CHAPITRE CXXXIV.

Enterrement de Mlle Raucourt.

Je me trouvai mêlée, avant le voyage que je projetais, à un événement

qui fut, je crois, sous une simple apparence, un des plus sérieux depuis

mon retour à Paris. Je veux parler de l'enterrement de Mlle Raucourt,

l'une des premières actrices dont se soit honorée la scène française. Je

n'avais eu avec cette tragédienne célèbre que des rapports bien

fugitifs. Quelque temps avant mes débuts, on m'avait ménagé une entrevue

avec elle; elle avait eu la bonté de me reconnaître de la dignité

tragique, et ce qu'elle appelait du talent extérieur. J'allais souvent

la voir au théâtre; en général elle avait de l'esprit et raisonnait fort

juste sur les impressions théâtrales. Mes relations avec elle n'allèrent

donc jamais jusqu'à l'intimité; mais avec ma disposition d'esprit et ma

nature impressionnable, je suis toujours bien près d'aimer ce que

j'admire, et il se fait en quelque sorte un retentissement de mes

émotions de lecture ou de théâtre jusque vers mon coeur. De là, chez moi

une appréciation de tous les talens et de toutes les gloires, qui donne

au sentiment si raisonnable de l'estime toute la chaleur d'une passion.

Aussi quand j'appris la mort de Mlle Raucourt, quoique je connusse peu

sa personne, quoique depuis ma disgrâce dramatique je ne l'eusse aperçue

qu'une fois, en Italie, au milieu de cette royauté nomade dont

l'Empereur l'avait honorée, espèce de lieutenant tragique attaché à la

domination impériale, je n'en ressentis pas moins toute la grandeur

d'une pareille perte pour les arts. Je tenais encore au théâtre par mes

goûts, par mes relations avec Talma; je me rangeais encore parmi les

artistes, et je me crus appelée avec toute la comédie française à un

deuil de famille.

Dans la matinée du jour qui avait été fixé pour le convoi d'Agrippine et

de Rodogune, je rencontrai plusieurs officiers de ma connaissance qui me

parlèrent de cette cérémonie comme d'un événement bien plus intéressant

par ses rapports politiques que par son importance même. «C'est une

grande question, disaient-ils; il s'agit de savoir si la restauration,

qui a promis tolérance et liberté de tous les cultes, qui a promis

l'égalité devant la loi, permettra l'égalité devant l'Église. C'est une

affaire de préjugés: leur cause a été perdue; mais on dit que les

préjugés sont vivaces, et qu'ils veulent aussi avoir leur restauration à

la suite des autres.»

Sans partager les appréhensions de ces officiers, leurs discours

ajoutèrent encore la curiosité à tous les autres motifs de convenance et

d'intérêt qui m'appelaient au convoi de Mlle Raucourt, qui joignait, je

le savais, à son admirable talent les vertus d'une ame bonne et

compatissante. À l'exemple de Talma, quoiqu'elle cachât ses bienfaits,

leur nombre en avait trahi le mérite; et, si le premier précepte de la

religion est la charité, personne ne méritait plus de voir son cercueil

entouré des bénédictions du pauvre et des hommages du culte. Je courus

chez moi pour arriver ensuite en costume de deuil à l'église Saint-Roch,

paroisse de la défunte, qui n'avait pas attendu la mort pour s'y faire

connaître; car les dames de charité, nobles dignitaires de la

bienfaisance, recevaient bien exactement les dons modestes et cachés de

son bon coeur.

Je l'avoue, malgré les prédictions un peu malveillantes des officiers et

de plusieurs personnes que j'avais rencontrées, j'étais bien loin de

prévoir qu'en 1814 je serais témoin d'un de ces scandales que de

gothiques répugnances avaient pu commettre autrefois, mais dont la

raison publique avait fait justice; car il y a quelque chose de trop

bizarre et de trop cruel à encenser le talent pendant sa vie et à le

flétrir quand il s'éteint. Élevée dans la religion protestante, j'ai

déjà dit que je ne fuyais pas les églises catholiques, et que cette

conduite, au lieu d'être une indifférence pour ma religion, en devenait

quelquefois un acte méritoire; car l'aspect d'un lieu public de culte me

rappelait le souvenir des vertus tolérantes de ma vertueuse mère.

