CHAPITRE CXXXII.

Une séance de l'Académie.--Présidence de Regnault de

Saint-Jean-d'Angely.--Réception de M. Campenon, remplaçant l'abbé

Delille.

J'allai un jour chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely de fort bonne heure

et sur une invitation fort pressante. Il avait, me disait-il, besoin de

tout mon dévouement. Je le trouvai, se promenant à grands pas dans son

appartement, et j'avoue que, dès l'antichambre, le bruit de sa

déclamation tonnante me donna une idée très, sérieuse de l'entrevue.

C'est quelque proclamation, me disais-je, qui doit être confiée à mon

zèle infatigable, à mon utile exaltation. C'est l'éloquence qui rédige

quelque adresse à nos braves, et c'est la renommée qui la portera. À mon

aspect, l'orateur se modéra, jeta sur le bureau son manuscrit, et vint à

moi avec toute la grâce d'un auteur qui aperçoit son public, et un peu

de l'incertitude et de l'embarras d'Oronte prêt à débiter son sonnet.

«Arrivez, ma bonne Saint-Elme, jamais je n'eus tant besoin de vous, de

vos bons conseils, de votre excellente amitié.

«--De quoi s'agit-il? Vous savez que je suis toujours prête.

«--Il s'agit d'une des épreuves les plus délicates de ma vie, d'une des

positions les plus difficiles où puisse se trouver un orateur.

«--Vous savez si bien manier la parole, qu'en vérité je ne conçois pas

votre embarras. J'ai souvent dit de votre éloquence ce que Racine dit de

son Hippolyte dans _Phèdre_:

Il excelle à conduire un char dans la carrière.

«--Mon amie, ma bonne amie, vous savez ou vous ne savez pas, car on

ignore aisément les existences académiques, que je suis membre de

l'Institut. De toutes mes dignités, c'est la seule que je n'aie pas

perdue, parce qu'elle ne tient pas à la politique, et que cela sert

quelquefois quand on veut y entrer. Eh bien! dans ma compagnie, car cela

s'appelle notre compagnie, il y a des statuts, des réglemens, qui de

temps en temps nous donnent des devoirs à remplir, des discours à faire;

et le hasard qui arrange quelquefois très singulièrement les choses,

confie souvent les missions de la circonstance et les corvées de la

parole à ceux qu'elles doivent le plus contrarier. Et tel que vous me

voyez, je suis une victime des discours académiques.

«--Je croyais, mon ami, qu'il n'y avait jamais à l'Institut que le

public de victime.

«--Aujourd'hui le cas est plus grave, et je suis enveloppé dans un

véritable cercle de Popilius. Vous me direz à cela, pourquoi êtes-vous

affilié à une société savante? Telle n'est, point la question. J'en

suis, il faut que je m'en tire. Nous autres gens de lettres, car je ne

suis plus qu'un homme de lettres, nous sommes comme les auteurs,

contraints de bien faire ce que nous faisons, sous peine de sifflets.

Quand au théâtre on joue des pièces de circonstances, les premiers

sujets, n'importe ce qu'ils pensent, sont obligés de chanter comme on

chante pour le quart d'heure. Il en est de même à l'Institut; quelles

que soient les opinions de l'académicien, il doit parler comme il

convient à l'Académie. Ce sont, ma chère, ce que j'appellerais

volontiers des sentimens collectifs, et les corps ont cela de bon qu'on

peut refaire ensuite la part des personnes et reprendre sa manière

d'être individuelle quand on quitte l'habit de la compagnie. Les

convenances sont souveraines en France sous tous les régimes. Il n'y a

nul inconvénient à leur payer tribut, cela ne tire jamais à conséquence;

mais les braver fut toujours et serait encore ridicule, parce que cela

serait inutile.

«--En vérité je ne vous ai jamais vu si timide; et vous qui allez si

directement au fait, vous tournez autour aujourd'hui, comme le monsieur

qui voulait consulter le Misantrope.

«--Diable, il y a de quoi hésiter. Figurez-vous qu'en ma qualité de

directeur de la deuxième classe de l'Institut, lors de l'élection de M.

Campenon, il faut, d'après l'usage antique et solennel, que je fasse

l'éloge de son prédécesseur; et son prédécesseur était l'abbé Delille,

grand poète assurément, que j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé, mais

dont la vie, toute composée de sacrifices à la cause des Bourbons, me

met sur des charbons ardens pendant tout le discours. Moi, confident

d'un autre pouvoir, serviteur enthousiaste d'une autre dynastie; moi

dont des discours retentissent encore chargés de parfums pour la gloire

de Napoléon, comment brûler l'encens académique dans une si bizarre

circonstance? J'aurai l'air de vouloir me tourner vers les astres

nouveaux, de venir au secours des vainqueurs, d'un valet qui demande de

l'emploi. Oh! pour de l'ingratitude, croyez-moi, je n'en aurai jamais.

Mais d'un autre côté quel plus beau caractère que celui de Delille?

