La baronne de W***.--Le fils de Dumouriez.
Ma campagne de France, mon excursion à Fontainebleau, toutes mes courses
militaires avaient largement entamé ma caisse, et il avait fallu souvent
l'employer pour rapprocher les distances, récompenser des dévouemens du
moment, en un mot pour acquitter toutes les dispendieuses nécessités de
la guerre. Je m'arrangeais peu du déficit de mes finances; et avec mon
caractère, certes je n'aurais voulu rien entreprendre sans avoir tous
les dehors des jours heureux de _fama volat_. Méditant un pèlerinage à
l'île d'Elbe, je ne voulais laisser aucun soupçon sur le motif tout
désintéressé qui me guidait dans cette démarche. J'aurais eu le droit de
demander plus qu'il ne m'eût fallu au comte Regnault, depuis ma
singulière audience de l'escalier du pavillon de Flore. Comme je veux
être vraie, même à mes dépens, j'avoue que l'extrême désir que je
commençais à éprouver pour ce voyage, me fit examiner un peu s'il serait
mal de profiter de ce droit; mais ce ne fut qu'une pensée, et mon dégoût
pour une récompense demandée prit le dessus. J'avais fait depuis
long-temps au maréchal l'honorable mensonge d'une augmentation de ma
pension, pour éviter de sa part de bien sages, mais pour moi de bien
mortelles réflexions, ou des offres que j'atteste le ciel avoir toujours
refusées. J'étais donc fort en peine, n'ayant alors qu'une cinquantaine
de napoléons en état de disponibilité. Une grande partie des diamans qui
me restaient étaient déjà passés en équipement et frais de route. Tous
ces soins pour me procurer de l'argent me rappelèrent le don d'une femme
intéressante à beaucoup de titres, à qui j'avais procuré une grande
consolation par le crédit du maréchal Ney, à l'égard d'un fils bien-aimé
qu'elle croyait perdu dans la retraite de Smolensk. Jouissant d'une
immense fortune, elle me fit présent d'une parure complète de rubis et
d'une bonbonnière avec son portrait enrichi de brillans. Je regardai son
aimable et doux visage, et je trouvai comme un sentiment de bonheur de
devoir à un don de la reconnaissance d'une mère les moyens de pratiquer
à mon tour cette vertu.
Pour intéresser mes lecteurs au sort de cette dame, il me faut reprendre
les choses de plus loin. Lorsque dans la campagne de France tout fut
devenu fatal, jusqu'au talent et au courage des chefs, Mortier et
Marmont tombèrent au milieu des alliés sur la route de Fère-Champenoise,
qu'ils suivaient dans la croyance que Napoléon se reployait sur eux
devant Schwartzemberg; à cette bataille, que les alliés nommèrent si
pompeusement victoire de Fère-Champenoise, et dont ils ne durent le
douteux avantage qu'au nombre immense de leur cavalerie, au terrible
ouragan qui battait de front nos colonnes et à la violente pluie qui
éteignait le feu de nos batteries; cette affaire du 25 mars 1814, si
honorable pour le brave général Pacthod, qui, avec les 6,000 hommes des
deux divisions qui escortaient les convois, pendant plusieurs heures,
attaqué, entouré, soutint, avec des soldats enfans et des bataillons de
gardes nationales, les charges multipliées des meilleures troupes
ennemies. La mêlée devint affreuse lorsqu'on eut lancé contre ces
faibles carrés l'énorme élite de l'armée alliée; mais ce fut pour les
Français le dévouement des Thermopyles. La division Pacthod périt
presque entière en mourant à la baïonnette et en refusant quartier.
Hélas! leur héroïsme fut moins heureux que celui des Grecs; il ne sauva
point la patrie.
