«_P. S._ Je ne vous dis pas, Madame, de daigner m'écrire; je
connais votre coeur, et je vous rappelle que c'est à Strasbourg,
chez M. Dutale, que les lettres me seront sûrement remises. Ah!
puissé-je bientôt ramener dans ma patrie adoptive celle qui nous
est si chère à tous les deux!»
La boîte renfermait, outre l'entourage du portrait, une fort belle
montre en or. Je n'eus pas une minute d'hésitation pour garder ces
riches présens; j'étais heureuse et fière au contraire de mes sentimens,
parce que j'acceptais comme j'avais donné, avec un entier abandon de
coeur.
J'aurai, après bien des années de larmes et de malheurs, encore à parler
du fils de Mme de W***; en attendant, je ne puis résister au plaisir de
donner ici quelques détails sur sa naissance, qui justifieront peut-être
le vif intérêt que ces deux personnes m'inspirèrent, intérêt qui a
survécu à l'absence, à l'oubli, à l'infortune. J'avais connu la baronne
de W*** quelque temps après mon retour de Russie; elle avait su que,
dans cette fatale campagne, j'avais eu d'innombrables relations avec
l'armée, et on lui avait si fort exalté mon coeur, qu'elle y vint confier
les peines du sien; c'était presque l'histoire entière de sa vie, dont
je conserve le récit tel que sa bouche daigna m'en faire l'aveu.
«Je suis née à Heidelberg, me dit-elle; j'avais dix-huit ans, lorsqu'un
de vos guerriers, fameux par sa bravoure et poursuivi par sa conduite, y
vint chercher l'asile que lui refusaient tour à tour ceux mêmes dont,
aux dépens de son honneur, il avait servi les intérêts. Son âge alors,
déjà si disproportionné au mien, éloignait de moi toute idée d'amour;
mais son nom célèbre, son infortune, l'injustice de ceux dont il avait
voulu appuyer la cause, excitèrent dans mon ame une sorte de compassion
généreuse et bientôt tendre. Lorsque des émigrés français se portèrent
contre lui à toute la violence des représailles, je le sauvai des
réactions, le cachant dans un pavillon du château. Seule instruite de sa
retraite, je lui portais chaque jour sa nourriture, des livres, et je
m'efforçais, par ma présence et mes soins, de distraire les ennuis de sa
solitude. Instruit, spirituel, aimable et persécuté, il lui fut facile
de m'attendrir et de m'intéresser. Dans sa disgrâce, il parlait si bien
de cette patrie de laquelle il était rejeté, qu'il m'inspira cette
exaltation bienveillante que les femmes éprouvent pour les proscrits
illustres. Je ne vis plus que le héros malheureux, et, dès ce moment, il
fut dangereux pour moi; la solitude, cette innocente complice des
grandes passions, vint faire le reste... Je m'aperçus des suites de ma
faute le jour même où l'on découvrit la retraite du général français. Au
milieu de la nuit je vins lui apprendre qu'il fallait fuir et que
j'étais mère. Promise à un noble de mon pays, j'allais être exposée aux
cruelles vengeances de ma famille. Je dois rendre justice à la loyauté
de celui qui me perdit; il me représenta tous les malheurs qui pouvaient
m'atteindre sur les pas d'un proscrit. «Je les redoute moins, lui
répondis-je, qu'une seule larme de ma mère.» Hélas! je devais lui en
coûter de bien amères! Notre évasion fut moins secrète que je ne l'avais
espéré. Le général seul parvint à se soustraire aux gens qui nous
poursuivaient; mais moi seule je fus reconduite à mes parens irrités...
On me relégua dans une ferme éloignée, où je fus mise sous la garde de
deux femmes, dont l'une était nouvellement mariée à un jardinier,
français d'origine, que mes parens aimaient beaucoup. Cette jeune femme
nourrissait son premier enfant quand le mien vit le jour... Il me fut
enlevé; et lorsque je demandai cette innocente preuve de ma chute, on
eut la barbare prudence de m'annoncer sa mort... Le temps, qui jette un
voile sur tout, effaça ma faute aux yeux de celui qui m'avait été
destiné, et qui, aussi généreux que le Volmar de la _Nouvelle Héloïse_,
n'avait cessé de me chérir. Je devins son épouse. Veuve deux ans après,
je me trouvai maîtresse d'une immense fortune, qui était reversible sur
un de ses parens éloignés, si je me remariais. Cette pensée ne se
présenta jamais à mon esprit; mais combien de fois je regrettai
amèrement l'enfant que je croyais avoir perdu: il existait. Une lettre
que je reçus, en 1804, de son père qui avait enfin trouvé asile en
Angleterre, m'apprit que mon fils avait été confié à un jardinier
français; que sa femme l'avait nourri; qu'une forte somme avait été
donnée pour qu'ils fissent baptiser cet enfant comme le leur et pour
qu'ils l'emmenassent en France avec eux; ce qui fut exécuté. La lettre
n'indiquait ni la ville ni même le département. Pourtant ma joie fut
extrême. «Je suis libre, je suis riche et mon fils existe, m'écriai-je;
ô mon Dieu, faites que je le retrouve, que j'assure son bonheur, et
j'aurai assez vécu!»
«Pendant neuf années, que d'angoisses et de vaines espérances ont été le
seul fruit de mes recherches! Désespérée et souffrante, je fis une
dernière tentative; elle fut heureuse... Je le méritais. L'or et les
menaces arrachèrent à un ancien camarade du jardinier français le secret
de sa retraite, et deux, jours après j'étais sur la route de la
Bourgogne. J'arrivai à Plombières au milieu d'une nuit d'automne.
