CHAPITRE CXXIII.

Une visite chez Carnot.--Il me lit son Mémoire.

Je n'ai point encore dans mes Mémoires parlé de Carnot, parce que, bien

que je le connusse depuis long-temps, il fallait que je vieillisse pour

sentir tout le mérite d'un pareil caractère. Dans le tourbillon de ma

jeunesse, de mes succès et de mes folies, il était difficile que je

m'arrêtasse devant cette sévère figure qui se montrait peu dans les

cercles bruyans, et qui ne faisait pas monter la république en carosse.

Carnot avait la physionomie triste comme une abstraction; une femme

n'eût pu le trouver beau que comme un principe, et je n'étais ni

d'humeur ni d'âge à sentir ces beautés-là. Les avantages extérieurs ne

sont rien pour moi, si quelque rayon de supériorité ou de gloire ne les

environne; mais pour déterminer mon enthousiasme, il faut dans ces

sortes de prestiges une certaine puissance dont Carnot me semblait

dépourvu. Cependant j'en avais quelquefois entendu parler dans des

termes si admiratifs et par des hommes dont le jugement était à mes yeux

si puissant, que je ne rencontrai jamais, dès les premiers temps de mon

brillant séjour à Paris, cette espèce de Caton français, sans lui

témoigner quelque chose de cette déférence qui, de la part des femmes,

appelle toujours sur les fronts les plus austères un sourire un peu

reconnaissant. Depuis qu'un de nos grands capitaines m'avait dit: «Vous

oublieriez la laideur de Carnot si vous saviez tout ce qu'il a fait pour

la France,» je ne le voyais plus des mêmes yeux, je ne le voyais plus

tel qu'il était en effet, une vraie figure d'algèbre ou de géométrie.

Quand il m'arrivait de me trouver en face de lui, je me répétais ces

paroles d'un guerrier cher à mon coeur: c'est lui qui, dans l'ombre, du

fond d'un cabinet, écartant la gloire elle-même, aussi sévèrement que

tout autre corruptrice, a lancé sur l'Europe les quatorze armées qui

nous ont fait vaincre; c'est lui qui nous a permis d'être illustres en

nous donnant des armes; c'est lui enfin qui, au milieu des invasions

étrangères, a pour nous organisé la victoire; et ma tête exaltée par ces

souvenirs refaisait en idée un tout différent personnage que

j'arrangeais avec ses qualités bien plus qu'avec ses traits. Je

regardais quelquefois Carnot avec cette curiosité qu'excite une médaille

antique, représentant quelque romain célèbre. Je m'approchais de lui, je

le provoquais habilement par quelque question sentencieuse, et rien

n'appelle la bienveillance des caractères froids d'une manière plus sûre

que l'effort de la faiblesse essayant de s'élever jusqu'à eux.

M. Carnot, ancien, officier du génie, avait concentré la première

activité de son ame dans l'étude des sciences exactes; il leur avait

fait faire des progrès et leur avait surtout donné, disaient les

connaisseurs, une application utile au génie des combats. C'est un homme

que la retraite, les calculs et la solitude avaient naturellement porté

à la recherche et à l'adoption des idées nouvelles. La république était

un problème qu'il avait cherché long-temps, et qu'il croyait avoir

trouvé. Il arrivait à l'enthousiasme par les plus glaciales méditations,

réduisait la société à une équation et s'enflammait ensuite quand il se

croyait sûr de son fait. Singulier caractère, l'opposé de tous ceux qui

sont jetés dans le monde vulgaire. Chez la plupart des hommes, la raison

tempère les saillies d'une nature impétueuse; chez Carnot, la raison

était en quelque sorte le feu secret qui animait ses passions. Ce qu'il

croyait démontré devenait une foi pour lui; le monde physique et moral

s'enchaînait par les lois de l'analyse, et quand, par elles, il était

arrivé à une conviction, il s'attachait à cette conviction ainsi qu'à

une des lois de l'univers. Il oubliait ses sensations propres pour les

faire rentrer dans un principe posé, et il appelait vertu ce sacrifice

de tout homme à ses conséquences. On a beaucoup parlé de sa conduite

dans la révolution; je n'ai ni la prétention de la juger ni même celle

de la connaître; mais ce que je puis affirmer avec mes lumières de

femme, sondant les profondeurs qu'il ne nous appartient pas de pénétrer,

c'est que Carnot n'a pu rien dire, ni dû rien faire que de

rigoureusement mathématique à ses yeux; coeur bon et simple qui n'a

jamais obéi à rien de personnel, et chez qui l'homme avait disparu

devant un type raisonné du citoyen. Le monde entier se serait remué dans

un sens contraire à ses opinions, qu'il aurait tout seul protesté contre

le monde. À cet égard il ne tenait compte ni des temps, ni des moeurs, ni

des difficultés: j'en suis bien fâché pour l'univers, eût-il dit; mais

voilà la ligne droite, et je ne puis marcher autrement.

