jeunesse, et dont l'élan du patriotisme et de
la valeur l'avait éloigné pour sa gloire. Ces deux figures historiques
ne formaient pas une de ces oppositions que la peinture aime à inventer,
que l'histoire aime à saisir; elles étaient au contraire parfaitement
harmoniques, mais elles ne se confondaient point; et quoique leurs
effets fussent d'une analogie singulière, elles se faisaient valoir
mutuellement, tant une légère nuance d'habitude ou de moeurs peut jeter
de diversité entre deux ames pour ainsi dire jumelles. Le général
Bertrand avait l'air d'un de ces philosophes d'Athènes que Raphaël a
groupés autour d'Alexandre; le général Drouot, d'un de ces philosophes
chrétiens que Léonard de Vinci a fait asseoir aux côtés de Jésus. On
aurait pris le premier pour un pythagoricien, et le second pour un
apôtre. L'un paraissait affermi dans son dévouement par une raison
supérieure, l'autre y paraissait porté par une inspiration céleste; mais
ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis M. de Malesherbes, le temps
où nous avons vécu ne reconnaissait pas de personnages plus vertueux.
Parmi tant d'hommes de bien qu'avaient illustrés nos armes, ceux-ci
étaient cités à l'égal des plus braves et des plus instruits, au-dessus
des plus purs et des meilleurs. On a fait valoir sous tous les aspects
et dans l'intérêt de toutes les opinions ce que la fortune de Napoléon
avait fait pour sa gloire. On a oublié, je ne sais pourquoi, ce qu'elle
avait fait pour ses adversités. C'était peu que vingt héros l'eussent
élevé sur le pavois, si deux sages ne l'avaient suivi dans son exil. La
fidélité de Bertrand et de Drouot est un titre qui vaut des victoires.
César ne laissa pour justifier sa mémoire que cet efféminé d'Antoine;
que serait-ce s'il était mort aimé de Brutus et de Caton?
Dans le concours immense de voyageurs qu'attiraient à l'île d'Elbe une
curiosité fort naturelle ou une ambition fondée sur l'expectative la
plus évidente et la plus prochaine, ou le besoin d'une vie aventureuse
qui tourmente les esprits fatigués, ou le besoin d'une chance d'intrigue
ou d'espionnage, de trahison ou d'assassinat, qui est la dernière
ressource des misérables de tous les partis, peu de personnes, il faut
en convenir, pouvaient appeler sur elles une faible partie de l'intérêt
qu'excitaient à si juste titre _le Roi des îles_ et ses deux capitaines.
C'était un spectacle extraordinaire, mais honteux, que cette cohue de
courtisans équivoques, qui venaient, sous toutes sortes de titres,
mendier de l'Empereur déchu des préfectures, des épiscopats et des
principautés. «J'en ai vu depuis qui ont perdu le cheval, comme dit
notre Teivelin, mais à qui n'ont pas perdu la bride: ils n'ont eu qu'à
se baisser.»
Ce concours d'un peuple jadis doré, qui redemandait sa livrée au prix de
la fidélité jurée et du dévouement acquis, faisait de Porto-Ferrajo le
comptoir de toutes les ambitions que le gouvernement de la restauration
n'avait pas accueillies. Leurs prétentions valaient une monnaie ayant
cours, et qui était au pair à Paris, sous les yeux des grands hommes
d'État à qui appartient en France le monopole de la politique depuis une
quinzaine d'années. Aussi Napoléon, instruit que sa capitale s'appelait
autrefois _Cosimopoli_, ville de Saint-Côme, répondit qu'il fallait
l'appeler _Cosmopoli_, ville du monde. La sainte-alliance n'avait pas su
si bien deviner. C'est là en effet que les destinées du monde entier
furent un moment en suspens, et c'est de là en effet qu'est sorti en
dernier lieu le principe ou fécond ou dévastateur qui a irrévocablement
fixé leur accomplissement éternel.