Le fils de la baronne de W***, échappé comme par miracle au désastre de
Smolensk, s'était, malgré les larmes de sa mère et mes conseils, remis
de nouveau au service. Il faisait partie de la division Amey; et
grièvement blessé à la première charge, il dut la vie à un officier
prussien, à l'affaire que je viens de rappeler. À mon retour de
Fontainebleau, j'avais vainement fait des démarches pour retrouver la
baronne de W*** et son fils. Enfin, après des recherches bien pénibles,
je découvris le dernier. Il m'apprit que l'officier prussien qui lui
avait sauvé la vie à Fère-Champenoise, ayant dans ses papiers trouvé le
nom de sa mère, il lui avait dit qu'il y avait un officier supérieur de
ce nom dans les armées alliées, et que lorsqu'il sortit de la maison
militaire, on lui avait annoncé que sa mère était partie l'avant-veille
dans une calèche allemande, escortée de troupes alliées. «Je ne pus, me
disait ce malheureux jeune homme, réclamer ma pauvre et excellente mère.
Vous qui savez le fatal secret de ma naissance, dites, oh! dites-moi
quels moyens puis-je employer pour la revoir sans la compromettre, sans
irriter contre elle son orgueilleuse famille qui n'est pas la mienne.»
Je partageais si vivement les craintes et la douleur du fils de la
baronne de W***, que je restai quelques instans étourdie et ne sachant à
quelle pensée m'arrêter. Les regrets touchans du jeune militaire me
rendirent enfin quelque présence d'esprit. «Ce qui me cause surtout une
peine mortelle, disait-il, c'est qu'en fouillant dans mes papiers on m'a
pris le portrait de cette mère infortunée; son image du moins m'eût
soutenu dans cette terrible incertitude sur son sort... Je vais vous le
rendre, m'écriai-je, ce portrait chéri; j'en ai un qui me fut donné par
elle comme gage de reconnaissance et de souvenir; n'est-ce pas l'honorer
que d'en faire un moyen de consolation pour le fils de son amour.» Le
jeune Léopold (nom du fils de Mme W***) me pressa dans ses bras, et je
crus un moment ressentir la pure tendresse d'une mère. À la vue des
brillans dont ce portrait était enrichi, Léopold ajouta: «Vous savez,
Madame, tout ce que ma mère à fait pour moi, tout ce que sa position lui
a permis de largesses; avec le galon de sergent, j'ai la fortune d'un
général; je ne puis donc accepter votre don pourtant si noblement
offert... à moins que vous ne me permettiez de distraire tout ce qui
n'est pas le portrait lui-même, et de vous en faire retenir la valeur.
«Trop franche pour faire mentir mes expressions ou mon visage, je
témoignai au fils de celle qui m'avait assez connue pour m'apprécier et
que j'acceptais volontiers de lui. «Mon cher Léopold, j'accepte votre
proposition, puisque vous êtes riche; il me sera encore doux de devoir
ainsi à votre aimable mère les moyens d'exécuter un projet auquel
m'appelle un intérêt de coeur. Allons, mon ami, je consens à ce que vous
fassiez estimer ce que je vous restitue.
«--Tenez, Madame, j'ai la somme; nous pouvons éviter les consultations.
Ne livrons point à des regards profanes l'objet de nos respects;
laissez-moi immédiatement placer la miniature sur mon coeur, et mettez le
comble à toutes vos bontés en recevant ces mille écus comme masse de
voyage.»
Pouvais-je n'être point contente d'un tel marché; c'était celui d'un
fils qui ne me donnait pas toute la valeur des diamans, mais qui me
donnait mieux que cela, sa reconnaissance et son amitié.
Nous nous quittâmes tous les deux pour voler à nos affections les plus
chères. Mais Léopold à peine était sorti, qu'en serrant le
porte-*feuille qu'il m'avait laissé, j'y trouvai, au lieu de mille écus,
six billets, de mille francs, une superbe chaîne en or, et le lendemain,
à peine étais-je levée, qu'on m'apporta une boîte avec ces lignes:
«Reprenez tout, Madame; je vous dois un trésor. Quand ces lignes
vous parviendront, je serai loin de Paris, où je ne regrette que
vous; vous, l'amie, la généreuse amie de la malheureuse mère de