Une séance de l'Académie.--Présidence de Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.--Réception de M. Campenon, remplaçant l'abbé
Delille.
J'allai un jour chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely de fort bonne heure
et sur une invitation fort pressante. Il avait, me disait-il, besoin de
tout mon dévouement. Je le trouvai, se promenant à grands pas dans son
appartement, et j'avoue que, dès l'antichambre, le bruit de sa
déclamation tonnante me donna une idée très, sérieuse de l'entrevue.
C'est quelque proclamation, me disais-je, qui doit être confiée à mon
zèle infatigable, à mon utile exaltation. C'est l'éloquence qui rédige
quelque adresse à nos braves, et c'est la renommée qui la portera. À mon
aspect, l'orateur se modéra, jeta sur le bureau son manuscrit, et vint à
moi avec toute la grâce d'un auteur qui aperçoit son public, et un peu
de l'incertitude et de l'embarras d'Oronte prêt à débiter son sonnet.
«Arrivez, ma bonne Saint-Elme, jamais je n'eus tant besoin de vous, de
vos bons conseils, de votre excellente amitié.
«--De quoi s'agit-il? Vous savez que je suis toujours prête.
«--Il s'agit d'une des épreuves les plus délicates de ma vie, d'une des
positions les plus difficiles où puisse se trouver un orateur.
«--Vous savez si bien manier la parole, qu'en vérité je ne conçois pas
votre embarras. J'ai souvent dit de votre éloquence ce que Racine dit de
son Hippolyte dans _Phèdre_:
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
«--Mon amie, ma bonne amie, vous savez ou vous ne savez pas, car on
ignore aisément les existences académiques, que je suis membre de
l'Institut. De toutes mes dignités, c'est la seule que je n'aie pas
perdue, parce qu'elle ne tient pas à la politique, et que cela sert
quelquefois quand on veut y entrer. Eh bien! dans ma compagnie, car cela
s'appelle notre compagnie, il y a des statuts, des réglemens, qui de
temps en temps nous donnent des devoirs à remplir, des discours à faire;
et le hasard qui arrange quelquefois très singulièrement les choses,
confie souvent les missions de la circonstance et les corvées de la
parole à ceux qu'elles doivent le plus contrarier. Et tel que vous me
voyez, je suis une victime des discours académiques.
«--Je croyais, mon ami, qu'il n'y avait jamais à l'Institut que le
public de victime.
«--Aujourd'hui le cas est plus grave, et je suis enveloppé dans un
véritable cercle de Popilius. Vous me direz à cela, pourquoi êtes-vous
affilié à une société savante? Telle n'est, point la question. J'en
suis, il faut que je m'en tire. Nous autres gens de lettres, car je ne
suis plus qu'un homme de lettres, nous sommes comme les auteurs,
contraints de bien faire ce que nous faisons, sous peine de sifflets.
Quand au théâtre on joue des pièces de circonstances, les premiers
sujets, n'importe ce qu'ils pensent, sont obligés de chanter comme on
chante pour le quart d'heure. Il en est de même à l'Institut; quelles
que soient les opinions de l'académicien, il doit parler comme il
convient à l'Académie. Ce sont, ma chère, ce que j'appellerais
volontiers des sentimens collectifs, et les corps ont cela de bon qu'on
peut refaire ensuite la part des personnes et reprendre sa manière
d'être individuelle quand on quitte l'habit de la compagnie. Les
convenances sont souveraines en France sous tous les régimes. Il n'y a
nul inconvénient à leur payer tribut, cela ne tire jamais à conséquence;
mais les braver fut toujours et serait encore ridicule, parce que cela
serait inutile.
«--En vérité je ne vous ai jamais vu si timide; et vous qui allez si
directement au fait, vous tournez autour aujourd'hui, comme le monsieur
qui voulait consulter le Misantrope.
«--Diable, il y a de quoi hésiter. Figurez-vous qu'en ma qualité de
directeur de la deuxième classe de l'Institut, lors de l'élection de M.
Campenon, il faut, d'après l'usage antique et solennel, que je fasse
l'éloge de son prédécesseur; et son prédécesseur était l'abbé Delille,
grand poète assurément, que j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé, mais
dont la vie, toute composée de sacrifices à la cause des Bourbons, me
met sur des charbons ardens pendant tout le discours. Moi, confident
d'un autre pouvoir, serviteur enthousiaste d'une autre dynastie; moi
dont des discours retentissent encore chargés de parfums pour la gloire
de Napoléon, comment brûler l'encens académique dans une si bizarre
circonstance? J'aurai l'air de vouloir me tourner vers les astres
nouveaux, de venir au secours des vainqueurs, d'un valet qui demande de
l'emploi. Oh! pour de l'ingratitude, croyez-moi, je n'en aurai jamais.
Mais d'un autre côté quel plus beau caractère que celui de Delille?
