À L'ENTERREMENT DE Mlle RAUCOURT.
AIR: Faut d'la vertu, pas trop n'en faut.
Faut êt' dévot, pas trop ne l'faut; BIS.
L'excès en tout est un défaut.
V'là c'que les paroissiens en masse
Devant Saint-Roch criaient l'aut' jour;
Et moi, sans trop savoir c'qui s'passe,
Bien plus fort qu'eux, j'crie à mon tour:
Faut êt' dévot; etc.
On m'dit qu'c'est une actric' qu'est morte
Et qui d'mande un _de profundis_;
Mais on n'veut pas ly ouvrir la porte
Du ch'min qui mène en paradis...
Faut êt' dévot, etc.
Pourquoi l'corps de c'te pauvre femme
D'l'église serait-il banni,
Pis qu'huit jours avant d'rendre l'ame
Elle avait rendu l'pain béni?
Faut êt' dévot les autres fois, etc.
Plus d'un'fois avec son aumône
Saint-Roch secourut l'indigent...
Pourquoi donc r'fuser la personne
Dont on n'a pas r'fusé l'argent?
Faut êt' dévot, etc.
N'y a qu'un'dévotion qui soit bonne,
C'est celle qui nous dit d'fair' le bien...
J'aime mieux un païen qui donne
Qu'un chrétien qui ne donne rien.
Faut êt' dévot, etc.
Parc'qu'elle a joué la targédie,
L'Églis' ne veut pas l'avouer;
J'tez donc Racine à la voierie,
Car c'est ly qui la ly f'sait jouer.
Faut êt' dévot; etc.
J'savons par coeur notr'Évangile,
Et j'n'y voyons pas que dans l'ciel
Sémiramis, Crispin et Gille
Soient proscrits par l'Père Éternel.
Faut êt' dévot, etc.
Voyez un peu l'danger d'l'exemple:
À l'instant je r'cevons l'avis
Que l'chien d'Saint-Roch, hier, du Temple
A fait chasser l' chien d'Montargis.
Faut êt' dévot, etc.
Un poète d'un genre plus élevé appliqua sa petite malice voltairienne à
la peinture et à la satire de la gent intolérante.
Cette aventure fit remettre sur le tapis un événement du même genre qui
était arrivé sous le consulat à l'époque de la renaissance du culte et
au sujet de Mlle Chameroi, danseuse de l'Opéra. Voici comment Regnault
de Saint-Jean-d'Angely nous raconta que la chose avait été prise: «Le
fait de Saint-Roch vis-à-vis de Mlle Chameroi était bien plus grave que
vis-à-vis de Mlle Raucourt, car lors de la première affaire, les temples
venaient à peine d'être rouverts; le premier Consul, sous ce rapport,
allait au devant de l'opinion publique, et avait eu à vaincre plus d'une
répugnance de ses amis et de ses conseillers. L'échauffourée des prêtres
dans cette occasion n'allait à rien moins qu'à justifier les préventions
républicaines, et qu'à empêcher les bienfaits des chefs de l'État. Il
eut la générosité de ne pas se venger sur la religion de l'esprit faux
de quelques uns de ses ministres; il réprimanda même le célèbre Monge
qui avait, devant lui, appelé le scandale de Saint-Roch _une affaire de
comédiens à comédiens_. Napoléon sentit néanmoins tout ce qu'avait de
grave et d'inquiétant ce singulier acte de reconnaissance des prêtres
pour l'abri si grand qui venait de leur être donné; et, comme le curé
d'une autre paroisse avait bien voulu faire le service de Mlle Chameroi,
refusé par celui de Saint-Roch, le premier Consul se chargea lui-même de
la conduite de l'opinion publique sur une difficulté si délicate; et je
puis vous montrer dans le _Moniteur_ un article que j'ai écrit sous la
dictée du grand homme qui, en s'acheminant vers le trône, avait commencé
par relever les autels; mais qui, placé sur le terrain encore mouvant de
la révolution, voulait passer pour le protecteur de tous, mais non pour
l'esclave de personne. L'article est fort court, comme il convient à un
souverain, journaliste par occasion; il respire cette brusquerie censée
d'un homme qui, au milieu de ses passions, possède un admirable instinct
de prudence.»
Je copiai dans le temps ce piquant article, et je le transcris encore
aujourd'hui comme une instruction sur la matière, qui peut ne pas être
inutile; car l'Église et la Comédie ne sont pas encore près de
s'entendre.
«Le curé de Saint-Roch, dans un moment de déraison, a refusé de prier
pour Mlle Chameroi et de l'admettre dans l'église. Un de ses collègues,
homme raisonnable, instruit de la véritable morale de l'Évangile, a reçu
le convoi dans l'église des Filles-Saint-Thomas, où le service s'est
fait avec toutes les cérémonies ordinaires.
«L'archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de
Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de
prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la
méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses,
conservées par quelques rituels, et qui, nées dans les temps d'ignorance
ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur
niaiserie, ont été proscrites par le concordat et par la loi du 18
germinal.»