Le colonel espagnol.--Belle action de Ney.
Quoique refroidie dans ma passion pour Ney, je dois, par compensation
d'un sentiment moins vif qu'il m'inspirait, rapporter une aventure qui
date de cette époque, et qui est trop honorable à sa mémoire pour que je
la passe sous silence. J'avais rendez-vous avec lui, et, comme toujours,
quand il s'agissait de le voir, j'étais sortie une heure trop tôt. Je
cheminais doucement au milieu des Tuileries, respirant le délicieux
parfum des plates-bandes émaillées de fleurs. Je ne saurais trop dire à
quoi je pensais, mais mes idées étaient bienveillantes et d'une douce
mélancolie. Sur un banc de pierre, en face des fenêtres du château,
était assis un homme dont l'extérieur attira mes regards et excita
bientôt mon intérêt. Un bras de moins, la figure pâle, les vêtemens
indigens quoique propres, tout me le fit prendre pour un de ces débris
de notre armée, si bien chantés depuis par le barde national de la
gloire française. Son air abattu ne me laissa plus sentir que le désir
de le connaître et l'espoir de lui être utile. Certes, il n'y avait là
rien que de très naturel. Eh bien! on va voir comment ma précipitation
irréfléchie en fit une inexcusable indiscrétion. En m'approchant de
l'inconnu, j'aperçus dans sa main une tabatière: il la tournait dans
tous les sens, et, d'un air d'impatience, soupira, leva les yeux sur les
fenêtres du château, et ramena ses regards sur son habit délabré; il le
boutonna avec vivacité, de façon à cacher sa décoration. Tout rapide
qu'il fut, ce mouvement était assez significatif pour que mon
imagination y attachât aussitôt les suppositions les plus
attendrissantes. Je cède à la vivacité de mon émotion pour des malheurs
qu'on ne m'avait point confiés, mais dont l'apparence était mon excuse;
me voilà donc passant, repassant devant l'homme à la cravate noire,
tenant la bourse à la main, faisant sonner le peu d'argent qu'elle
contenait et regardant l'étranger d'un air qui disait: «Je vous crois
malheureux, je désire vous connaître, vous servir.» Apparemment que mes
regards commençaient déjà à perdre le don de se faire comprendre, car
celui à qui ils s'adressaient n'y vit qu'une très impertinente volonté
de l'humilier, et me le fit sentir par la fierté avec laquelle il
découvrit le signe de la bravoure qui parait son triste vêtement, et en
passant devant moi dans une attitude qui semblait répondre à mon curieux
intérêt: «Votre pitié est une insulte dont votre sexe seul vous épargne
la réparation.» Ces paroles me rejetèrent à ma place, et je le regardai
s'éloigner sans oser faire un pas ni dire un mot pour le rappeler, mais
cruellement effrayée de l'idée qu'il emportait, sans doute, d'un mauvais
coeur. Avant de sortir de la grille de la rue de Rivoli, il tourna la
tête de mon côté pour s'assurer si j'avais poussé l'indiscrétion jusqu'à
le suivre. Me voyant à la même place, dans l'attitude de la confusion et
de l'accablement, il revint sur ses pas. J'étouffais du besoin de
m'expliquer et un peu de la curiosité de le connaître. Je ne saurais
trop dire le roman que fit mon imagination pendant son retour de la
grille vers le banc où j'étais assise. Mais les premières paroles de
l'inconnu me prouvèrent que j'avais bien mal imaginé. «Me
pardonnez-vous, lui dis-je, Monsieur, sans attendre qu'il m'adressât la
parole, que je vous témoigne un intérêt que vous avez paru fuir.» La
sévérité glaciale de sa réponse m'eût indisposée contre lui, si je n'y
eusse reconnu, non pas une vanité susceptible, mais l'orgueil d'un
honnête homme et la dignité d'un malheur non mérité. «Vous me devriez
des excuses, Madame, si vos regards et votre maintien pouvaient laisser
un doute sur le sentiment qui vous a fait agir et qui est le plus noble
élan d'une vive sensibilité; elle vous a portée à une démarche
touchante, mais indiscrète, que provoquaient des suppositions cruelles.
(Je fis un mouvement de surprise.) Oui, cruelles, continua-t-il,
puisqu'elles m'ont appris que mon extérieur excite la pitié.» Ici, deux
grosses larmes qu'il vit couler sur mes joues lui dirent sans doute le
mal qu'il me faisait; car il s'adoucit, prit ma main, et, la pressant
légèrement, il ajouta: «Vous avez l'ame noble, et je suis sûr que vous
êtes une excellente femme, mais commandez aux élans de votre
bienveillance; aujourd'hui elle vous a fait blesser la délicatesse d'un
homme d'honneur, à qui cet honneur est plus cher que la vie, et dont il
est le seul bien; une autre fois une sensibilité trop prompte pourrait
vous rendre dupe d'un fripon qui abuserait de vos premiers mouvemens.
