CHAPITRE CXXX.

Le colonel espagnol.--Belle action de Ney.

Quoique refroidie dans ma passion pour Ney, je dois, par compensation

d'un sentiment moins vif qu'il m'inspirait, rapporter une aventure qui

date de cette époque, et qui est trop honorable à sa mémoire pour que je

la passe sous silence. J'avais rendez-vous avec lui, et, comme toujours,

quand il s'agissait de le voir, j'étais sortie une heure trop tôt. Je

cheminais doucement au milieu des Tuileries, respirant le délicieux

parfum des plates-bandes émaillées de fleurs. Je ne saurais trop dire à

quoi je pensais, mais mes idées étaient bienveillantes et d'une douce

mélancolie. Sur un banc de pierre, en face des fenêtres du château,

était assis un homme dont l'extérieur attira mes regards et excita

bientôt mon intérêt. Un bras de moins, la figure pâle, les vêtemens

indigens quoique propres, tout me le fit prendre pour un de ces débris

de notre armée, si bien chantés depuis par le barde national de la

gloire française. Son air abattu ne me laissa plus sentir que le désir

de le connaître et l'espoir de lui être utile. Certes, il n'y avait là

rien que de très naturel. Eh bien! on va voir comment ma précipitation

irréfléchie en fit une inexcusable indiscrétion. En m'approchant de

l'inconnu, j'aperçus dans sa main une tabatière: il la tournait dans

tous les sens, et, d'un air d'impatience, soupira, leva les yeux sur les

fenêtres du château, et ramena ses regards sur son habit délabré; il le

boutonna avec vivacité, de façon à cacher sa décoration. Tout rapide

qu'il fut, ce mouvement était assez significatif pour que mon

imagination y attachât aussitôt les suppositions les plus

attendrissantes. Je cède à la vivacité de mon émotion pour des malheurs

qu'on ne m'avait point confiés, mais dont l'apparence était mon excuse;

me voilà donc passant, repassant devant l'homme à la cravate noire,

tenant la bourse à la main, faisant sonner le peu d'argent qu'elle

contenait et regardant l'étranger d'un air qui disait: «Je vous crois

malheureux, je désire vous connaître, vous servir.» Apparemment que mes

regards commençaient déjà à perdre le don de se faire comprendre, car

celui à qui ils s'adressaient n'y vit qu'une très impertinente volonté

de l'humilier, et me le fit sentir par la fierté avec laquelle il

découvrit le signe de la bravoure qui parait son triste vêtement, et en

passant devant moi dans une attitude qui semblait répondre à mon curieux

intérêt: «Votre pitié est une insulte dont votre sexe seul vous épargne

la réparation.» Ces paroles me rejetèrent à ma place, et je le regardai

s'éloigner sans oser faire un pas ni dire un mot pour le rappeler, mais

cruellement effrayée de l'idée qu'il emportait, sans doute, d'un mauvais

coeur. Avant de sortir de la grille de la rue de Rivoli, il tourna la

tête de mon côté pour s'assurer si j'avais poussé l'indiscrétion jusqu'à

le suivre. Me voyant à la même place, dans l'attitude de la confusion et

de l'accablement, il revint sur ses pas. J'étouffais du besoin de

m'expliquer et un peu de la curiosité de le connaître. Je ne saurais

trop dire le roman que fit mon imagination pendant son retour de la

grille vers le banc où j'étais assise. Mais les premières paroles de

l'inconnu me prouvèrent que j'avais bien mal imaginé. «Me

pardonnez-vous, lui dis-je, Monsieur, sans attendre qu'il m'adressât la

parole, que je vous témoigne un intérêt que vous avez paru fuir.» La

sévérité glaciale de sa réponse m'eût indisposée contre lui, si je n'y

eusse reconnu, non pas une vanité susceptible, mais l'orgueil d'un

honnête homme et la dignité d'un malheur non mérité. «Vous me devriez

des excuses, Madame, si vos regards et votre maintien pouvaient laisser

un doute sur le sentiment qui vous a fait agir et qui est le plus noble

élan d'une vive sensibilité; elle vous a portée à une démarche

touchante, mais indiscrète, que provoquaient des suppositions cruelles.

(Je fis un mouvement de surprise.) Oui, cruelles, continua-t-il,

puisqu'elles m'ont appris que mon extérieur excite la pitié.» Ici, deux

grosses larmes qu'il vit couler sur mes joues lui dirent sans doute le

mal qu'il me faisait; car il s'adoucit, prit ma main, et, la pressant

légèrement, il ajouta: «Vous avez l'ame noble, et je suis sûr que vous

êtes une excellente femme, mais commandez aux élans de votre

bienveillance; aujourd'hui elle vous a fait blesser la délicatesse d'un

homme d'honneur, à qui cet honneur est plus cher que la vie, et dont il

est le seul bien; une autre fois une sensibilité trop prompte pourrait

vous rendre dupe d'un fripon qui abuserait de vos premiers mouvemens.