Souvent, sans m'informer de la différence des rites, il m'était arrivé

d'entrer dans un temple, de me recueillir avec moi-même, et de descendre

dans ma conscience, comme devant la Divinité; j'en sortais meilleure et

moins opprimée par l'empire des passions. C'est un spectacle imposant et

profitable, que la vaste enceinte d'une église préparée pour une messe

_des morts_. Il me serait impossible de me mettre ailleurs ou autrement

qu'à genoux sur le marbre et près du catafalque, ne me trouvant là

d'ordinaire que pour des morts connus; les regrets qu'ils m'inspirent me

jettent bientôt dans une rêverie profonde, religieuse, au moins par

l'absence de toute distraction qui la profane. Je sens à ma douleur

qu'elle doit être éternelle, et l'amitié me conduit bientôt au sentiment

de l'immortalité de l'ame. Chaque battement de mon coeur me confirme

alors cette vérité consolante, et je crois quand j'ai pleuré.

Je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, dans une circonstance où

mon coeur se croyait avoir quelques droits à remplir, c'était de me

rendre chez Talma pour connaître l'heure et le programme de la

cérémonie. N'ayant point trouvé Talma chez lui, et comme il était déjà

deux heures, je me rendis aussitôt à Saint-Roch. Il me fallut descendre

de voiture près la rue des Moineaux. L'affluence était considérable, et

je fus presque obligée de combattre pour pénétrer jusque dans l'église.

Il régnait dans les groupes une agitation plus vive que celle de la

curiosité. Des orateurs étaient montés sur les chaises et en étaient

renversés par les flots de la foule qui s'augmentait à chaque instant.

On se heurtait, on discutait surtout le pour et le contre de l'admission

du corps. Je m'arrêtais de distance en distance, et je remarquais

presque autant de gens qui écoutaient avec attention que de personnes

qui parlaient avec feu. Pour éviter la surveillance de ces écouteurs, je

me réduisis presque à leur rôle par prudence; mais je n'en saisis que

mieux le curieux spectacle qui m'entourait. «Oui, disait-on, vous allez

voir; quoique cette pauvre Raucourt fut charitable jusqu'à la faiblesse,

qu'elle fut la mère des pauvres, parce qu'elle est morte actrice,

l'église lui sera refusée.--Et, reprirent d'autres, par le curé même qui

a si largement exploité sa caisse pour les aumônes de l'église.--On la

trouvait bonne chrétienne pour l'argent, mais mauvaise pour les

principes.» Le mouvement des groupes me rejeta hors des marches de

l'église, vers l'entrée principale, et y rentrer me fut impossible. Le

cortége arriva enfin. Il était extrêmement nombreux, composé d'artistes,

d'hommes de lettres et d'inconsolables amis. Je ne reconnus d'abord

personne, car j'étais trop vivement émue à la vue du char mortuaire. Je

m'inclinai légèrement vers la terre; mes lèvres murmurèrent une prière

et un regret. Tout à coup des clameurs s'élèvent, la multitude s'émeut,

se heurte, et je sors alors de ma douloureuse extase, au milieu d'un

tumulte qui formait un contraste étrange avec l'état de mon ame et le

silence ordinaire et convenable du lieu. «On refuse le corps, criait-on.

Voilà un acheminement aux exclusions de l'ancien régime, la carrière

fermée des querelles qui va se rouvrir. L'Église veut cumuler les

aumônes des comédiens avec leur excommunication.» L'émotion était

générale; et à tous ces cris, un autre plus puissant et plus énergique

vint s'y mêler: «Au château!... Au château!... Aux Tuileries!...» Moi

qui aime mieux une armée en bataille au moment de l'attaque et d'une

charge, qu'un rassemblement populaire, j'avisai aux moyens de me tirer

de là, ne comprenant rien aux périls qui n'ont pas la gloire pour but et

pour récompense. Au moment de ces efforts, l'aspect de Talma vint me

retenir à ma place, et m'électriser jusqu'à la sédition. Sa belle figure

romaine, où respirait l'indignation de la fierté blessée, lui donnait

l'air d'un tribun. Il ne parlait point, mais son geste, mais son regard

peignaient assez tout ce qu'il éprouvait.

La foule approche en effet du château; la crise durait depuis assez

long-temps pour que le roi lui-même en eût l'éveil. S. M. Louis XVIII,

qui savait bien, en fait de religion, tout ce qu'un souverain doit aux

convenances, mais qui, par prudence et connaissance des temps, ne

dépassait pas la mesure, ordonna que le scandale cessât, disant: «Que

quiconque avait reçu le baptême avait droit à tous les honneurs du

culte, et qu'un sacrement devenait dans ce cas un droit à tous les

autres.»