Croyez-moi, les plus précieuses qualités ont encore besoin d'être
soumises à la raison. Adieu, Madame; soyez persuadée toutefois que je ne
garde de votre action qu'un souvenir qui vous honore.» Il se leva, me
salua en s'échappant rapidement, comme pour éviter ma réponse.
Depuis long-temps je n'avais réprouvé une pareille angoisse. «Nul doute,
me disais-je, que ce ne soit un militaire malheureux; sa conduite, ses
discours montrent tout l'intérêt dont il est digne, et pourtant il
repousse l'amitié et de lui-même écarte la main empressée de venir à
lui.» Je m'acheminai vers le quai, mécontente de lui et de moi, voulant
lui trouver un tort et me trouvant bien à plaindre de m'intéresser à un
homme dur et orgueilleux. Mais aussitôt son bras mutilé, cette croix,
noble récompense du brave, me revenaient à l'esprit, et je sentais que
cet orgueil était délicatesse et cette fierté une justice; moi seule je
me trouvais blâmable. Oh! que je me promettais bien à l'avenir d'être
plus en garde contre la vivacité de mes émotions. Hélas! c'est
désenchanter la vie; mais puisqu'il le faut, allons, je réfléchirai
avant d'écouter mon coeur, et toute pleine de cette résolution je passai
le pont et faillis me trouver mal en voyant mon inconnu arrêté avec un
garde du corps, lui parlant avec véhémence, et l'autre répondant de
l'air de quelqu'un qui n'a aucune bonne raison à donner contre les
choses peu agréables qu'on lui dit. L'inconnu m'aperçut au moment où
j'allais me glisser pour n'être pas vue. Bien qu'il me saluât avec
politesse, il eut comme un soupçon d'espionnage qui me rendit à toutes
mes réflexions. Je m'approche et lui dis: «Monsieur, lorsque je vous vis
aux Tuileries je me rendais au bain; je n'ai nullement changé mon
itinéraire.» Après cette belle équipée, je m'élance sur le quai sans
respirer ni attendre de réponse. Ce ne fut que quand je fus calmée et
une heure après que je me dépitai de cette nouvelle bévue. J'étais
tout-à-fait mal avec moi-même. J'avais cru entendre prononcer un mot
espagnol. «C'est un Espagnol réfugié, me disais-je; ils sont
orgueilleux, vains et fiers. Eh bien, n'y songeons plus;» mais c'était
le cas de dire: quand on veut oublier on se souvient.
Toutes ces idées jetèrent le trouble dans ma pauvre tête; et j'en étais
si oppressée que je m'en ouvris au maréchal Ney. Je racontai la scène
telle que je viens de la rappeler, enfin telle qu'elle venait de se
passer; je ne dois pas répéter les éloges qu'elle me valut, mais je dois
rendre hommage à la vérité en disant que Ney me pressa contre son coeur
avec un transport bien vif, en me remerciant de lui fournir cette
occasion d'être utile à un militaire, à un frère d'armes malheureux. «Je
le découvrirai bien vite, me dit-il. Soyez rassurée, il acceptera ce que
je compte lui offrir.» Ah! Ney était la bonté même. Trois jours après il
m'apprit que mon inconnu était un colonel espagnol, dont les plus justes
réclamations auprès des autorités françaises étaient restées sans
résultat. «Des espérances trompées, l'amertume et l'inutilité de ses
démarches l'ont réduit au dernier degré d'exaltation misantropique
obligée par orgueil de se reployer sur elle-même. Ce malheureux voit
encore sa cruelle infortune augmentée par les privations de sa femme et
de deux jeunes filles. Ida, je les ai trouvées ne pouvant sortir faute
de vêtemens.--Et maintenant, lui dis-je, levant un regard plein de
reconnaissance sur lui, ils sont pourvus de tout, grâce à vos
bienfaits?--Ida, dites grâce à ce coeur pétri de sensibilité, en y posant
sa main, et de cette tête vive et active pour la pitié comme pour les
douces folies. Chère Ida, vous êtes une bonne femme.» Je répète ses
propres paroles; car aujourd'hui, où je publie tant de fautes, elles, me
sont comme un abri contre les remords. Je n'avais plus besoin de
m'inquiéter du colonel espagnol; mais Ney m'apprit, quelques jours
après, qu'il avait obtenu toutes ses justes demandes, et qu'il se
trouvait heureux d'avoir pu ajouter quelque utile surcroît aux
réparations du gouvernement.
Je reçus la visite de cette famille reconnaissante, et je sentis qu'il
ne peut y avoir de plus doux orgueil que celui d'entendre louer, par des
infortunés arrachés au désespoir, les vertus et les qualités des gens
qui nous sont personnellement chers. Le colonel conduisit sa famille à
Bordeaux. J'ai conservé quelque temps des relations avec lui. Il vint à
Paris à l'époque du fatal procès, et nos adieux se firent à l'aspect
d'un cercueil! Le colonel perdit depuis un de ses enfans, et a été
cacher au loin cette douleur domestique, accumulée sur tant d'autres
douleurs.