Croyez-moi, les plus précieuses qualités ont encore besoin d'être

soumises à la raison. Adieu, Madame; soyez persuadée toutefois que je ne

garde de votre action qu'un souvenir qui vous honore.» Il se leva, me

salua en s'échappant rapidement, comme pour éviter ma réponse.

Depuis long-temps je n'avais réprouvé une pareille angoisse. «Nul doute,

me disais-je, que ce ne soit un militaire malheureux; sa conduite, ses

discours montrent tout l'intérêt dont il est digne, et pourtant il

repousse l'amitié et de lui-même écarte la main empressée de venir à

lui.» Je m'acheminai vers le quai, mécontente de lui et de moi, voulant

lui trouver un tort et me trouvant bien à plaindre de m'intéresser à un

homme dur et orgueilleux. Mais aussitôt son bras mutilé, cette croix,

noble récompense du brave, me revenaient à l'esprit, et je sentais que

cet orgueil était délicatesse et cette fierté une justice; moi seule je

me trouvais blâmable. Oh! que je me promettais bien à l'avenir d'être

plus en garde contre la vivacité de mes émotions. Hélas! c'est

désenchanter la vie; mais puisqu'il le faut, allons, je réfléchirai

avant d'écouter mon coeur, et toute pleine de cette résolution je passai

le pont et faillis me trouver mal en voyant mon inconnu arrêté avec un

garde du corps, lui parlant avec véhémence, et l'autre répondant de

l'air de quelqu'un qui n'a aucune bonne raison à donner contre les

choses peu agréables qu'on lui dit. L'inconnu m'aperçut au moment où

j'allais me glisser pour n'être pas vue. Bien qu'il me saluât avec

politesse, il eut comme un soupçon d'espionnage qui me rendit à toutes

mes réflexions. Je m'approche et lui dis: «Monsieur, lorsque je vous vis

aux Tuileries je me rendais au bain; je n'ai nullement changé mon

itinéraire.» Après cette belle équipée, je m'élance sur le quai sans

respirer ni attendre de réponse. Ce ne fut que quand je fus calmée et

une heure après que je me dépitai de cette nouvelle bévue. J'étais

tout-à-fait mal avec moi-même. J'avais cru entendre prononcer un mot

espagnol. «C'est un Espagnol réfugié, me disais-je; ils sont

orgueilleux, vains et fiers. Eh bien, n'y songeons plus;» mais c'était

le cas de dire: quand on veut oublier on se souvient.

Toutes ces idées jetèrent le trouble dans ma pauvre tête; et j'en étais

si oppressée que je m'en ouvris au maréchal Ney. Je racontai la scène

telle que je viens de la rappeler, enfin telle qu'elle venait de se

passer; je ne dois pas répéter les éloges qu'elle me valut, mais je dois

rendre hommage à la vérité en disant que Ney me pressa contre son coeur

avec un transport bien vif, en me remerciant de lui fournir cette

occasion d'être utile à un militaire, à un frère d'armes malheureux. «Je

le découvrirai bien vite, me dit-il. Soyez rassurée, il acceptera ce que

je compte lui offrir.» Ah! Ney était la bonté même. Trois jours après il

m'apprit que mon inconnu était un colonel espagnol, dont les plus justes

réclamations auprès des autorités françaises étaient restées sans

résultat. «Des espérances trompées, l'amertume et l'inutilité de ses

démarches l'ont réduit au dernier degré d'exaltation misantropique

obligée par orgueil de se reployer sur elle-même. Ce malheureux voit

encore sa cruelle infortune augmentée par les privations de sa femme et

de deux jeunes filles. Ida, je les ai trouvées ne pouvant sortir faute

de vêtemens.--Et maintenant, lui dis-je, levant un regard plein de

reconnaissance sur lui, ils sont pourvus de tout, grâce à vos

bienfaits?--Ida, dites grâce à ce coeur pétri de sensibilité, en y posant

sa main, et de cette tête vive et active pour la pitié comme pour les

douces folies. Chère Ida, vous êtes une bonne femme.» Je répète ses

propres paroles; car aujourd'hui, où je publie tant de fautes, elles, me

sont comme un abri contre les remords. Je n'avais plus besoin de

m'inquiéter du colonel espagnol; mais Ney m'apprit, quelques jours

après, qu'il avait obtenu toutes ses justes demandes, et qu'il se

trouvait heureux d'avoir pu ajouter quelque utile surcroît aux

réparations du gouvernement.

Je reçus la visite de cette famille reconnaissante, et je sentis qu'il

ne peut y avoir de plus doux orgueil que celui d'entendre louer, par des

infortunés arrachés au désespoir, les vertus et les qualités des gens

qui nous sont personnellement chers. Le colonel conduisit sa famille à

Bordeaux. J'ai conservé quelque temps des relations avec lui. Il vint à

Paris à l'époque du fatal procès, et nos adieux se firent à l'aspect

d'un cercueil! Le colonel perdit depuis un de ses enfans, et a été

cacher au loin cette douleur domestique, accumulée sur tant d'autres

douleurs.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 17 / 38 题