L'Empereur l'estimait de ce refus de le servir, qu'un autre eût
considéré comme une offense. Un homme qui a refusé d'être sénateur pour
être fidèle à ses affections politiques... Puis l'Académie, qu'il ne
faut pas compromettre, car elle n'est pas d'humeur à être compromise; le
public aussi, qui n'est pas à notre hauteur et pour lequel il faut avoir
des égards. En vérité, il n'y a qu'un tour de force qui puisse me faire
sauter ce cas périlleux.
«--Mon ami, que votre discours soit l'expression de tout ce que vous
venez de me dire là, qu'il soit mesuré comme tant d'autres que vous
m'avez lus dans le temps; présentez les opinions des autres en gardant
les vôtres. Quel inconvénient y a-t-il à louer la reconnaissance? L'abbé
Delille voua la sienne à des princes malheureux; et c'est toujours grand
et beau de rester fidèle au malheur. Toutes les causes s'arrangent fort
bien de ces vertus, et l'exemple d'une foi gardée à n'importe quoi et à
n'importe qui, peut être recommandé publiquement; car l'estime de leurs
adversaires est quelquefois tout ce que recueillent les Decius de leur
dévouement à leur propre cause. Parlez de la reconnaissance; elle honore
toutes les positions, tous les caractères. Vous serez, avec ce texte,
vrai pour tout le monde.
«--Oh! que vous me faites de bien avec cette profession de foi. Comme
vous êtes l'expression la plus exaltée de tous les sentimens qui me sont
chers, votre suffrage sera ma règle de conduite; parce qu'une fois que
mes éloges auront passé à votre creuset, je serai sûr qu'ils ne
contiendront pas d'alliage, et nos amis ne pourront pas me reprocher
d'avoir manqué de la vertu que j'aurai préconisée. Au surplus, si vous
n'avez pas de rendez-vous militaire ce matin, veuillez me donner une
audience littéraire. Les têtes-à-tête académiques ne sont pas dangereux,
et quand je vous aurai lu mon discours, cela me donnera des forces pour
l'exposer aux orages de la séance publique.»
Je me soumis de fort bonne grâce, malgré mes préventions contre tout ce
qui sent le bel esprit et le pédantisme, à l'aimable sollicitation de
Regnault. Il avait été mon premier maître de déclamation, je lui devais
bien au moins la patience d'être son dernier professeur de rhétorique.
D'ailleurs il devenait beau dans son attitude d'orateur. Il avait tout à
gagner en prenant la parole. Je l'écoutai avec cette attention qu'on
accorde aux personnes qu'on aime. On eût dit qu'il paraissait devant son
juge. Son émotion donnait un accent particulier à son organe, et, comme
je ne sais pas résister aux impressions vraies, je lui témoignai, avec
l'enthousiasme qu'on me connaît, toute la vivacité de ma satisfaction.
Il en fut attendri jusqu'aux larmes, me disant: «Qu'on pense maintenant
ce que l'on voudra; votre suffrage me répond qu'avec toutes les
concessions de l'art oratoire, j'ai conservé pure la religion des
souvenirs. Mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous demander; il faudra
que vous fassiez violence à vos habitudes toutes guerrières, et que vous
veniez entendre notre ouvrage au palais des beaux-arts. Nous sommes dans
un moment où l'opinion publique est curieuse à observer. L'amitié doit
quelque chose à l'amitié. Vous savez bien que je n'ai point manqué à vos
débuts, j'espère que vous ne manquerez point à ma représentation, qui
pourrait bien être aussi quelque peu orageuse. Vous savez qu'on ne peut
demander de ces services à tout le monde.
«--Du moment qu'il est question de dévouement, soyez tranquille.
«--D'ailleurs, ma chère, vous qui aimez l'observation, vous trouverez à
l'Institut de drôles de figures. Pour peu que vous veuillez regarder, je
vous réponds que vous vous amuserez.»
Le jour de la séance arrivé, je me rendis à mon poste, et je trouvai
déjà la salle bien garnie, si bien même que je ne pus obtenir de place
que sur une banquette réservée aux immortels eux-mêmes. C'était une
piquante position que la tête de la Contemporaine, passant à travers les
perruques de M. l'abbé Morellet et de M. de Roquelaure, ancien
archevêque. On ne peut se faire d'idée de l'impatiente curiosité de
l'auditoire et surtout de sa bizarre composition. On était entassé les
uns sur les autres, et une foule de femmes élégantes s'étaient pressées
sans scrupule contre les habits verts; Tout le monde parlait à la fois:
«Nous allons voir, disaient quelques douairières, comment le conseiller
d'État de l'empire abordera l'éloge du poète qui ne voulut pas faire
l'aumône d'un vers à un tyran.» Ce qui ajoutait à l'originalité du coup
d'oeil, c'était le grand nombre d'étrangers dont les bizarres costumes se
mariaient plaisamment à l'élégance française. Les Anglaises surtout, et
elles étaient en grand nombre, avaient conservé toute cette pureté du
ridicule dont elles ont su depuis dépouiller leurs chapeaux. On montrait
du doigt, avec une certaine affectation, les dignitaires anciens et
nouveaux, dont les uns avaient la joie et les autres le courage de leurs
grands cordons. Je me rappelle à ce sujet une méprise fort plaisante. On
vit arriver un vieillard porté par deux laquais; il était revêtu d'un
grand cordon couleur bleu de ciel. On chuchottait autour de moi: «Oh! en
voilà un qui ne se gêne pas, il porte la grande croix de l'ordre de la
Réunion. Les décorations proscrites se mettent ordinairement dans la
poche.» Mais M. Roux Laborie, qui se trouvait dans le groupe aux
commentaires, mit heureusement les censeurs de l'audace et les
approbateurs du courage d'accord, en leur apprenant que la personne
qu'on prenait pour un grand personnage de l'empire, fidèle à la croix de
la Réunion, était le vieux duc de La Vauguyon, seul chevalier restant de
l'ordre légitime du Saint-Esprit.
