CHAPITRE CXXIX.

Retour à Paris (23 avril 1814).--Ney.--Regnault de

Saint-Jean-d'Angely.--Le colonel Morla.

J'avais le coeur oppressé. Témoin des grandes scènes de Fontainebleau,

ayant vu de mes yeux le trône disparaître sous les pieds de Napoléon,

j'avais peine à croire à la réalité de tant de catastrophes. Paris me

faisait mal à voir; je courais partout, et nulle part je ne trouvais de

compensation à mes regrets. Je fis cependant une rencontre qui me causa

quelque joie: j'avais connu un Espagnol nommé Morla, en 1808, lors de

l'invasion en Espagne; plus tard je l'avais vu à Paris, et plus

particulièrement par mes relations avec Regnault. Morla était un homme

d'un grand caractère; il avait été capitaine-général de l'Andalousie et

membre du conseil d'État sous le roi Joseph: il eut à se plaindre de la

sévérité de l'Empereur, et le voyant, je dus croire qu'il se montrerait

joyeux des événemens qui se passaient. Je me trompais. Cet homme fier et

généreux en savait plus long et en voulait plus que moi. «Je crains pour

la vie de Napoléon, me dit-il aux premiers mots de reconnaissance. La

haine a préparé d'affreuses embûches, et il y tombera. Ah! pourquoi

a-t-il refusé le brave Montholon? C'était le fer à la main que Napoléon

eût dû quitter la France; il eût dû se rallier au corps d'armée de Soult

et de Suchet. Il avait encore de la sorte 100,000 hommes, et encore de

pareils soldats comptent double.» Les illustres disgrâces excitent une

pitié enthousiaste, disposent surtout à un subit attachement pour ceux

qui partagent nos opinions. Je vis plusieurs fois le général Morla, et

chaque fois j'eus à admirer la noble part qu'il prenait au malheur d'un

souverain dont il eut peut-être à se plaindre, et qu'en 1814 il était

beaucoup plus profitable de dénigrer que d'exalter. Regnault faisait

grand cas du général Morla; mais il m'engagea à le voir peu, ou du moins

secrètement. Je trouvai le conseil un peu pusillanime, et je l'avouai à

Regnault. «Cela est prudent, me répondit-il; croyez-moi.»

Je connaissais quelqu'un près du jardin Turc. Je m'acheminais tristement

de ce côté, lorsque je vois une calèche de voyage arrêtée, et un

voyageur me faire signe; j'approche, c'était le général Morla. «Montez

jusqu'à la barrière, me dit-il, j'ai à vous parler;» et me voilà en

poste. «Ne m'enlevez pas, général, j'ai besoin de rester à Paris.»

«--Ne le craignez pas, belle dame, car j'ai aussi besoin que vous y

restiez. Je n'ai pu rencontrer ni Regnault ni Macdonald; vous verrez le

premier, chargez-vous de cela;» et il me donna un fort paquet sous

enveloppe. Nous étions au haut de la rue de Richelieu. «Descendez-moi,

lui dis-je, votre commission sera plus tôt remplie.

«--Il n'est pas à Paris, sans cela je l'eusse faite moi-même. Vous avez

raison. J'ai la tête brûlante. Pourvu que l'on soit arrivé assez tôt.

«--Qui?

«--Un courrier qui doit avertir l'Empereur qu'on le guette pour

l'assassiner. Je suis sa trace; je ne reviendrai que lorsqu'il sera

embarqué. J'ai entendu ce propos atroce: «Oh! il y a de bons enfans qui

attendent le _malin_; il y aura du guignon s'il échappe à Saint-Raphan.»

J'ai recueilli d'autres détails; j'en fais part au comte dans ma lettre,

ajoutés à ce que je viens de vous dire.» Je regardai l'Espagnol avec

l'admiration que m'inspirait une telle conduite; car le général Morla,

comme je l'ai dit, avait été peu favorable à l'Empereur dans l'éclat de

sa prospérité, et n'en avait reçu que de sévères traitemens. «S'il n'eût

été trahi, je le haïrais peut-être encore,» me répondit-il avec l'accent

le plus noble que j'aie entendu. Après m'être bien fait répéter tout ce

qu'il voulait de moi, je descendis, lui souhaitant heureuse chance. Je

n'entendis parler du général Morla qu'aux premiers jours du mois de mai;

mais je sus qu'il avait vu débarquer Napoléon à Porto-Ferrajo. En 1815,

je vis encore Morla, bien peu avant le 26 mars. C'était un caractère

singulier, mais noble et fier; Regnault en faisait grand cas, et me

parut surtout être extrêmement content du paquet que je lui portai de sa

part.

Je n'avais pas encore vu le maréchal Ney. Je ne sais quelle vague

crainte de pressentiment me donnait du malaise. J'éprouvais l'impérieux

besoin de lui demander à lui-même ce qu'il avait dit dans sa dernière

entrevue avec l'Empereur, si diversement commentée. On me disait à moi

beaucoup de choses que je ne croyais ni ne voulais croire. J'avais reçu

tous les détails du voyage de Napoléon. Je suis encore en correspondance

avec un ami du général Dalesme, qui commandait à Porto-Ferrajo; et je me

rappelle très bien quelques lignes de cette lettre, qui peignait le

grand caractère que Napoléon avait déployé en prenant possession de la

souveraineté de l'île d'Elbe, et pour ainsi dire du trône de l'exil.