Dans la conversation intime, Carnot ne s'assouplissait pas, mais il se

laissait aller sans chocs et sans chaos. Il ne concevait pas l'esprit,

il le trouvait chose inutile, pas plus que la plaisanterie qu'il eût

appelée chose sacrilége, et cependant on ne sentait point dans son

commerce privé les aspérités qui eussent pu de ses idées passer dans ses

moeurs. Par un singulier contraste, cet homme, qu'on eût cru perdu dans

l'abîme des sciences, et qui ne taillait dans ses combinaisons

politiques que sur le patron du genre humain tout entier, s'occupait

aussi de littérature. Ce républicain intrépide faisait de petits vers,

et le Brutus du forum redevenait une espèce de Deshoulières dans son

intérieur. Comme par une contradiction à peu près pareille, les champs

sont ce que j'aime le plus après la gloire militaire, et que les images

champêtres me séduisent par la seule puissance de mes souvenirs,

j'écoutais avec une patience exemplaire les bergeries et les idylles

d'un tribun que le public ne savait pas si pastoral.

Mes relations avec Carnot avaient été souvent interrompues, mais aussi

souvent renouées avec une extrême indulgence de part et d'autre. Mes

longues courses en Italie me l'avaient fait perdre de vue; mais lors de

mon retour, ayant appris par des officiers la générosité avec laquelle

Carnot avait prêté à Napoléon malheureux une épée que la fierté

républicaine n'avait point voulu abaisser devant l'ivresse des

triomphes, mon coeur sentit le besoin de se consoler du spectacle de bien

des ingratitudes et des bassesses, en allant saluer le défenseur

d'Anvers et le consolateur des derniers momens de l'empire.

«Bonjour au citoyen Carnot, à l'ami de la France; c'est un frère d'armes

qui vient le remercier, le féliciter, lui prouver que les belles actions

trouvent toujours de l'écho dans quelques ames.»

Carnot parut sensible à ma politesse, que je poussais jusqu'à remplacer

avec lui le mot de _monsieur_ par celui de ses anciens souvenirs. Il eut

la bonté de me questionner sur ma position présente, me demandant ce que

j'avais fait depuis notre dernière entrevue qui datait bien de plusieurs

années. Je lui dis que la perte de mes illusions m'avait jetée dans les

voyages.

«Eh bien! moi, pour me distraire de mes chagrins politiques, j'ai

employé un autre moyen, la solitude. Consolé par mes livres, retranché

dans mes principes, j'ai résisté aux brillantes folies d'un despote qui

pouvait être beau comme Washington et qui a préféré n'être grand que

comme César. N'en disons plus de mal toutefois; il est tombé, et ce

n'est plus de ce côté que viendra le péril.

«--Vous-même, vous avez donné une excuse au génie de Napoléon en venant

à lui dans son malheur.

«--Eh! Madame, je ne pardonnais même pas à Bonaparte en venant reprendre

mes armes long-temps suspendues. Je ne changeais pas en venant à lui;

mais la patrie, cette grande famille qui ne se réduit pas à un homme, la

patrie, nom sacré qui n'est jamais sans échos, la France qui vaut bien

que pour elle on oublie toutes choses, parlait trop à mon coeur pour que

je restasse oisif quand tout s'ébranlait autour de moi. Je sentais que

nous allions perdre cette popularité de la victoire, qui restait du

moins comme un grand dédommagement national. Je me suis fait général de

France, et non lieutenant d'un empereur et d'un maître. Je voulais, en

acceptant un commandement, conserver une des premières conquêtes de la

révolution, le prix de Jemmapes et de Fleurus. Si les barbares, au lieu

de triompher, eussent été rejetés dans leurs affreux climats, véritables

tannières du despotisme, je comptais déposer de nouveau l'épée après la

victoire, m'autoriser de mes services pour risquer de dernières vérités

auprès de celui que l'adversité avait éclairé peut-être; s'il eût été

sourd à ma voix, ma vie se fût encore ensevelie dans l'obscurité.

«--Malgré mon enthousiasme pour l'Empereur, j'admire cette abnégation

d'intérêt, je conçois toute la hauteur d'une pareille conduite. Tenez,

il n'a manqué au vainqueur de l'Europe qu'un conseiller comme vous. La

fortune, qui a prononcé, vous a épargné une démarche dont la seule

pensée eût été une gloire, mais dont, hélas! je doute bien que le succès

eût couronné la noblesse.