L'Empereur l'estimait de ce refus de le servir, qu'un autre eût

considéré comme une offense. Un homme qui a refusé d'être sénateur pour

être fidèle à ses affections politiques... Puis l'Académie, qu'il ne

faut pas compromettre, car elle n'est pas d'humeur à être compromise; le

public aussi, qui n'est pas à notre hauteur et pour lequel il faut avoir

des égards. En vérité, il n'y a qu'un tour de force qui puisse me faire

sauter ce cas périlleux.

«--Mon ami, que votre discours soit l'expression de tout ce que vous

venez de me dire là, qu'il soit mesuré comme tant d'autres que vous

m'avez lus dans le temps; présentez les opinions des autres en gardant

les vôtres. Quel inconvénient y a-t-il à louer la reconnaissance? L'abbé

Delille voua la sienne à des princes malheureux; et c'est toujours grand

et beau de rester fidèle au malheur. Toutes les causes s'arrangent fort

bien de ces vertus, et l'exemple d'une foi gardée à n'importe quoi et à

n'importe qui, peut être recommandé publiquement; car l'estime de leurs

adversaires est quelquefois tout ce que recueillent les Decius de leur

dévouement à leur propre cause. Parlez de la reconnaissance; elle honore

toutes les positions, tous les caractères. Vous serez, avec ce texte,

vrai pour tout le monde.

«--Oh! que vous me faites de bien avec cette profession de foi. Comme

vous êtes l'expression la plus exaltée de tous les sentimens qui me sont

chers, votre suffrage sera ma règle de conduite; parce qu'une fois que

mes éloges auront passé à votre creuset, je serai sûr qu'ils ne

contiendront pas d'alliage, et nos amis ne pourront pas me reprocher

d'avoir manqué de la vertu que j'aurai préconisée. Au surplus, si vous

n'avez pas de rendez-vous militaire ce matin, veuillez me donner une

audience littéraire. Les têtes-à-tête académiques ne sont pas dangereux,

et quand je vous aurai lu mon discours, cela me donnera des forces pour

l'exposer aux orages de la séance publique.»

Je me soumis de fort bonne grâce, malgré mes préventions contre tout ce

qui sent le bel esprit et le pédantisme, à l'aimable sollicitation de

Regnault. Il avait été mon premier maître de déclamation, je lui devais

bien au moins la patience d'être son dernier professeur de rhétorique.

D'ailleurs il devenait beau dans son attitude d'orateur. Il avait tout à

gagner en prenant la parole. Je l'écoutai avec cette attention qu'on

accorde aux personnes qu'on aime. On eût dit qu'il paraissait devant son

juge. Son émotion donnait un accent particulier à son organe, et, comme

je ne sais pas résister aux impressions vraies, je lui témoignai, avec

l'enthousiasme qu'on me connaît, toute la vivacité de ma satisfaction.

Il en fut attendri jusqu'aux larmes, me disant: «Qu'on pense maintenant

ce que l'on voudra; votre suffrage me répond qu'avec toutes les

concessions de l'art oratoire, j'ai conservé pure la religion des

souvenirs. Mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous demander; il faudra

que vous fassiez violence à vos habitudes toutes guerrières, et que vous

veniez entendre notre ouvrage au palais des beaux-arts. Nous sommes dans

un moment où l'opinion publique est curieuse à observer. L'amitié doit

quelque chose à l'amitié. Vous savez bien que je n'ai point manqué à vos

débuts, j'espère que vous ne manquerez point à ma représentation, qui

pourrait bien être aussi quelque peu orageuse. Vous savez qu'on ne peut

demander de ces services à tout le monde.

«--Du moment qu'il est question de dévouement, soyez tranquille.

«--D'ailleurs, ma chère, vous qui aimez l'observation, vous trouverez à

l'Institut de drôles de figures. Pour peu que vous veuillez regarder, je

vous réponds que vous vous amuserez.»

Le jour de la séance arrivé, je me rendis à mon poste, et je trouvai

déjà la salle bien garnie, si bien même que je ne pus obtenir de place

que sur une banquette réservée aux immortels eux-mêmes. C'était une

piquante position que la tête de la Contemporaine, passant à travers les

perruques de M. l'abbé Morellet et de M. de Roquelaure, ancien

archevêque. On ne peut se faire d'idée de l'impatiente curiosité de

l'auditoire et surtout de sa bizarre composition. On était entassé les

uns sur les autres, et une foule de femmes élégantes s'étaient pressées

sans scrupule contre les habits verts; Tout le monde parlait à la fois:

«Nous allons voir, disaient quelques douairières, comment le conseiller

d'État de l'empire abordera l'éloge du poète qui ne voulut pas faire

l'aumône d'un vers à un tyran.» Ce qui ajoutait à l'originalité du coup

d'oeil, c'était le grand nombre d'étrangers dont les bizarres costumes se

mariaient plaisamment à l'élégance française. Les Anglaises surtout, et

elles étaient en grand nombre, avaient conservé toute cette pureté du

ridicule dont elles ont su depuis dépouiller leurs chapeaux. On montrait

du doigt, avec une certaine affectation, les dignitaires anciens et

nouveaux, dont les uns avaient la joie et les autres le courage de leurs

grands cordons. Je me rappelle à ce sujet une méprise fort plaisante. On

vit arriver un vieillard porté par deux laquais; il était revêtu d'un

grand cordon couleur bleu de ciel. On chuchottait autour de moi: «Oh! en

voilà un qui ne se gêne pas, il porte la grande croix de l'ordre de la

Réunion. Les décorations proscrites se mettent ordinairement dans la

poche.» Mais M. Roux Laborie, qui se trouvait dans le groupe aux

commentaires, mit heureusement les censeurs de l'audace et les

approbateurs du courage d'accord, en leur apprenant que la personne

qu'on prenait pour un grand personnage de l'empire, fidèle à la croix de

la Réunion, était le vieux duc de La Vauguyon, seul chevalier restant de

l'ordre légitime du Saint-Esprit.