Aussitôt qu'on eut remporté une victoire aux Tuileries, la foule

impatiente vint en recueillir les fruits à Saint-Roch. On eût dit que le

lieu saint venait d'être emporté d'assaut. La joie du peuple ressemblait

encore beaucoup à sa colère. Les choristes des divers théâtres se

mêlèrent avec ivresse aux chantres du pupitre paroissial. Figaro et

Scapin s'élancèrent sur les cierges pour les contraindre à la lumière.

Jamais, certes, les bedeaux, les sacristains et les serviteurs officiels

du temple n'avaient mis autant de zèle aux fonctions dans lesquelles la

bonne volonté des lévites improvisés les remplaçait. On contribuait au

service de l'autel à qui mieux mieux, et si la gaucherie de certains

desservans trahissait leur peu d'expérience des cérémonies, ils

rachetaient les _errata_ par l'enthousiasme, et faisaient excuser les

bévues par la ferveur. On était vraiment religieux par émulation et

catholique avec rage. Le service s'acheva avec un peu plus d'ordre qu'il

n'avait commencé. La Comédie en corps donna l'eau bénite à la chrétienne

qu'elle avait perdue, et moi, ignorée au milieu d'elle, j'accompagnai

mon aspersion d'un regret qui était peut-être moins mondain et aussi

sincère.

Cet événement fit un bruit immense dans Paris. La politique sut, je

crois, profiter habilement des premières défiances qu'avait jetées dans

les esprits la sévérité religieuse renaissante. De ce jour, les regrets

de tout ce qui avait tenu à l'empire ne craignirent plus de se montrer,

sûrs du moins qu'il y avait dans les idées populaires quelques cordes

capables de leur répondre. On avait généralement approuvé le bon sens du

prince qui avait interposé ses ordres entre les prétentions dévotes et

les droits de ses sujets. Mais, en général, l'autorité empêche bien,

quand elle est raisonnable, qu'un mauvais pas fait par ses agens, en

étant réprimé, n'excite trop violemment la résistance; mais ce qu'elle

ne peut plus retenir, c'est la révélation qu'un acte imprudent vient

mettre au devant de tous les esprits, très habiles en France à saisir la

tendance d'un corps ou les ambitions d'un parti. Le changement de

gouvernement s'était opéré avec une telle rapidité, que tout le monde

ébahi avait à peine eu le temps de se reconnaître. Ce fut d'un cercueil

que partit la première étincelle de la pensée publique. On se remit à

raisonner. On passa de l'étonnement à la gaieté, de l'indignation d'un

moment à la satire de chaque jour. Cette nation oisive et moqueuse, que

Bonaparte n'avait pu distraire qu'en lui donnant le monde entier à

conquérir, sentait avec un frémissement de bonheur que la même force ne

pesait plus sur elle.

Le clergé avait, dès cette époque, une tendance de victoire et de

domination; on le disait du moins, car il ne me convient nullement de me

mettre mal par la légèreté de mes assertions avec la cour de Rome et ses

milliers de représentans patentés ou mystérieux. Les salons raillaient

et les faubourgs criaient d'une manière plus énergique contre ce qu'on

appelait la réaction des préjugés superstitieux. Les caricatures les

plus bouffonnes circulaient. J'ai vu dans plus d'une maison les gens les

mieux pensans se joindre au chorus général, et dessiner eux-mêmes de

petits inquisiteurs sur les albums des plus jolies femmes. J'ai même

conservé dans mes papiers un croquis de la bataille théologique et

comique de Saint-Roch, fait par un noble marquis qui vote aujourd'hui

contre les libraires, les dessinateurs et les graveurs. La police était

d'une indulgence charmante, elle ne voyait rien et laissait tout faire.

«Les gens de police, disait un soir devant moi un ex-conseiller d'État,

est un luxe des gouvernemens, mais un luxe inutile; le dévouement est

d'ordinaire borné et incapable, et la capacité qui descend à un vilain

métier est vénale et menteuse.»

Il y eut une conspiration véritable au sujet de ce fameux enterrement de

Mlle Raucourt, mais conspiration bien innocente; ce fut celle des gens

d'esprit. Le premier de nos chansonniers, un homme dont les sentimens

monarchiques n'étaient pas douteux, Désaugiers, fit une chanson

charmante qui ne fut pas imprimée dans les différentes éditions de ses

oeuvres, et qui, je crois, fera plaisir au lecteur:

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 22 / 38 题