«--Jamais, mon amie, on ne doit regarder au succès. C'est un accident;

mais le devoir est un principe, et il faut le remplir. Du reste, il me

semble que Napoléon en vieillissant serait peut-être revenu à la

liberté. Elle avait été l'idole de ses premières années; l'âge, d'accord

avec les revers, l'eût ramené peut-être à ces nobles passions du jeune

homme. Au surplus, voilà bien le danger des destinées des peuples remis

aux mains d'un seul. Le génie même devient un inconvénient de plus entre

ses mains.» Carnot continua sur ce ton avec une abondance d'idées et une

sorte d'exaltation indéfinissable pour un tel caractère. Je glissais de

temps en temps quelques maximes, quelques traits de l'histoire romaine;

il voulut bien me trouver de la justesse dans les idées, comme cela

arrive quand on abonde dans celles des autres. Nous causâmes du passé,

de l'avenir; et, quoique pour la première fois jetée sur le terrain de

la politique, je m'en tirai, à l'aide de quelques vieilles lectures de

Mably, avec assez de bonheur pour m'attirer une confidence que

probablement Carnot n'eût point faite à beaucoup d'hommes d'État. Ma

mince érudition et ma très faible logique me valurent cependant d'être

consultée par le vétéran des idées républicaines sur le Mémoire, si

connu depuis, dans lequel Carnot, à l'exemple de Milton, cherchait à

défendre sa conduite, toute sa conduite, pendant la révolution. Il est

inutile de parler du Mémoire que tout le monde connaît; mais ce qu'il y

eut d'assez remarquable, ce fut l'espèce de bienveillance aimable avec

laquelle la police d'abord facilita la circulation manuscrite ou

imprimée du Mémoire de Carnot. Outre le factum politique, objet de ses

plus intimes affections, Carnot me lut encore, dans cette entrevue,

quelques fragmens d'autres ouvrages. Je lui en dis librement mon

opinion, et il fut assez indulgent, ou assez prévenu en faveur de mon

jugement, pour plier son sévère et pur républicanisme jusqu'à la

politesse d'une complète adhésion. C'était beaucoup avec un homme comme

Carnot, que j'appelais _le Cincinnatus français_, et que Regnault

souvent, dans son enthousiasme napoléonien, appelait un homme

insupportable, un entêté, un jacobin. Chose fort drôle était pour moi

d'entendre ces hommes se juger avec une inouïe sévérité, et se classer

les uns les autres avec assez peu de modestie. Quand une femme a

quelques idées dans la tête, et ne cherche pas à se prévaloir de son

influence, celle qu'elle obtient dans l'abandon des hommes du plus grand

mérite étonnerait souvent la raison même. J'ai approché la plupart des

dignitaires et des sommités de tous nos divers gouvernemens, et chez

tous, excepté chez Carnot, j'ai trouvé l'ambition et la vanité des

titres faisant toujours un peu tort à l'intégrité de l'opinion adoptée;

Carnot, au contraire, dans sa conduite, dans l'intérieur de la

confidence, comme à l'armée et à la tribune, était toujours le

républicain, implacable peut-être, mais du moins désintéressé.

Carnot ce jour-là se plut à me faire longuement causer de toutes mes

relations, et tout en me gardant d'aborder le long chapitre des torts et

faiblesses, je lui dis quelque chose des singularités d'Oudet, de ce

caractère qui devait flatter ses goûts et peut-être encore ses

espérances. J'avoue que ce choix d'aveux était une ruse, un moyen de

succès personnel que j'employais. Cela me réussit au delà de mes

espérances; Carnot me sembla comme électrisé à ce nom. «Ah! disait-il,

sa mort est la preuve la plus complète de la grande influence qu'il

exerçait; oui, Napoléon craignait le génie de ce simple colonel, parce

que le despotisme est habile à deviner les coeurs qui le haïssent et les

mains qui peuvent l'abattre. Oudet, me disait-il, était pétri de

l'argile d'un Spartiate.

«--Oh! vous vous trompez un peu: Oudet tenait pour la république, mais

en même temps pour Épicure.

«--L'un n'empêche pas l'autre.

«--Moi qui croyais cela bien incompatible; Oudet m'avait paru un

enthousiaste, un inspiré, un prophète, un génie;... que sais-je! mais

jamais je n'avais reconnu tant de séductions sous le court manteau d'un

Lacédémonien.»

Carnot savait que j'étais encore en correspondance avec l'ancien

secrétaire de Hérault de Séchelles, Neillard, qu'il estimait

particulièrement. Il était à cette époque retiré auprès d'Aubagne en

Provence. Sans dire, je ne sais par quelle crainte d'être déconseillée,

je n'avouai pas à Carnot mon projet de visite à l'île d'Elbe, mais je

lui dis que je me proposais de faire un voyage à Marseille, Toulon et

autres villes de la Provence, Digne, Draguiguan, Gap peut-être! Il me

pria de venir le revoir avant mon départ, et de vouloir bien me charger

de quelques lettres, ajoutant qu'il attendait encore un gouvernement qui

ne violât point le secret des lettres. Je promis à Carnot de me faire

volontiers son courrier, et nous nous quittâmes fort bons amis.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 21 / 38 题