J'interrogeai l'hôte d'une misérable auberge où j'avais pris asile, sur
la famille dépositaire de ce que j'avais de plus cher au monde. Je
m'informai avec anxiété des moyens d'existence de cette famille, du
nombre de leurs enfans. On me répondit qu'ils avaient quatre garçons,
dont l'aîné avait fait jaser le village par son peu de ressemblance avec
le père. Oh! comme mon coeur battait. Qu'a-t-il donc d'extraordinaire
l'aîné? demandai-je enfin; et une nouvelle et naïve réponse, au lieu de
m'affliger comme je l'avais craint, flatta mon orgueil maternel. Mon
fils était, suivant ce précieux rapport, le plus beau des enfans, et
d'un tout autre air. «Ça va au bois avec des livres, ça fait tourner la
tête à toutes nos filles et n'en recherche aucune; c'est fier et bon à
la fois, ça se fait remarquer à la ville aussi bien qu'au village.»
J'eus bientôt trouvé le moyen de voir mon cher Léopold, et son seul
aspect me confirma tout ce que l'hôte avait si naïvement avancé. Il
était beau, il était doux et fier. Après avoir tout réglé avec ceux qui
avaient soigné son enfance et dont il portait le nom obscur mais
respectable, je partis avec lui. C'était lui dire que je voulais me
charger de son sort. «Elle vous fera bien riche; cette dame, lui
répétaient ces bonnes gens, vous deviendrez un seigneur.--Où serai-je
jamais heureux comme ici, près de vous? la richesse fait-elle donc le
bonheur? En retrouvant mon fils, ma fortune entière me parut
insuffisante pour récompenser ceux qui me l'avaient conservé. J'assurai
leur existence, et ces dons furent mes premiers pas vers la tendresse de
mon enfant.
«On avait fait croire à ces braves gens que, mère d'enfans légitimes,
j'avais trouvé le bonheur dans cette union, et que leur silence était un
devoir. Mon fils, baptisé sous leur nom, crut donc en suivant sa mère ne
suivre qu'une bienfaitrice généreuse. Oh! que ne lui ai-je laissé sa
touchante reconnaissance! Mais pouvais-je le voir si digne de mon amour
maternel et ne pas lui dire: «J'ai droit à ta tendresse filiale;
Léopold, mon cher Léopold, je suis ta mère! Les moyens à prendre pour
lui assurer ma fortune nécessitèrent l'aveu de ma faute et du nom de
celui qui en avait été l'auteur. Comment vous rendre la cruelle scène
qui suivit cet aveu, scène qui éleva mon fils autant qu'elle me fit
rougir de celui que ma chute lui avait donné pour père. «Moi,
s'écria-t-il, moi le fils d'un traître! moi, dont, si jeune encore, le
coeur palpitait au nom de ces braves qui sont morts en défendant leurs
drapeaux! moi, je dois la vie à l'homme qui consentit à échanger sa
gloire contre l'ingratitude de l'étranger! Ô ma mère! ma mère! pardon,
pitié, grâce!
«--Mon enfant, on ne doit jamais maudire ceux à qui l'on doit la vie.
«Non, jamais, reprit le noble enfant; mais, ma mère, il me faut laver la
tache paternelle. Je dois mon bras à cette même France que mon père
défendit en héros avant d'avoir voulu la vendre en traître.»
«Mes larmes furent ma seule réponse; et peu de jours après on me remit
cette lettre de mon fils:
«Ma bonne et bien malheureuse mère, pardonnez à votre fils de vous
quitter; mais il est français, il ne peut vivre sans le baptême de
l'honneur. S'il revient, il sera l'honneur de votre vie; s'il meurt, il
sera l'orgueil de vos souvenirs, et vous pourrez dire: mon fils eut la
valeur du vainqueur de Jemmapes et de l'Argonne, et ne l'a point ternie
comme son coupable père.»
«Cette lettre fut toujours placée sur mon coeur, continua la baronne;
Léopold partit faire son apprentissage de gloire. Dans la fatale
campagne de Moskou, il appartenait au corps d'armée du maréchal Ney.
Après avoir échappé aux horreurs de la retraite, il manqua perdre la vie
faute de pouvoir, panser sa blessure; se croyant prêta mourir, il
m'écrivit le fatal adieu qui manqua me coûter la vie. À ces lignes était
jointe la croix qu'il avait gagnée à Valoutina.
«Ma mère, la tache originaire est effacée; j'ai combattu pour la France,
je meurs français et pour ma patrie. Ma mère, allez vivre près de ceux
qui élevèrent votre fils; ils vous chérissent, ils pleureront avec vous
votre Léopold. Ô ma tendre mère! je vous bénis de m'avoir épargné la
honte d'une naissance illégitime, et de m'avoir dit que vous étiez la
mère de Léopold.»
Lorsqu'elle me donna ces détails, Mme la baronne de W*** avait reçu la
nouvelle que son fils existait, et j'eus le bonheur de lui être utile
pour le faire promptement revenir en France. Guéri de sa blessure, le
jeune Léopold n'eut d'autre désir que de courir de nouveaux hasards; la
campagne de Paris lui en fournit l'occasion, et il fut blessé comme on
l'a vu. Je crus pouvoir profiter de sa généreuse délicatesse sans
forfaire à la mienne. J'étais heureuse au delà de toute expression des
moyens qu'il m'avait donnés de pouvoir continuer mes courses. Je devais
même faire un voyage plus intime; mais la bizarrerie, qui joue un si
grand rôle dans les événemens de ma vie, me jeta au milieu des grands
spectacles du grand Empire, qui se brisait avec l'épée d'un homme.