Jamais je n'entendis son éloge aussi souvent répété que depuis qu'il

avait fait, à la seule crainte d'une guerre civile, le sacrifice de son

orgueil de souverain. Enfin, depuis quelques jours à Paris, je provoquai

le souvenir de Ney, et nous nous rencontrâmes. Notre entrevue fut

singulière; nous étions gênés l'un et l'autre. J'avais su la veille que

non seulement Ney conservait, ainsi que les autres maréchaux, tous ses

nobles titres si glorieusement conquis,

Et gravés par la gloire aux créneaux des murailles;

mais on assurait qu'il en aurait d'autres, et que sa faveur paraissait

établie auprès des nouveaux maîtres. Cela me paraissait peu probable;

mais dès ses premières paroles je n'eus plus le courage de témoigner les

sentimens de conviction qu'à cet égard j'avais nourris. Malgré tout ce

que j'éprouvais de malaise et tout ce que je voulais conserver d'égards,

je rompis la glace en lui demandant s'il était vrai qu'il eût conseillé

à l'Empereur d'abdiquer.

«Oui, me répondit-il, et j'ai dû le faire.

«--Comment, Ney, vous avez dit à Napoléon de ces dures vérités que le

malheur eût dû peut-être adoucir?

«--Des vérités, oui; mais des vérités dures, nullement. Seulement j'ai

exprimé mon opinion avec toute la franchise de mon caractère. Oui, j'ai

conseillé l'abdication, car avant l'Empereur, ma chère, je voyais la

France.

«--C'est un grand mot que la France!

--Ida!

«--Monsieur le maréchal!...» Nous restâmes dans un silence de part et

d'autre, ressemblant presque à du mécontentement. J'en souffris la

première et je lui dis: «Vous ne me demandez pas ce que j'ai fait à

Fontainebleau: vous êtes bien peu curieux!

«--Non; mais sachant que vous n'y pouviez rester que dans l'intention de

m'y voir revenir, et ne pouvant vous y écrire, j'ai patiemment attendu

votre retour.

«--Ah! le droit seul m'a manqué pour suivre l'Empereur à l'île d'Elbe.

«--S'il en eût été ainsi, nous ne nous serions vraisemblablement plus

vus.

«--Comment! vous m'en auriez voulu?

«--Vous en vouloir pour une généreuse pensée! Ida, vous ne le croyez

pas.

À ces mots, le maréchal avait pris un air qui m'encouragea, et je lui

demandai s'il comptait rester à Paris, où tout prenait un aspect

pacifique; s'il irait à la nouvelle cour.

«--On ne peut rien assurer, rien prévoir, me répondit-il. Je vous ai

bien des fois exprimé à ce sujet mes opinions: je ne regarde pas les

hommes qui gouvernent, mais mon pays seul.

«--Ah! vous m'impatientez avec votre pays! Si on choisissait pour

souverain l'empereur du Japon ou Alexandre, cela vous serait donc

indifférent? Tenez, Napoléon vous éleva tous trop haut en vous donnant

des positions trop indépendantes.

«--Je pense que si quelqu'un peut se plaindre de ce qui est arrivé,

certes ce n'est pas l'Empereur.

«--Vous croyez?» Nous nous taquinâmes plus d'une heure de cette manière,

et Ney me quitta après un beau sermon sur le besoin de se taire. Une

gêne, un froid extrême avaient pesé sur toutes nos paroles. Le plus doux

charme de notre intimité, la sympathie du même enthousiasme avait

disparu.

Tout me paraissait triste par cette distance des affections politiques

qui s'était placée entre nous. Nos causeries avaient perdu en quelque

sorte le feu qui naguère les échauffait.

Ces tristes impressions des sentimens de Ney ressortaient encore

davantage quand je le comparais à quelques autres de nos guerriers, dont

le commerce entretenait en moi le culte du passé. De ce nombre était le

jeune Labédoyère, que je connaissais depuis long-temps. Avec lui je

pouvais m'abandonner à l'expression de toutes mes illusions passées, car

elles étaient les siennes. Il était difficile de voir un homme plus

accompli que ce brillant officier: bravoure, talens, avantages

extérieurs, Charles de Labédoyère réunissait tout, et ce tout était

animé des plus vives qualités du coeur. Mes sentimens s'arrêtèrent à la

bienveillance réciproque d'une noble amitié; mais la mort, qui termina

la carrière déjà si glorieuse de Charles de Labédoyère, a laissé dans

mon coeur, par une terrible conformité de destinées avec celui qui me fut

le plus cher, un souvenir qui ne s'effacera jamais.

Il eût été difficile de se faire une idée de la société de Paris après

les événemens de 1814. Plusieurs personnes qui m'avaient recherchée avec

une sorte d'importunité, ne me fuyaient pas encore, mais je prévoyais

ces désertions de la prudence, et je pris le devant en cessant de voir

tous ces amis qui me semblaient arriver par la prudence à l'engouement

d'un autre ordre de choses que celui où nous nous étions trouvés,

cherchant à mettre d'accord leurs opinions du passé avec leurs intérêts

du présent.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 5 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 16 / 38 题