Je commençais à m'impatienter de cette espèce de sellette où la

malignité installait tous les illustres savans qui avaient perdu leurs

places. «Celui-ci a fait ceci, celui-ci a fait cela,» et plus souvent

encore: «ceux-là n'ont rien fait;» on n'entendait pas autre chose. Enfin

Regnault parut et vint prendre place au bureau, entre deux autres

fonctionnaires de l'Institut, dont l'un était ce bon M. Suard,

secrétaire perpétuel, et au moins le plus longuement perpétuel des

académies, espèce de spectre fort poli, et de squelette très aimable,

dont les quatre-vingts ans attiraient cependant plus d'un sourire et

plus d'une lorgnette. M. Campenon reçut la parole et la garda avec une

exactitude remarquable. Je n'avais jamais entendu parler de lui; mais je

ne pus m'empêcher de l'écouter avec une sorte de bienveillance qu'on ne

refuse jamais aux figures mélancoliques. En voyant l'émotion de M.

Campenon qui n'avait pas les mêmes raisons que Regnault, j'avoue que je

pensai un peu plus à mon pauvre ami qu'à son partenaire; mais

heureusement que ses yeux vinrent à rencontrer les miens, et je ne

négligeai rien pour lui communiquer de loin la confiance dont j'étais

pénétrée; car il n'y a, selon moi, rien de moins imposant qu'une séance

d'académie; cela ressemble tout-à-fait à un salon où l'on ne médit

qu'après, quand les gens sont partis.

M. Campenon venait de parler, et l'on applaudissait un discours

qu'avaient fait valoir l'organe le plus agréable et une physionomie

heureuse. Quand le silence se fut rétabli, moins quelques murmures de

curiosité, Regnault s'exécuta avec un peu d'embarras d'abord, mais avec

une sorte d'émotion honorable qui lui fit obtenir un plein succès. Son

admirable expression de _courtisan du malheur_, en parlant de Delille

qui n'avait jamais donné à sa muse qu'une idole, reçut de longs

applaudissemens; plusieurs autres passages furent également fort goûtés.

Comme ce discours a été imprimé dans le temps, on peut y renvoyer les

personnes curieuses d'étudier ces convenances de langage, cet art de

dire et de ne pas dire, cette industrie merveilleuse de la parole

humaine pour exprimer et pour cacher des sentimens généraux et des

réticences personnelles. Je défierais tous les idiomes de l'Europe, que

j'admire d'ailleurs, de permettre un pareil tour de force, d'autant plus

remarquable qu'il n'y avait réellement rien que d'honorable sous ces

phrases si savamment ingénieuses. Je parie bien que les nobles

étrangers, présens en si grand nombre à cette curieuse représentation,

furent complétement déroutés et ne comprirent pas un mot de tant de

délicatesses. On ne sent pas ces choses-là avec des dictionnaires de

poche et des grammaires portatives.

Le lendemain, quelques journaux s'égayèrent sur la position du comte

Regnault de Saint-Jean-d'Angely; c'était l'esprit du temps. Regnault

avait obligé tant de monde, qu'il devait plus qu'un autre être en butte

à certaines réactions d'une plaisanterie peu reconnaissante. Je revis

l'orateur quelques jours après, et je lui fis mes complimens. Il était

content de lui, disait-il, puisque j'en étais contente. «Toute ma

crainte était que les convenances du lieu et du sujet ne fussent mal

interprétées; mais j'ai reçu à cet égard les plus rassurans témoignages

d'une femme, qui comme vous me représente les glorieux souvenirs

auxquels nous devons fidélité.»

Avant de terminer ce chapitre, qui ne sera peut-être pas jugé inutile

pour peindre les moeurs et l'esprit du moment, je dois citer un mot que

me rapporta Regnault. Il avait rencontré dans le monde un noble duc,

mort, je crois, gentilhomme de la chambre. Le discours de l'ancien

conseiller de l'Empire, avait singulièrement plu à ce sincère ami de la

monarchie. «Je vous remercie, monsieur le comte, lui avait dit le vieux

duc, du plaisir que vous m'avez causé; je puis même vous faire part de

la satisfaction d'un plus haut juge. On ferait avec vous tous,

serviteurs de l'empire, d'excellens serviteurs de la royauté. Vous avez

pratiqué les affaires, vous êtes de la matière à gouvernement.»

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 20 / 38 题