Je commençais à m'impatienter de cette espèce de sellette où la
malignité installait tous les illustres savans qui avaient perdu leurs
places. «Celui-ci a fait ceci, celui-ci a fait cela,» et plus souvent
encore: «ceux-là n'ont rien fait;» on n'entendait pas autre chose. Enfin
Regnault parut et vint prendre place au bureau, entre deux autres
fonctionnaires de l'Institut, dont l'un était ce bon M. Suard,
secrétaire perpétuel, et au moins le plus longuement perpétuel des
académies, espèce de spectre fort poli, et de squelette très aimable,
dont les quatre-vingts ans attiraient cependant plus d'un sourire et
plus d'une lorgnette. M. Campenon reçut la parole et la garda avec une
exactitude remarquable. Je n'avais jamais entendu parler de lui; mais je
ne pus m'empêcher de l'écouter avec une sorte de bienveillance qu'on ne
refuse jamais aux figures mélancoliques. En voyant l'émotion de M.
Campenon qui n'avait pas les mêmes raisons que Regnault, j'avoue que je
pensai un peu plus à mon pauvre ami qu'à son partenaire; mais
heureusement que ses yeux vinrent à rencontrer les miens, et je ne
négligeai rien pour lui communiquer de loin la confiance dont j'étais
pénétrée; car il n'y a, selon moi, rien de moins imposant qu'une séance
d'académie; cela ressemble tout-à-fait à un salon où l'on ne médit
qu'après, quand les gens sont partis.
M. Campenon venait de parler, et l'on applaudissait un discours
qu'avaient fait valoir l'organe le plus agréable et une physionomie
heureuse. Quand le silence se fut rétabli, moins quelques murmures de
curiosité, Regnault s'exécuta avec un peu d'embarras d'abord, mais avec
une sorte d'émotion honorable qui lui fit obtenir un plein succès. Son
admirable expression de _courtisan du malheur_, en parlant de Delille
qui n'avait jamais donné à sa muse qu'une idole, reçut de longs
applaudissemens; plusieurs autres passages furent également fort goûtés.
Comme ce discours a été imprimé dans le temps, on peut y renvoyer les
personnes curieuses d'étudier ces convenances de langage, cet art de
dire et de ne pas dire, cette industrie merveilleuse de la parole
humaine pour exprimer et pour cacher des sentimens généraux et des
réticences personnelles. Je défierais tous les idiomes de l'Europe, que
j'admire d'ailleurs, de permettre un pareil tour de force, d'autant plus
remarquable qu'il n'y avait réellement rien que d'honorable sous ces
phrases si savamment ingénieuses. Je parie bien que les nobles
étrangers, présens en si grand nombre à cette curieuse représentation,
furent complétement déroutés et ne comprirent pas un mot de tant de
délicatesses. On ne sent pas ces choses-là avec des dictionnaires de
poche et des grammaires portatives.
Le lendemain, quelques journaux s'égayèrent sur la position du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angely; c'était l'esprit du temps. Regnault
avait obligé tant de monde, qu'il devait plus qu'un autre être en butte
à certaines réactions d'une plaisanterie peu reconnaissante. Je revis
l'orateur quelques jours après, et je lui fis mes complimens. Il était
content de lui, disait-il, puisque j'en étais contente. «Toute ma
crainte était que les convenances du lieu et du sujet ne fussent mal
interprétées; mais j'ai reçu à cet égard les plus rassurans témoignages
d'une femme, qui comme vous me représente les glorieux souvenirs
auxquels nous devons fidélité.»
Avant de terminer ce chapitre, qui ne sera peut-être pas jugé inutile
pour peindre les moeurs et l'esprit du moment, je dois citer un mot que
me rapporta Regnault. Il avait rencontré dans le monde un noble duc,
mort, je crois, gentilhomme de la chambre. Le discours de l'ancien
conseiller de l'Empire, avait singulièrement plu à ce sincère ami de la
monarchie. «Je vous remercie, monsieur le comte, lui avait dit le vieux
duc, du plaisir que vous m'avez causé; je puis même vous faire part de
la satisfaction d'un plus haut juge. On ferait avec vous tous,
serviteurs de l'empire, d'excellens serviteurs de la royauté. Vous avez
pratiqué les affaires, vous êtes de la matière à gouvernement.»